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20 juillet 2026
Repenser les relations entre l’UE et l’Amérique latine grâce à un partenariat de recherche franco-brésilien
Le 29 juin 2026, le Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po a accueilli l'événement de lancement du projet Autonomy and Multilateral Reconfigurations (AURELA), un programme de recherche franco-brésilien de quatre ans financé par le programme CAPES-COFECUB (Coordination pour le perfectionnement du personnel de l’enseignement supérieur-Comité fran çais d’Évaluation de la Coopération universitaire et scientifique avec le Brésil) et réunissant six universités en France et au Brésil. Le projet explore les principaux défis des relations entre l'Union européenne et l'Amérique latine, en mettant l'accent sur la durabilité, la sécurité, les technologies émergentes et la gouvernance démocratique. Nous avons rencontré cinq membres du projet afin de mieux comprendre la portée et les ambitions de cette initiative internationale.
Qu'est-ce qui a motivé la création d'un partenariat franco-brésilien pour cette initiative de recherche, et quelle est la contribution spécifique de Sciences Po à cette collaboration ?
Rafael Mesquita (Université fédérale du Pernambouc – UFPE, Brésil) :
Tout a commencé en 2024, à l'occasion d'une collaboration avec Kévin Parthenay autour des contributions de l'Amérique latine à l'ordre international. Il m'a invité à effectuer un séjour de deux mois dans son université, durant lequel nous avons organisé un webinaire, rédigé deux articles originaux sur ce thème [1, 2] et, surtout, fait naître l'idée du projet actuel.
Sciences Po fait partie intégrante de cette histoire, car c'est en sortant d'un cours que nous avions donné ensemble à la Winter School sur le campus de Poitiers, consacré aux affinités entre l'Union européenne et l'Amérique latine. L’Europe cherche aujourd'hui à développer son "autonomie stratégique" et à réduire ses dépendances. La ressemblance de cette stratégie à ce que les théoriciens de la dépendance défendent pour l'Amérique latine depuis les années 1950 nous a frappé.
Nous avons alors compris que cette rencontre inattendue entre les traditions diplomatiques européenne et latino-américaine pouvait constituer le socle conceptuel d'un programme de recherche ambitieux. Tout au long de l'année 2025, nous avons construit le projet avec des collègues de plusieurs universités françaises et brésiliennes. Celui-ci a ensuite été retenu par le programme CAPES-COFECUB pour une durée de quatre ans.
Nous sommes honorés de compter Sciences Po parmi les partenaires du réseau, grâce à des chercheurs tels que Kévin Parthenay, Frédéric Ramel et Carola Klöck, ainsi qu'à des centres comme le CERI et l'OPALC. Cette collaboration s'appuie sur plusieurs atouts propres à Sciences Po. D'une part, l'établissement possède une longue tradition de recherche sur les relations entre l'Union européenne et l'Amérique latine, tant sur le plan scientifique qu'institutionnel. D'autre part, le projet prévoit des mobilités pour les doctorantes et doctorants.
Pourquoi la coopération entre l'Union européenne et l'Amérique latine en matière de sécurité est-elle particulièrement pertinente dans le contexte international actuel ?
Frédéric Ramel (CERI-Sciences Po/CNRS) :
Les conséquences stratégiques du second mandat de Donald Trump, fondé sur une réactivation de la doctrine Monroe — ou plus précisément sur ce que l'on pourrait qualifier de « corollaire Trump » à cette doctrine — ont des répercussions importantes pour les deux régions.
Inspiré de l'interprétation qu'en avait donnée Theodore Roosevelt, ce « corollaire Trump » élargit la notion d'hémisphère occidental au-delà du seul continent américain et étend la définition des menaces à combattre : il ne s'agit plus seulement des ingérences étrangères, mais également de la criminalité transnationale et des trafics illicites. Cette évolution influence les comportements en Amérique latine, comme l'illustre notamment l'enlèvement du président Maduro, tout en redéfinissant la conception que l'administration Trump se fait de l'OTAN et de ses alliés européens.
Les deux régions sont ainsi confrontées à une même interrogation : comment penser les relations avec les États-Unis à un moment où Washington ne souhaite plus exercer une hégémonie assumée ni défendre un ordre international libéral ? Dans le domaine de la sécurité, la question de l'autonomie stratégique devient dès lors encore plus centrale.
Certes, cette problématique ne se pose pas exactement dans les mêmes termes en Europe et en Amérique latine. Elle est néanmoins étroitement liée à une autre question essentielle : celle de la coopération entre les deux régions, notamment dans les domaines des nouvelles technologies, de la cybersécurité et, surtout, de l'intelligence artificielle.
L'objectif est donc non seulement de comparer la manière dont les États et les organisations régionales conçoivent et renforcent leur autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, mais également d'évaluer dans quelle mesure leurs réponses respectives aux menaces contemporaines peuvent être articulées, coordonnées et mutuellement renforcées.
Qu'en est-il des enjeux environnementaux et climatiques ?
Carola Klöck (CERI-Sciences Po/CNRS) :
Face aux bouleversements géopolitiques et aux difficultés politiques internes, nous avons parfois tendance à reléguer les questions environnementales et climatiques au second plan. Pourtant, le changement climatique, l'effondrement de la biodiversité ou encore la pollution plastique demeurent des défis urgents qui continuent de s'aggraver. La récente vague de chaleur en Europe en est une illustration très concrète.
Les pays d'Amérique latine comme les pays européens sont souvent considérés comme ambitieux en matière de protection de l'environnement. Les deux régions jouent un rôle majeur dans les grandes négociations internationales, notamment sur le climat. Elles connaissent cependant aussi des tensions et des contradictions. Par exemple, la transition énergétique européenne repose en partie sur des activités extractives en Amérique latine. Les deux continents ont également connu des reculs sous la pression de forces politiques conservatrices, tout en restant à l'avant-garde de certaines initiatives, comme la récente conférence de Santa Marta consacrée à la sortie des énergies fossiles. Pour comprendre les politiques environnementales à l'échelle mondiale, il est indispensable d'étudier conjointement l'Europe et l'Amérique latine.
Quels sont les principaux défis en matière de droits fondamentaux que ce partenariat permettra d'aborder ?
Ana Paula Tostes (Université de l'État de Rio de Janeiro – UERJ) :
Le projet constitue une occasion précieuse de renforcer la recherche, le rayonnement académique et le dialogue de haut niveau sur les relations entre l'Union européenne et l'Amérique latine.
Les deux régions ont adopté des orientations politiques convergentes face à la crise du multilatéralisme, en privilégiant la diplomatie, la coopération et le règlement pacifique des différends internationaux. Cet engagement fournit un cadre pertinent pour analyser les politiques étrangères nationales dans les relations bilatérales entre l'Union européenne et l'Amérique latine, ainsi que dans les relations interrégionales, à l'heure où celles-ci connaissent un nouvel élan grâce à la relance des sommets UE-CELAC.
Du point de vue brésilien, le projet répond également à un besoin croissant d'internationalisation. À l'Université de l'État de Rio de Janeiro, les études européennes occupent une place importante et s'inscrivent dans les activités de la Chaire Jean Monnet que je dirige.
Le partenariat porte sur trois grands axes de recherche d'intérêt commun : les contextes régionaux et multilatéraux de protection et de violation des droits humains ; les contextes nationaux et les réseaux transnationaux des mouvements d'extrême droite ; et la santé mondiale.
Enfin, les deux régions partagent un attachement aux droits humains, aux valeurs démocratiques et au principe d'autonomie dans les relations internationales, même si leurs approches et leurs stratégies diffèrent. Ces différences constituent un terrain particulièrement fécond pour la recherche, notamment afin d'analyser les défis que pose la promotion des droits humains dans un contexte marqué par les intérêts parfois divergents des pays du Nord et du Sud.
De la recherche à l'action : quel impact le projet AURELA ambitionne-t-il d'avoir ?
Kévin Parthenay (Université de Tours et CERI/OPALC) :
Le projet a été conçu pour produire des retombées scientifiques, sociétales, pédagogiques et institutionnelles importantes en favorisant une coopération durable entre les communautés de recherche françaises et brésiliennes, tout en diffusant les connaissances au-delà du monde académique.
Sur le plan sociétal, il prévoit la production d'un ensemble de publications, notamment des policy briefs et des white papers, en français, en portugais et en anglais. Ces documents s'adresseront à un public diversifié : décideurs publics, journalistes, praticiens et organisations de la société civile en France comme au Brésil.
Le projet favorisera également le dialogue entre le monde académique et les acteurs publics grâce à l'organisation d'activités associant des institutions nationales et européennes, des groupes de réflexion (think tanks) ainsi que des organisations de la société civile. Ces échanges contribueront à renforcer les liens entre recherche et décision publique, tout en facilitant la circulation des expertises entre l'Europe et l'Amérique latine.
Enfin, le projet entend produire des analyses et des résultats empiriques susceptibles d'éclairer les politiques et les stratégies développées par les gouvernements et les institutions européennes à l'égard de l'Amérique latine. La dernière décennie a été marquée par l'incertitude, les hésitations et une certaine ambiguïté stratégique quant à la nature du dialogue à construire entre les acteurs européens et latino-américains, ainsi qu'aux principes et priorités devant guider cette relation.
Dans ce contexte, AURELA ambitionne de proposer des analyses fondées sur des données probantes afin d'identifier les opportunités d'un renouveau de la coopération et d'une convergence stratégique entre l'Europe et l'Amérique latine. À une époque caractérisée par de profondes recompositions mondiales — fragmentation géopolitique, transformations technologiques, défis environnementaux et reconfiguration de la gouvernance multilatérale —, le projet vise à déterminer les conditions dans lesquelles les deux régions pourront renforcer leur partenariat et contribuer ensemble à façonner l'ordre international.
(crédits : Aritra Deb / shutterstock)
