Qui est Roland Marchal, incarcéré en Iran depuis juin 2019 ?

Par Sandrine Perrot et Didier Péclard - Roland Marchal, incarcéré en Iran depuis juin 2019, est sociologue, chercheur CNRS au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po depuis 1997. Il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’analyse des guerres civiles en Afrique subsaharienne, notamment dans leur rapport à la formation des États. Homme de terrain, chercheur infatigable, méticuleux et exigeant, Roland Marchal est l’un des plus fins connaisseurs de la Somalie, mais son expertise s’étend à toute la Corne de l’Afrique, au Tchad, à la République centrafricaine et au Mali.

Il a récemment co-fondé l’Observatoire de l’Afrique de l’Est, un programme de recherches coordonné par le CEDEJ-Khartoum et le CERI. C’est à partir de la connaissance approfondie de ses terrains et dans une perspective comparative que Roland Marchal n’a de cesse de prendre à contrepied les théories établies sur ses objets de recherche. Ainsi, il a été, avec la regrettée Christine Messiant, de ceux qui, très tôt, ont critiqué le réductionnisme des théories économiques des guerres civiles dans deux articles de la revue Critique internationale qui ont fait date. Contre ceux qui se contentaient de dénoncer « l’avidité des rebelles » de l’après-Guerre froide dans une vision dépolitisée des guerres civiles, Roland Marchal et Christine Messiant ont été parmi les premiers à remettre l’expérience vécue de la guerre au centre de l’analyse en prônant une sociologie des groupes armés là où d’autres cherchaient – et cherchent encore – à modéliser les causes des guerres et de la violence. Leur travail, qui avait donné lieu à la publication d’un ouvrage commun, Les Chemins de la guerre et de la paix. Fins de conflit en Afrique orientale et australe (Karthala, 1997) permet ainsi de montrer comment les guerres civiles, en Afrique subsaharienne et bien au-delà, sont intimement imbriquées dans la fabrique de l’État. C’est cette réflexion qui a servi également de trame de fond à l’ouvrage de référence qu’il a co-dirigé avec Pierre Hassner : Guerres et sociétés. États et violence après la Guerre froide (Karthala, 2003).

Un des plus fins connaisseurs de l'Afrique de l'Est

C’est avec la même intransigeance critique que Roland Marchal porte son regard sur les théories de la « faillite de l’État », à partir notamment de son terrain somalien. Là aussi, dans un contexte où des analyses réductrices ont fait le lit de toutes sortes d’interventions internationales pour « reconstruire » l’État somalien, son travail montre que la légitimité de l’autorité politique se loge rarement dans les institutions qui semblent devoir la porter. Ainsi des « Tribunaux islamiques » dans le Mogadiscio des années 2000 qui, avant d’être combattus au nom de la lutte contre le « terrorisme international », avaient apporté une certaine légitimité à l’exercice de l’autorité publique, et dont la disparition au profit d’un Gouvernement de transition très largement contrôlé par l’Ethiopie a contribué à l’émergence de la mouvance al-Shabaab.

Dernièrement, c’est aux notions de « radicalisation » et de « radicalités » qu’il s’est attaqué, apportant une voie originale et dissonante dans le débat public : il a questionné la pertinence heuristique et épistémologique de ces termes et montré, notamment dans un dossier de la revue Politique africaine codirigé avec Zekeria Ould Ahmed Salem, que le concept de « radicalisation » empêche de penser le phénomène que l’on prétend analyser. Le travail de Roland Marchal sur l’islam politique met en avant les dimensions politiques et locales de l’engagement au nom du religieux là où domine, aussi bien dans certains milieux académiques que dans la pratique des cercles institutionnels, une vision réductrice de l’emprise du « terrorisme islamique » à l’échelle globale. 

Intransigeance et humanisme

On connaît également Roland Marchal pour la fermeté de ses prises de position qui reflète son intransigeance pour l’honnêteté intellectuelle et les valeurs humanistes. Il défend une recherche engagée dans la cité, observant parfois avec sarcasme et ironie les politiques interventionnistes des pays occidentaux en Afrique (notamment au Tchad, au Mali, au Soudan et en Somalie), tout en prêtant également sa compétence d’expert aux Nations Unies au sujet de la Somalie, un pays auquel il est très attaché et dont il a observé le rôle de la diaspora dans le Golfe, notamment à Dubaï (voir l’ouvrage Dubaï : Cité globale qu’il a dirigé avec les contributions de Fariba Adelkhah et Sari Hanafi).

Didier Péclard (Université de Genève) et Sandrine Perrot (CERI Sciences Po)

En savoir plus

“Après la crise, je ne crois pas à un retour au monde d'avant

“Après la crise, je ne crois pas à un retour au monde d'avant"

Les décisions prises dans l’urgence par les institutions économiques nationales et européennes seront-elles suffisantes pour amortir le choc de la crise économique, conséquence inévitable de la pandémie du Covid-19 ? Analyse par Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui évoque aussi la nécessité de repenser, à l'issue de cet épisode tragique, les liens entre économie, société et environnement.  

Lire la suite
Keep Learning : comment Sciences Po est passé en ligne

Keep Learning : comment Sciences Po est passé en ligne

14 000 étudiants issus du monde entier et sur tous les continents, 700 cours par jour : le passage en ligne imposé par la crise sanitaire a constitué un défi inédit pour Sciences Po. C’est aussi l’opportunité d’inventer de nouvelles façons d’apprendre et d’enseigner. Bénédicte Durand, Directrice de la formation, raconte l’énergie déployée par toutes les communautés dans cette aventure qui transformera durablement Sciences Po.  

Lire la suite

"Menton Livraison" : des étudiants s'engagent pendant la crise

Au début du mois de mars 2020, alors qu’une grande partie de la France vit encore dans l’insouciance, Tommaso Campomagnani, Nolwenn Menard, Joseph Moussa et Mathilde de Solages, étudiants en première année sur le Campus de Menton, anticipent la possibilité d’un confinement. Dans cette ville où un tiers de la population a plus de soixante ans, ils créent la plateforme Menton Livraison, qui garantit la livraison de produits de première nécessité par des bénévoles pour les personnes à risque. Mathilde et Nolwenn nous racontent cette aventure collective, faite de difficultés administratives et de belles rencontres.

Lire la suite
Avec Bertrand Badie, un

Avec Bertrand Badie, un "espace mondial du savoir"

Mise à jour 27 mars 2020 : Pas de confinement pour les idées ! Grâce à la plateforme Coursera, il redevient possible de suivre le MOOC incontournable et plébiscité de Bertrand Badie, "Espace Mondial". Le temps des études est celui d'une vie. #KeepLearning

22 000 fans : plus qu’un concert de Beyoncé à Bercy. C’est le nombre d’internautes qui ont suivi le cours en ligne de Bertrand Badie, en 2014 et 2015. Depuis un village de Saintonge, Rabat, La Réunion ou Mexico, au bureau, ou en faisant le ménage, ces étudiants de tous les âges et du monde entier ont plébiscité cette première édition du MOOC “Espace mondial”. Bonne nouvelle pour les accros, l’aventure redémarre sur la plate-forme Coursera, avec une nouvelle version internationale, multilingue, et à la demande.

Lire la suite
La compétition des propagations

La compétition des propagations

"Virus, mèmes et bonnes pratiques : la compétition des propagations"

Par Dominique Boullier (Professeur des universités en sociologie, CEE, Sciences Po) - Lorsqu’une crise sanitaire advient, ce ne sont pas seulement les virus qui se propagent avec leurs propres mécanismes. C’est aussi chaque société qui fait émerger tout son potentiel viral, selon un fonctionnement social tout à fait ordinaire que Tarde avait pensé sous le terme d’imitation à la fin du XIXe siècle. Car les messages d’alerte ou de soutien sur les réseaux sociaux, les bonnes pratiques, les peurs, les fake news, tout se diffuse selon un modèle de viralité.

Lire la suite
Roland Marchal enfin libéré après neuf mois de prison en Iran

Roland Marchal enfin libéré après neuf mois de prison en Iran

Roland Marchal, chercheur CNRS au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), était incarcéré en Iran depuis le début du mois de juin 2019. Il a été libéré le 20 mars 2020 et a pu rentrer dès le 21 mars à Paris, où il a retrouvé ses proches. Sa collègue et compagne Fariba Adelkhah est, quant à elle, toujours détenue dans la prison d’Evin, au Nord de Téhéran. 

Lire la suite
L'urgence : une longue histoire

L'urgence : une longue histoire

Le nombre de consultations des services d'urgence a doublé entre 1996 et 2017, passant de 10 à 20 millions...et la crise sanitaire en cours face à l'épidémie de coronavirus devrait faire exploser les prochaines statistiques. Et pourtant, nous avons tous oublié que ces services n’ont pas toujours existé. Comment sont-ils nés ? Pourquoi et comment se sont-ils développés ? L'historien Charles-Antoine Wanecq (Centre d'histoire de Sciences Po) s'est penché sur l'histoire de l'urgence, à qui la nation doit et devra encore tant de vies. 

Lire la suite
COVID-19 : Lettre à nos communautés

COVID-19 : Lettre à nos communautés

Dans le contexte de la crise sanitaire qui bouleverse le monde entier, Frédéric Mion, Directeur de Sciences Po, et Olivier Duhamel, Président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, ont adressé ce message aux communautés de Sciences Po le 16 mars 2020. 

Pour plus d'informations sur la situation à Sciences Po, les recommandations et les questions fréquentes, rendez-vous sur la page Informations COVID-19

Lire la suite
Aux origines du sondage

Aux origines du sondage

Qui est apparu en premier : le sondage ou l’opinion publique ? « Si la question de la priorité de l'œuf sur la poule ou de la poule sur l'œuf vous embarrasse, c'est que vous supposez que les animaux ont été originairement ce qu'ils sont à présent. Quelle folie ! » Comme Denis Diderot, Martial Foucault invite ses étudiants à revenir aux origines du sondage, pour comprendre comment cet outil mal-aimé a évolué au fil du temps et de quelle façon on peut s’en servir aujourd’hui. 

Lire la suite