Faire face au Covid-19 : comment la crise va changer la société

Ettore Recchi, Professeur des universités à l'OSC, coordonne un nouveau projet de recherche réunissant plusieurs chercheurs et ingénieurs de l'Observatoire sociologique du changement (OSC) et du Centre de données socio-politiques (CDSP) : "Faire face au Covid-19 : distanciation sociale, cohésion et inégalité dans la France de 2020". Lancé en pleine période de confinement, ce projet a pour terrain d'étude les ménages français avant, pendant et après la crise. Pour certains acteurs et commentateurs de la vie publique, il y aura un avant et un après. Les sociologues associés au projet observent ce moment historique, qui touche toute la population. Ettore Recchi raconte. 

Que représente, pour un chercheur en sociologie, la période de crise aiguë que nous sommes en train de vivre ?

Ettore Recchi : La majorité des phénomènes sociaux ont une tendance à l’inertie, à perdurer dans le temps, même dans une époque, la nôtre, qu’on voudrait plus encline au changement social. Pourtant, parfois, il y a des ruptures ou des discontinuités qui sont révélatrices. C’est le cas ici, maintenant. On fait tous face à un évènement qui bouleverse nos styles de vie. Est-ce un interlude ou est-ce plutôt un changement de direction profond dans les mœurs, les normes de la vie sociale, la manière de gouverner nos sociétés ? Quoi qu’il en soit, on peut imaginer que la pandémie marquera les esprits et l’imaginaire d’une génération au moins, comme fut le cas pour les guerres, les émeutes ou les chutes de régimes politiques à maintes reprises dans l’histoire.

Que va apporter la discipline sociologique ? Que pouvez-vous apprendre ou révéler aux Français avec vos travaux ?

E. R. : Comme êtres humains, comme citoyens, comme chercheurs, nous sommes tous touchés par cette maladie invisible qu’on voudrait vaincre au plus vite. Les virologues et les pharmacologues peuvent évidemment se pencher sur la recherche d’un vaccin ou de soins. Ils sont en première ligne. Plus modestement, les sociologues peuvent essayer de prendre la mesure des effets sociaux de l’épidémie, ainsi que ceux des mesures politiques qui sont déployées pour y faire face. Surtout dans le cas d’une maladie pour laquelle le meilleur des remèdes est un dispositif social : s’éloigner des autres, éviter toutes formes de sociabilité ! Est-ce que cela engendre ou va engendrer un repli sur soi, de la solitude, de l’atomisation, à la limite de l’anomie, et donc une menace à terme pour la cohésion sociale ? En outre, est-ce que cette solution épidémiologique et politique du confinement (et les autres qui suivront) auront un impact égal et juste parmi tous les citoyens ? En tant que sociologues, cohésion sociale et inégalités sont justement les prismes d’analyse de notre recherche.

Comment avez-vous organisé le dispositif de recherche ? Quels sont ses caractéristiques originales ?

E. R. : Le projet "Faire face au Covid-19 (CoCo)" joint les forces d'un centre de recherche et d'une unité de service de Sciences Po et du CNRS, dans une démarche très complémentaire. L’OSC apporte ses compétences dans l’analyse des inégalités et du changement social ; le CDSP, sa capacité d’enquête rigoureuse avec un dispositif expérimenté, le panel ELIPSS. Ce dernier est la clé de voûte du projet. Il dispose d’informations avant la crise du Covid sur un échantillon représentatif de la population française, et donc il permet de mesurer les changements de comportements et d’attitudes provoqués par la pandémie et le confinement. Ceci fait toute la différence avec d'autres enquêtes sociologiques sur le Covid-19, qui ont plutôt vocation a prendre un instantané de la situation, et non à enregistrer quasiment en direct les transformations des pratiques sociales qui s'installeront peut-être dans la durée.

Vous êtes un spécialiste des mobilités (notamment intra-européennes), des flux, et plus largement de l'intégration européenne... Est-ce un monde qui s'écroule aujourd'hui ? Tous vos terrains d'étude, vos référentiels et vos certitudes sont-ils subitement remis en question ?

E. R. : On a envie de dire que « tout ce qui est solide se dissout dans l’air ». De mon côté, j’ai toujours dit que l’intégration européenne, et la liberté de circulation qui en constitue le pilier fondamental (en lui donnant un caractère sociologiquement saillant), sont des constructions historiques pas forcément destinées à la pérennité (cf. le dernier paragraphe de mon livre "Mobile Europe" de 2015). La crise actuelle arrive sur fond d’un néonationalisme montant qui demande depuis des années la restauration des frontières des États comme principe de réorganisation sociopolitique. Cette idéologie exploitera-t-elle la crise sanitaire pour imposer le retour à un monde replié sur des sociétés nationales étanches ? A mon avis, le futur sera plus complexe que cela, car il y a des forces économiques et culturelles qui s’y opposeront au niveau planétaire.

L’avenir se joue dans le triangle dessiné par les privilèges inégalitaires d’une part (qui se défendent mieux en effet dans un cadre national), l’individualisation (qui prône à la liberté et à la mobilité), et le défi environnemental (qui demande lui forcément des solutions globales). Ces forces – et surtout leurs émanations politiques – tireront des leçons très divergentes de la situation actuelle. La façon dont nous allons traverser cette période inédite et difficile nous permettra aussi de définir quelle interprétation est susceptible d’être la plus légitime.

Pour aller plus loin : 

Le programme

Le programme "Emouna, l’amphi des religions" a cinq ans !

Le programme Emouna, qui forme ensemble des ministres du culte, des responsables de communautés religieuses de toutes les confessions et des personnes laïques au dialogue interreligieux et interconvictionnel, tout en favorisant l’engagement dans la société civile et la laïcité républicaine, célébrait son 5e anniversaire ce lundi 23 mai 2022, dans l’amphithéâtre Boutmy de Sciences Po à Paris.

Lire la suite
Babacar Seck : « Aucune université ne peut réussir sans ses Alumni »

Babacar Seck : « Aucune université ne peut réussir sans ses Alumni »

Originaire de Dakar au Sénégal, et de la région Auvergne en France, Babacar Seck a été diplômé de Sciences Po en 2014, après avoir suivi le programme de Bachelor au sein du campus du Havre du Collège universitaire, puis le master en Finance et Stratégie à Paris. Aujourd’hui responsable investissement chez Proparco et président du Cercle Afrique de Sciences Po, il nous raconte son parcours et son engagement pour le continent africain.

Lire la suite
Ethan Zuckerman à Sciences Po :

Ethan Zuckerman à Sciences Po : "Nous devons imaginer un meilleur internet"

Malgré les nombreux bienfaits d'internet, il y a consensus sur la nocivité de la structure actuelle des réseaux sociaux, pour les individus et pour la société. Quel devrait être l'avenir des réseaux sociaux ? Le 10 mai 2022, Ethan Zuckerman, professeur associé à l'université du Massachusetts et directeur du UMass Institute for Digital Public Infrastructure, a débattu de cette question aux côtés de Bruno Patino, président d'ARTE, et de Julia Cagé, professeure associée d'économie à Sciences Po. Une conférence sur le thème "Competing visions for the future of social media" organisée par l'Institut McCourt en partenariat avec le Centre pour l'entrepreneuriat de Sciences Po.

Lire la suite
Félicitations aux lauréats de la 10ème promotion du double diplôme Sciences Po - Columbia

Félicitations aux lauréats de la 10ème promotion du double diplôme Sciences Po - Columbia

Lundi 16 mai 2022 a eu lieu à New York la 10e cérémonie de diplomation du double diplôme Sciences Po-Columbia University. Cette année, ce sont 69 étudiants qui recevront à la fois leur diplôme de Bachelor de Sciences Po et celui de Columbia lors d’une cérémonie marquée par l’émotion et les paroles inspirantes de ceux qui le font vivre. Étaient également présents les étudiants des promotions 2020 et 2021 dont les cérémonies avaient été annulées en raison de la pandémie.

Lire la suite
Mariama Sow :

Mariama Sow : "Je n'ai jamais eu peur de la différence"

Pour sa 3e année de Bachelor – et avant d’intégrer le double master Corporate and Public Management entre Sciences Po et HEC Paris – Mariama Dalanda Sow a choisi d’effectuer un échange universitaire au sein de la prestigieuse Strathmore Business School à Nairobi. L’étudiante de 21 ans raconte son expérience et son envie de s’en inspirer pour espérer, un jour, avoir un impact en Guinée, son pays d’origine.

Lire la suite
CIVICA : focus sur les cours joints

CIVICA : focus sur les cours joints

Vendredi 29 avril 2022, les étudiants du cours joint sur les États providence en transitions dispensé par Bruno Palier de Sciences Po et Anke Hassel enseignante à la Hertie School ont enfin pu se retrouver, en présentiel à Sciences Po. Un point sur cette expérience pédagogique inédite avec Frank Stadelmaier, Senior Manager CIVICA et Carly Hafner, chargée de projet au sein de la Direction des études et des partenariats, CIVICA.

Lire la suite
TOMMASO VITALE EST NOMMÉ DOYEN DE L’ÉCOLE URBAINE DE SCIENCES PO

TOMMASO VITALE EST NOMMÉ DOYEN DE L’ÉCOLE URBAINE DE SCIENCES PO

Mathias Vicherat, directeur de Sciences Po, a nommé Tommaso Vitale doyen de l'École urbaine. Il succède à Patrick Le Galès. Tommaso Vitale prendra ses nouvelles fonctions de doyen de l’École urbaine à compter du mois de septembre, après une période de transition qui débutera le 1er juin. Cette nomination fait suite au travail mené par un comité de sélection, composé de personnalités internes et externes, mis en place début mars afin de sélectionner le meilleur profil pour le poste de doyen de l’école urbaine.

Lire la suite
 Fort moment d’échanges entre Volodymyr Zelensky et les étudiantes et étudiants de France

Fort moment d’échanges entre Volodymyr Zelensky et les étudiantes et étudiants de France

Face à des amphithéâtres bondés et parés de drapeaux bleu et jaune, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a échangé, mercredi 11 mai 2022, pendant plus d’une heure avec plusieurs centaines d’étudiantes et étudiants de Sciences Po, de l’Institut National du Service Public, de l’École Polytechnique, de l’Inalco et de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, de l’Univesité Paris II Panthéon Assas, de l’IEP de Lille, de Sorbonne Université, de l’Université de Haute-Alsace, de l’École du Louvre, de l’Université de Lyon, de Sorbonne Paris Nord. Dans toute la France, de très nombreux amphithéâtres ont été ouverts, et des dizaines de milliers de personnes ont pu suivre, en personne ou en ligne, cet échange inédit.

Lire la suite