“Prendre conscience de ses libertés et agir” : portrait d’Antoine Laurent, alumnus engagé

Antoine Laurent a seulement 25 ans lorsqu’il rejoint les opérations de l’ONG SOS Méditerranée, qui vient en aide aux personnes migrantes en mer Méditerranée. Pendant plus de deux ans, il participe activement aux missions de l’Aquarius, navire qui porte secours à plus de 30 000 personnes sur la route migratoire la plus meurtrière au monde avant d'être immobilisé pour des raisons politiques et judiciaires. Alumnus du master d’un an en Global Advanced Studies de PSIA, spécialité International Energy, il se lance ensuite en politique pour poursuivre ce combat. En avril 2021, il publie Journal de bord de l’Aquarius : Dans la peau d’un marin-sauveteur aux éditions Kero. Portrait d’un alumnus aux nombreuses vies, toujours engagé.

Quel était votre parcours avant d’arriver à SOS Méditerranée ? Qu’est-ce qui vous a mené à vous engager dans des missions de sauvetage en mer Méditerranée ?

Antoine Laurent : Je suis originaire de Lorient, et j’ai fait des études au Havre, à l’École nationale de la marine marchande. J’y ai appris beaucoup de choses, en commençant par apprendre un métier. J’ai commencé comme mécanicien dans la marine marchande, et ensuite comme officier de navigation, le tout pendant près de 4 ans. Mon travail était assez polyvalent, principalement dans le secteur pétrolier, à bord de différents types de navires en Europe du Nord, en Arctique, en Océanie, en mer des Caraïbes ou encore en Méditerranée.

Si j’ai fini par quitter ce milieu pour m’engager aux côtés de SOS Méditerranée, c’est d’abord grâce à une sensibilisation, assez tôt dans mon parcours, au bien commun, à la chose publique et aux questions de justice sociale internationale. En 2015, je me voyais mal continuer dans le milieu de la marine marchande et en particulier le secteur pétrolier, qui n’avait pour moi pas beaucoup de sens. Je n’ai pas vraiment eu un déclic : j’ai pris connaissance de l’ampleur du drame migratoire avec la Grèce, à l’été 2015, et au fur et à mesure j’ai aussi découvert la situation en Méditerranée centrale, qui semblait encore plus dramatique et beaucoup moins médiatisée, en particulier en France. En tant que marin, ce qui se passait et se passe toujours en Méditerranée, on ne peut absolument pas y être indifférent. Je me suis dit qu’il fallait que je serve à quelque chose là-dedans, et j’ai mis mes compétences de marin à disposition de SOS Méditerranée, qui à l’époque avaient besoin de soutien avec l’ambition d’envoyer en mer un gros navire. J’ai rejoint l’Aquarius, affrété par SOS Méditerranée pour prêter assistance aux migrants au large de la Libye, sur sa deuxième rotation. Je suis resté plus de deux ans avec SOS Méditerranée : d’abord comme marin-sauveteur et chef d’équipe à bord, puis comme responsable des opérations au siège de l’association. 

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire votre livre Journal de bord de l'Aquarius: Dans la peau d'un marin-sauveteur ? Quel message voulez-vous faire passer ?

A.L : Après 2 années avec l’Aquarius, notamment à une position assez centrale dans l’opération, je me voyais mal quitter la mission avec tout ce que je savais, tout ce que j’avais pu comprendre et ressentir, sans le partager. J’ai donc beaucoup réfléchi à la forme sous laquelle je pourrais partager tout cela, et le livre m’a semblé le meilleur des formats.

L’objectif principal du livre et de son message, c’est de faire en sorte que les gens puissent se rendre compte de ce qui se passe concrètement en Méditerranée, de faire l’effort de se pencher sur les détails de la situation  et de laisser la curiosité s’exprimer. Je crois que c’est ce que les sauveteurs ont du mal à faire : partager ce qu’ils vivent vraiment et ce qu’ils comprennent au fil de leurs missions. J’avais à cœur de faire un contenu accessible à tous, d’expliquer ce qui se passe là-bas, parce qu’on entend beaucoup de choses sur la Méditerranée, on voit des images, des chiffres, mais beaucoup d’aspects ne sont pas bien compris. Je voulais vraiment expliquer les raisons premières de l’engagement des ONGs : raisons humanistes et très pragmatiques de comment on opère en Méditerranée. Qu’est-ce que c’est, une mission en Méditerranée ? Avec l’Aquarius, on a traversé des moments difficiles, et il y a d’innombrables complexités qui sont à prendre en compte. La première chose qui m’a beaucoup impressionné quand je suis arrivé, c’était le professionnalisme des gardes-côtes italiens. On voyait bien qu’ils avaient du matériel beaucoup plus performant, des procédures, des gens mieux formés. Quand les italiens et les forces européennes se sont rétractés, les ONGs ont bouché un trou, et évidemment la sécurité en mer était de moins en moins assurée. Ces explications nourrissent l’argument que si ce drame humain n’est pas pris en charge par les autorités, la réponse humanitaire ne peut pas être effectuée de façon satisfaisante, parce que les ONGs ne sont pas forcément armées pour faire face.

Ensuite, le livre relate le parcours que j’ai pu avoir au sein de la mission, entre la découverte de la détresse humaine et la découverte du sujet migratoire par la porte de la solidarité en mer. Je souhaitais aider les lecteurs à réfléchir sur ce sujet migratoire mal traité par les médias et les politiques, prendre de la hauteur, remettre au centre les enjeux de solidarité et d’humanisme sans ignorer les considérations démographiques, économiques ou culturelles. Enfin, il y a évidemment l’analyse politique de la manière dont l’Union européenne et les États européens traitent le sujet. J’avais à cœur, par le témoignage, d'expliquer au grand public la dimension hautement politique de cette crise. De vraiment expliquer aux gens : vous êtes citoyens européens, et contre votre gré vous êtes complices d’un drame humain, des noyades en Méditerranée, de la torture en Libye.

Aujourd’hui, vous êtes engagé en politique aux côtés du député écologiste Matthieu Orphelin. Pourquoi avez-vous quitté la Méditerranée ?

J’ai quitté le sauvetage en mer pour de nombreuses raisons. La première, je pense, c’est le mal-être, l’idée de dépenser beaucoup d’énergie sur une mission qui malheureusement est essentiellement de l’ordre du curatif. C’est une mission tout à fait légitime et très importante, et j’encourage n’importe qui à soutenir des missions humanitaires - mais, pour éviter d’être rongé de l’intérieur par la colère, la frustration de ne pas pouvoir faire assez, j’avais envie d’agir plus en amont. On se sent très utile, on a une action de solidarité directe, qui pour certains est une valeur essentielle et fondamentale, mais malheureusement ces navires humanitaires seront encore là pour des années. Il faut donc se répartir les tâches.

Au fil de mon parcours, je me suis rendu compte qu’on avait beau avoir des capacités d’action très fortes avec l’Aquarius - on a secouru plus de trente mille personnes - tout ce que l’on faisait était dépendant de quelque chose qui nous dépassait : les décisions politiques prises que ce soit en Europe, en Afrique ou ailleurs. Tout converge vers le milieu politique : tous les enjeux de traite humaine, d’extraction des ressources en Libye, d’inégalités sociales en Afrique subsaharienne ou en Afrique de l’Est, d’insécurité dans le Sahel, ce ne sont que des responsables politiques qui se chamaillent, qui sont en désaccord. Si l’on ne comprend pas pourquoi ces forces étrangères sont en Libye, et les raisons d’être des milices libyennes, jamais on ne peut vraiment comprendre pourquoi les migrants sont traités comme ça et qu’ils se retrouvent sur des rafiots à couler en mer. À partir du moment où on a compris ça et que l’on s’approprie l’idée de pouvoir agir, c’est assez naturel et urgent de vouloir s’engager en politique, parce que c’est là-bas que beaucoup se décide.

Pourquoi avez-vous alors repris vos études, et pourquoi à Sciences Po ?

A.L : Je voulais faire de la politique, mais je ne savais pas trop comment, ni à quel niveau : international, européen, national, local, dans les institutions, les ONGs, la diplomatie, l’administration ... J’ai donc décidé de revenir en études pour remettre un peu mon cerveau à zéro, prendre le temps de réfléchir, de découvrir des perspectives. Pour moi, l’enjeu migratoire, si l’on veut le traiter à sa source, c’est en réalité une question de lutte contre les inégalités et de préservation de l’environnement des personnes. Les migrations forcées ne sont qu’un symptôme d’une société qui fonctionne mal. J’ai fait face à un dilemme monstrueux, qui est particulièrement conséquent pour notre génération aujourd’hui : comment individuellement, avec mes petits bras, pourrais-je contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique et l'extinction du vivant, dont les causes sont étroitement liées aux inégalités ?

Je suis entré à Sciences Po par la porte des questions de justice sociale internationale et de climat. J’ai donc choisi le Master en un an en International Energy (MAGS), qui est très lié aux questions de la transition écologique. J’avais déjà de l’expérience sur les questions économiques et géopolitiques de l’énergie via mes études et mon travail dans le secteur pétrolier. Ce master m’a permis d’élargir mon champ de connaissances sur les questions de production d’électricité, la régulation des marchés de l'énergie, le partage des ressources, les politiques d'efficacité énergétique, la coopération européenne… Ce n’était pas forcément très rassurant ! Ça m'a fait prendre conscience des nombreux freins techniques, économiques mais aussi culturels de la transition énergétique, notamment la notion de sobriété, qui va à l'envers de ce que nous faisons depuis 2 siècles !

Enfin, je suis arrivé à la conclusion que le niveau national, en tant que français, me semblait pertinent : les États les plus puissants de ce monde, dont fait partie la France, ont du pouvoir à l’international. J’ai donc préféré aller là où le pouvoir est le plus fort. Récupérer une partie de ce pouvoir est un travail de longue haleine, mais il est nécessaire. J’ai passé un an et demi comme assistant parlementaire, puis j’ai dirigé la campagne électorale de l’écologiste Matthieu Orphelin aux Pays de la Loire. Cela faisait mon sixième métier en 8 ans qui n’avait strictement rien à voir avec les précédents ! Malheureusement, nous n’avons pas remporté ces élections régionales - mais, au moins nous avons pu susciter de l’espoir à gauche et du côté des écologistes. Maintenant, la prochaine échéance est la présidentielle : quel que soit le score final - et il doit impérativement être le plus haut possible pour l'écologie et la solidarité, c’est un moment où l’on peut vraiment faire avancer des sujets dans le débat public. 

Quelle est la motivation de votre engagement ? Quel message aimeriez-vous passer aux jeunes de votre génération, aux étudiants, à Sciences Po et ailleurs ?

J’ai bien l’intention de continuer en politique sur les prochaines années, tant qu’il en est encore temps, pour atténuer l’empreinte carbone de notre société, pour la rendre plus résiliente - et donc rétablir un esprit fort de solidarité, du sens de la collectivité, et persévérer à réduire les inégalités, le cancer de notre cohésion sociale. L’action à grande échelle est indispensable si l’on ne veut pas, dans 15, 20 ou 30 ans, regretter terriblement de ne pas avoir fait suffisamment, et se retrouver à devoir prendre des décisions très difficiles. A titre personnel, le regret me fait peur parce qu’il est indélébile, il vous ronge de l’intérieur jusqu’au bout de votre vie.. 

Si j’avais un message à transmettre à ma génération, ce serait de prendre conscience de ses libertés et de son potentiel individuel. Nous sommes aussi une génération d’auto-censure, d’aversion au risque. Il y a pourtant de très nombreuses opportunités heureuses, sensées et utiles. Pour les créer, il ne faut jamais cesser d’apprendre, d’explorer, d’élargir ses horizons par la rencontre, les voyages, les expériences diverses, notamment associatives. C’est grâce à cela qu’on peut retrouver le goût du collectif et s’approprier l’idée qu’on ne peut rien accomplir seul.

Surtout, je dirais à ma génération de ne pas déserter la politique. J’invite la jeune génération à investir à tous les échelons des milieux politique, économique et associatif, en particulier là où se concentre le pouvoir. J’encourage toutes les personnes qui ont la liberté d’agir à s’engager, à agir pour les autres. Pensez à toutes ces personnes qui n’ont pas cette liberté d’action et demandez-vous ce qu’elles attendent de vous, jeune étudiante ou étudiant, jeune diplômé de Sciences Po plein d’énergie et de compétences. Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas cette liberté d’agir, qui sont contraints de rester dans un mode de vie qui ne leur permet pas d’agir.

Je sens bien la tentation de certains qui, par une forme de résignation, se tournent vers le retour à la terre ou l’action ultra locale. Toutes les formes d’engagements sont utiles, mais toutes ne se valent pas. Si nous désertons l’action collective, à grande échelle, comment espérer gérer les crises à venir ? Malheureusement, la désillusion que beaucoup ressentent vis-à -vis de la politique se généralise et se banalise. Mais nous n'avons pas le choix, il faut se retrousser les manches, s’associer, réfléchir ensemble, partager des idées. Prendre le pouvoir là où il est prenable et s’en servir intelligemment. Nos institutions sont solides, et si l’on ne se bat pas pour un siège de l’Assemblée nationale, quelqu’un d’autre le prendra à notre place, quelqu’un qui n’aura probablement pas des intentions aussi vertueuses.

Il y a beaucoup à faire. On est un peu comme en période d’avant-guerre, face au réchauffement climatique : le meilleur moyen d’y faire face, c’est d’anticiper et de se serrer les coudes.

L'équipe éditoriale de Sciences Po

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