Jacques Chirac, un "étudiant d'avenir'

“Contre toute attente, je me plais très vite à Sciences Po”, raconte Jacques Chirac dans ses Mémoires. Soigneusement conservé dans les archives de Sciences Po, son dossier étudiant retrace la trajectoire de comète d’un jeune homme pressé que ni l’envie, ni son milieu ne prédisposait à aborder ce “nouveau monde”. Contre toute attente, ce n’est pas la passion pour la politique que l'ancien président de la République découvre et explore rue Saint-Guillaume, mais celle de “l’aventure”. Plongée dans le dossier d'un de nos plus illustres alumni disparu le 26 septembre 2019.

Fraîchement débarqué, à regrets, du navire charbonnier sur lequel il a servi plusieurs mois comme matelot, le fougueux jeune homme, “encore fixé sur rien”, entame le cursus emblématique de la scolarité du Sciences Po d’après-guerre. Cela démarre par le passage exigeant de l’Année préparatoire, propédeutique pluridisciplinaire et redoutable dispositif sanctionné par un examen de fin d’année qui fait plus de déçus que d’élus : pour presque 500 candidats, il ne reste que 182 élus en 1952. Parmi eux se trouve l’étudiant Chirac, heureux de poursuivre cette aventure en section Service Public, voie royale vers l’ENA et une carrière de haut fonctionnaire qui semble alors toute tracée pour cet excellent élève à la fois “méthodique” et “passionné", selon son professeur de droit public, M. Raison.

“Beaucoup de brio”

La découverte intellectuelle se poursuit lors des deux années qui suivent, et avec elle celle de “grands professeurs” que Jacques Chirac évoque avec nostalgie dans ses Mémoires*. Jacques Donnedieu de Vabre, Bernard Chenot, ou encore Pierre Laroque enseignent alors  le droit administratif, les institutions administratives et les questions sociales; Paul Delouvrier, Roger Nathan et François Bloch-Lainé forment aux Finances publiques; Jacques Chirac suit également les cours d’Alfred Sauvy, premier directeur de l’INED.

L’étudiant continue de se distinguer par son talent et par son potentiel : doté de “beaucoup de brio”, et de “beaucoup d’autorité” pour M. Chavanon en droit public, qui décrit “un élève de grande valeur, capable d’un succès brillant”, il sortira troisième de sa section lors de sa diplomation. En parallèle de sa rencontre - célèbre et documentée, avec Bernadette Chodron de Courcel, sur les bancs de Sciences Po - le dossier de l’étudiant témoigne d’un coup de foudre réciproque avec son professeur de géographie économique Jean Chardonnet. Il décrit dans ses appréciations “un étudiant de grande valeur. Très intelligent, consciencieux et qui a fourni durant toute l’année un travail très pratique et utile. Étudiant d’avenir”, conclut l’enseignant, soulignant ces deux derniers mots... L’admiration est réciproque : l’ancien président se souvient de J. Chardonnet comme “d’un extraordinaire initiateur aux réalités de la vie” qui emmène ses étudiants “visiter des usines et des mines de Lorraine”. L’expédition mémorable est racontée par son ancienne camarade Béatrice de Andia** : “Il m’a fait descendre à mille mètres sous terre. Ce qui l’amusait beaucoup, c’était de passer la frontière entre la France et l’Allemagne, à mille mètres sous terre, dans une chaleur épouvantable”.  C’est aussi sous la direction du professeur de géographie que Jacques Chirac travaillera sa “thèse” de fin d’études sur la Nouvelle-Orléans en 1953 qui lui vaut un remarquable 18/20.

Un été dans l’Ouest 

L’anecdote est révélatrice de ce qui anime profondément cet excellent étudiant. “En réalité, mon intérêt pour la politique demeure encore très relatif à cette date, raconte-t-il dans ses Mémoires. D’autres expériences m’attirent bien davantage, à commencer par celles, restées inassouvies, de l’aventure et de la découverte du monde”. Et c'est là ce que va préférer Jacques Chirac dans ses années Sciences Po. Son dossier le raconte à merveille : hors des appréciations dithyrambiques et des bulletins impeccables, il renferme la trace de cette énergie pour l’ailleurs. C’est ainsi que Jacques Chirac a demandé, et obtenu, une césure dans sa scolarité, peu commune à l’époque et néanmoins accordée par une administration très attentive aux initiatives personnelles. Il s'embarque ainsi à l'été 1953 pour un voyage vers une destination encore moins commune : les États-Unis.

Inscrit avec deux de ses camarades à l’école d’été de la Harvard Business School à Boston, le jeune homme fait la plonge de nuit dans un restaurant de Harvard Square et suit ses cours le jour. Promu garçon-serveur grâce à son bagout, il vit une romance avec une jeune américaine qui roule en décapotable, traverse le pays en stop dans un périple vers San Francisco, puis Dallas comme chauffeur d’une richissime vieille dame, pour finir à la Nouvelle Orléans. L’aventure, digne d’un roman de Philippe Labro, fait l’objet d’une touchante lettre conservée dans le dossier, adressée au directeur de l’Institut d’Études Politiques en remerciement de la bourse qui a permis de financer le (début du) voyage. Les deux compères ont prévu de terminer leur séjour par New York où ils souhaitent assister à une réunion générale de l’ONU. “Nous espérons ainsi terminer en beauté une expérience aussi passionnante que pleine d’imprévu”, écrivent-ils. Fasciné, l’étudiant s’aménage une nouvelle échappée américaine en 1954 pour rédiger son mémoire de géographie industrielle sur la Nouvelle Orléans. La réalité - et l’autorité paternelle - le rattrapent alors : il faut rentrer toutes affaires cessantes pour passer les oraux d’entrée de l’ENA.

La politique, contre toute attente

Si son destin d’aventurier - contrarié à maintes reprises - s’arrête là, il ne se laissera pas pour autant enfermer dans la carrière de haut fonctionnaire que sa famille (et celle de sa jeune fiancée, Bernadette Chodron de Courcel) avait imaginée pour lui. “Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il fasse de la politique !” confirme son épouse***. C’est par envie d’action, en conquérant, qu’il embrasse cette voie, davantage que par conviction politique. Son parcours à Sciences Po, marqué par son amitié avec Michel Rocard, ne lui pas pas permis de se forger de certitude en la matière : pacifiste comme toute sa génération, tenté brièvement par le communisme, sceptique à l’égard de la SFIO qu’il trouve conservatrice comme les gaullistes du RPF, il n’est ferme que sur son rejet “d’une certaine droite conformiste et rétrograde”*. Il est en revanche catégorique sur son choix de carrière. Toujours frondeur sous ses nouveaux habits d’énarque, Jacques Chirac n’en démordra pas : “pour moi, servir l’État, c’était occuper un poste de responsabilité où l’on puisse disposer d’une certaine influence”. Il ne savait alors pas encore jusqu’où le mènerait cette conviction...

Sources : 

En savoir plus

Photo : extrait du dossier d’étudiant de Jacques Chirac (Mission archives de Sciences Po), avec l’aimable autorisation de la famille Chirac.

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