Guerre en Ukraine : quels impacts sur la géopolitique ?

Mardi 22 mars 2022, l’École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA) a réuni plusieurs experts internationaux pour discuter de l’impact de la guerre en Ukraine sur les relations géopolitiques mondiales, avec un focus particulier sur l’Union européenne (UE), les États-Unis et la Chine. Retour sur cette discussion, par Natalie McCullough, étudiante en master Environmental Policy à PSIA.

"La paix ne suffit pas"

Viktoriia Molnar, étudiante ukrainienne en master International Development à PSIA a entamé son intervention par une défense passionnée du droit de l'Ukraine à une paix juste, notant que "beaucoup de gens appellent à la paix, sans préciser que pour l'Ukraine, cela pourrait entraîner la perte de son intégrité territoriale et de sa souveraineté". Elle a développé ce questionnement sur le sujet de l'apaisement en précisant qu'"avec les invasions qui ont eu lieu, en Moldavie, en Géorgie et en Ukraine, l'approche de l'Occident a souvent été façonnée par la crainte de provoquer la Russie". Cet argument renvoie à l'histoire de la Russie qui, depuis des décennies, multiplie les agressions en Europe de l'Est, en faisant référence aux guerres de Transnistrie et d'Abkhazie et à l'annexion de la Crimée. Tous ces conflits ont entraîné des pertes de territoire pour les États voisins mais les conséquences pour la Russie ont été minimes". La victoire de la Russie signifierait la fin d'un monde dominé par l'Occident", a-t-elle souligné, en rappelant la nécessité d'une action décisive.

Faisant écho à Viktoriia Molnar, Marie Mendras, chargée de recherche CNRS au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) et professeur à PSIA, a précisé à son tour que "ce n'est pas une guerre de conquête, c'est une guerre d'anéantissement", dont la prise en compte de l’ampleur de la catastrophe humanitaire doit être indispensable. "Nous avons essayé de ne pas le contrarier, de négocier avec lui, mais dans son état d'esprit... Il ne peut pas écouter ou faire de compromis", a déploré la spécialiste en politique russe en évoquant Vladimir Poutine. Concernant les actions erratiques du président russe, Marie Mendras a également confié : "Je pense qu'aucun d'entre nous n'avait prévu cette grande invasion et cette guerre de destruction, le président Zelensky lui-même ne s'y attendait pas, car c'était presque impossible à concevoir".

Dans le même ordre d'idées, elle a poursuivi en reprochant un certain "apaisement" occidental et précisé que l’Occident avait sous-estimé le "danger extraordinaire" que représente Poutine et surestimé sa capacité à agir rationnellement. Marie Mendras a toutefois souligné quelques notes positives, évoquant "l'échec de l'armée russe", "la fabuleuse résistance ukrainienne" et "le formidable soutien de l'Occident".

"Un moment de vérité pour l’intégration de l’UE”

Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC et président du Forum de Paris sur la paix, a quant à lui plutôt concentré son intervention sur le rôle de l'UE et la façon dont elle est perçue. En qualifiant cette dernière de "nourrisson géopolitique", il a précisé que "si nous gagnons, les États-Unis gagnent. Si nous perdons, la Chine gagne... Une fois que vous avez atteint la ligne de dissuasion nucléaire, l'Europe n'existe pas".  Pour Pascal Lamy, cette guerre "pousse Poutine dans les bras de la Chine"et exacerbe les tensions dans les relations américano-chinoises. "Pour l'instant, l'autonomie stratégique de l'UE reste un rêve", a-t-il résumé en exprimant son souhait d'une intégration européenne plus forte. 

L’ancien commissaire européen au commerce a par ailleurs observé que les actions de l'Occident ne sont pas nécessairement bien vues, notant que "l'Inde et la Chine se sont abstenues de voter à l'ONU ainsi que la moitié des pays africains". Il a poursuivi en précisant que de nombreux pays non occidentaux "adhèrent au discours de Poutine, selon lequel il ne fait que riposter, un exercice d'autodéfense contre l'OTAN", puis a fait référence à la "guerre de la communication", mettant en garde contre la force de la propagande russe.

"Une lutte entre autocratie et démocratie"

Mircea Geoana, secrétaire général délégué de l'OTAN, a commencé par défendre avec passion le droit à la souveraineté de chaque nation, établissant un lien direct entre la guerre en Ukraine et la stabilité de l'ordre mondial. En accord avec les autres panélistes, il s'est prononcé en défaveur de "l'apaisement", affirmant que la Russie ne doit pas "rester impunie". L’ancien ministre des affaires étrangères de Roumanie, a ensuite discuté de la "fameuse zone d'exclusion aérienne", dont il estime que cela "signifierait faire la guerre à la Russie", ce qui n'est actuellement pas envisageable. Toutefois, l'OTAN apporte son soutien d'une autre manière : en formant l'armée ukrainienne et en "aidant l'Ukraine à se défendre". Mircea Geoana réfute le discours de Poutine concernant l'expansion de l'OTAN, en avançant un double argument : les pays qui ont rejoint l'OTAN après 1997 n'ont pas été contraints - ils ont adhéré parce qu'ils voulaient faire partie de l'Occident et enfin, l’'OTAN n'a "jamais été une menace pour la Russie".
Pour conclure son intervention, il a appelé à une action à long terme et une solidarité continue avec l'Ukraine.

Les principaux thèmes qui ont émergé lors de la session de questions-réponses ont porté sur l'apaisement, la solidarité durable, la Chine, Poutine et l'OTAN. Marie Mendras a de nouveau souligné la nécessité de faire preuve de "courage politique" et de prendre des mesures rapides et décisives, comme l'arrêt des importations de gaz russe. Plus largement, elle a affirmé que les choix économiques et géopolitiques ne peuvent être traités séparément, que ce serait une forme de "paresse et d'arrogance". L’étudiante ukrainienne Viktoriia Molnar a poursuivi en appelant avec passion à une attention et à un soutien mondiaux soutenus, dont elle craint qu'ils ne soient en train de décliner. 

En ce qui concerne la Chine, deux points essentiels ont été évoqués. Pascal Lamy a pour sa part précisé que la situation entre l'Ukraine et la Russie n'est pas comparable à celle de Taiwan et de la Chine. Alors que Marie Mendras a noté que l'abstention de la Chine lors du vote à l'ONU est un "non poli", affirmant qu'elle n'a "aucune raison" de soutenir la guerre. Concernant Poutine, Marie Mendras a signifié qu’il "est en train de tomber... Il ne peut y avoir de fin - une fin positive - à cette guerre, avec Poutine toujours au pouvoir. (...) Nous devons anticiper cette chute, nous préparer et soutenir des élites alternatives en Russie". Mircea Geoana s’est également fait l'écho de ces propos en déclarant que "bientôt, l'establishment russe sera confronté à une situation difficile". 

Enfin, lorsqu'on lui a demandé si l'OTAN avait des "lignes rouges", le secrétaire général délégué a répondu en disant que "s'il y a une attaque contre un membre de l'OTAN, l'OTAN s'en mêlera", refusant de donner davantage de détails, notant que "l'ambiguïté stratégique est essentielle". 

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