Enrico Letta : “Sciences Po a été l’un des choix les plus intelligents de ma vie”

Alors que la politique le rappelle à la tête du Parti démocrate en Italie, Enrico Letta quitte Sciences Po et sa fonction de Doyen de l'École des affaires internationales (PSIA), qu’il a dirigée pendant six ans. Un dernier entretien pour saluer un bilan exceptionnel, et lui dire... arrivederci

Lorsque vous avez pris les rênes de l’École des affaires internationales (PSIA) en septembre 2015, vous disiez que son avenir s'inscrirait dans la continuité de l'œuvre de Ghassan Salamé, qui l’avait dirigée depuis sa création en 2010. Après ces six années en tant que Doyen, comment qualifieriez-vous votre bilan à la tête de l’École ? 

Enrico Letta : Je trouve que nous avons vraiment travaillé en grande continuité avec l'intuition initiale, et je m’en trouve très heureux. Cette intuition s’est développée grâce au travail partagé avec Vanessa Scherrer, qui avait fondé l’école avec Ghassan Salamé, puis avec Mark Maloney qui est arrivé de la LSE et avec qui la collaboration a été formidable. Qu’avons-nous apporté durant ces six années ? D’abord nous avons énormément travaillé sur l’événement annuel Youth&Leaders Summit, qui est devenu l’incarnation de cette intuition initiale, à savoir rassembler les meilleurs étudiants et les meilleurs professeurs dans un environnement qui attire les plus grands leaders du monde. Les étudiants sont passés du rôle d’audience à celui de protagonistes dans ce Sommet, et c’est la chose dont je suis le plus fier.

J’ai toujours pensé que “learning by doing” est aussi important que “learning by studying”. Les 100 étudiants qui organisent chaque année le Youth&Leaders Summit expérimentent cela par excellence. Cette année, le Summit s’est tenu sur Zoom, avec 57 intervenants et plus de 3000 étudiants connectés, c’était incroyable ! Nous avons aussi multiplié les partenariats avec les organisations internationales qui nous offrent la possibilité d'envoyer nos étudiants partout dans le monde pour profiter d’expériences passionnantes. 

Comment a évolué la pédagogie au cours de ces six années ?

E. L. : Elle a beaucoup évolué et c’est aussi un sujet de fierté. Après avoir consulté les professeurs, les étudiants et comparé nos programmes à l’international, nous avons revu la maquette pédagogique pour intensifier encore l’expérience éducative à PSIA. Depuis septembre 2020, nous avons renforcé la cohésion du parcours de formation et donné plus de temps aux étudiants pour mener des travaux en profondeur. Au cours des cinq dernières années, PSIA a également accompagné les mutations du monde en abordant des thématiques nouvelles.

Nous avons notamment développé un grand projet avec Economic Diplomacy, un cours entre des universités des quatre coins du monde, rendu possible grâce à la technologie - et qui finalement, avec la pandémie, est devenu la norme. Avec Science Diplomacy, nous avons travaillé sur les passerelles entre les sciences dites “dures” et les sciences sociales. Je crois que c’est l’avenir.

Le développement durable constitue l’autre piste d’évolution majeure. Nous avons co-construit avec l'École d’affaires publiques cette nouvelle Chaire européenne sur le développement durable et la transition climatique, et je suis aussi très heureux du travail accompli en commun. Une deuxième chaire que nous avons créée, cette fois-ci entièrement basée à PSIA, porte sur la dette souveraine, un autre thème central dans le monde post-Covid. J’ai eu la chance de travailler avec des Doyens et Doyennes de manière positive et constructive. Sciences Po est un lieu d’excellence où l’on travaille dans le respect réciproque, l’attention à l’autre et à la diversité des points de vue. 

Dans le contexte de pandémie actuel, PSIA a été en pointe dans le basculement vers l'enseignement à distance, du fait de la grande diversité géographique des élèves. Quel bilan en faites-vous aujourd'hui, un an après le début de la crise sanitaire ? 

E. L. : Il est encore trop tôt pour faire le bilan, mais je ne peux pas m’imaginer qu’une fois terminée cette crise pandémique, on revienne à 2019, comme si rien ne s’était passé. Je crois que ce serait une erreur : cette période nous a fait comprendre que le distanciel ne peut pas se substituer au présentiel, mais qu’il peut y apporter des opportunités. Le professeur, en classe, est une sorte d’acteur. Le professeur qui organise un cours en distanciel est un metteur en scène. Dans le futur, la pédagogie devra mélanger ces deux aspects. Je tiens à faire remarquer le travail incroyable des équipes de Sciences Po qui ont su brillamment mettre tout cela en place. Naturellement, ma reconnaissance sans faille va à la belle équipe de PSIA.

Vous quittez PSIA et Sciences Po pour rejoindre la vie politique en Italie : quelles perspectives voyez-vous pour l'École dans les prochaines années ? 

E. L. : Le rêve pour PSIA, à l’horizon 2025, c’est d'équilibrer sa position dans le monde en renforçant sa présence en Afrique et en Amérique latine, mais aussi de continuer à s’ouvrir à tous les milieux sociaux, en France, en Europe, et dans le monde. L’autre défi majeur concerne l’ouverture aux sciences dites “dures”. Nous avons beaucoup appris des trois crises que l’on a vécues - la crise pandémique, la crise climatique et les déséquilibres liés aux progrès technologiques. Dans tous ces domaines, qu’il s’agisse de protection des données, de gestion des stocks sanitaires ou d’écologie, la question dépasse la seule expertise en gouvernance ou en droit. Pour moi, le futur, c’est travailler la multidisciplinarité, en évitant le risque de la superficialité.

Pourriez-vous résumer en trois mots ce que l'on apprend à PSIA ?

E. L. : Je citerais la diversité, la multidisciplinarité, et... le monde ! PSIA se situe à Paris mais quand j’entrais dans une classe, j’avais l’impression d’entrer dans une séance de jeunes des Nations unies. Et franchement, c’est un bonheur ! C’est la même chose avec les professeurs. C’est cela, la force de PSIA. Personnellement, le cours que je donnais pour les étudiants de PSIA représentait le moment le plus challenging de la journée, mais aussi le plus satisfaisant. 

Après six années à la tête de PSIA, vous retournez à la vie politique en reprenant la tête du Parti démocrate italien. Quelles passerelles pouvez-vous observer entre le monde académique et le monde politique ?

E. L. : Ce sont des mondes qui ont des similitudes. Dans le monde politique, vous devez décider, chercher du consensus, trancher, savoir gérer des crises. C’est exactement ce que j’ai fait ces six dernières années à PSIA ! Quand je suis sorti de la vie politique en 2014, plusieurs opportunités se sont présentées à moi. Sciences Po a été l’un des choix les plus intelligents de ma vie : je le pense et le penserai toujours, car c’était un choix de cœur. La politique, je ne l’ai pas choisie, elle m’a choisi : on s’est choisis ensemble. C’est une passion qui a grandi avec moi et sera toujours en moi. Retourner sur la scène politique italienne est aussi mon devoir et j’honorerai la confiance qui m’est à nouveau faite pour servir les intérêts de mon pays. Mais ces six années à la tête de PSIA ont été très riches, et m’ont profondément changé. Ma gratitude envers Sciences Po sera éternelle.

Propos recueillis par l'équipe éditoriale de Sciences Po

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