“Le choix du nucléaire engage des générations qui ne sont pas encore nées”

Conflits et tensions dans le monde, arsenaux en voie de modernisation, nouveaux traités de régulation… Les armes nucléaires sont aujourd’hui plus que jamais un sujet de préoccupation. Mais se pose-t-on les bonnes questions ? Fondateur du programme d'étude des savoirs nucléaires, Nuclear Knowledges, au Centre des relations internationales de Sciences Po (CERI), le chercheur Benoît Pelopidas rend possible une prise en compte des enjeux éthiques et démocratiques du nucléaire. Ou comment la recherche peut-elle oeuvrer à une meilleure information des citoyens.

Vous avez créé en 2017 Nuclear Knowledges, un programme de recherche universitaire sur le phénomène nucléaire. Dans quels buts ?

Même si, entre 1986 et aujourd’hui, la taille globale de l’arsenal nucléaire a diminué de plus de deux tiers, il reste à ce jour 14 000 systèmes d’armes nucléaires dans le monde. Et la plupart de ces systèmes d’armes a une capacité destructrice supérieure à celle de la bombe qui a détruit Hiroshima. Comme il est extrêmement difficile de concevoir une telle capacité de destruction et intolérable qu’une explosion nucléaire advienne, cela produit un désir de croire au contrôle sur ces arsenaux… Mais se pose-t-on les bonnes questions ? Très peu de personnes, notamment en France, font des recherches à ce sujet. Et, quand c’est le cas, celles-ci sont souvent réduites à des questions  techniques ou limitées aux aspects stratégiques : quels seraient les effets d’une explosion, comment gérer une crise, comment empêcher la prolifération ou dissuader un adversaire ? Or, l’étude du nucléaire, ce n’est pas que cela : il y a aussi des enjeux démocratiques ou encore des questions d’éthique intergénérationnelle et se pencher sur ces enjeux permet de repenser les questions stratégiques. La modernisation des arsenaux nucléaires engage les communautés politiques sur plusieurs décennies, ce qui veut dire qu’on engage des générations qui ne sont pas en mesure de voter parce qu’elles ne sont pas nées… Comment est-ce qu’on pense ce lien entre nucléaire et démocratie ?

Quels sont les objectifs de Nuclear Knowledges ?  

Le but du programme est de montrer que le phénomène nucléaire doit et peut être saisi par une recherche indépendante, afin qu’élus et citoyens puissent prendre leurs décisions à la lumière d’une information objective et sans être indûment influencés par des intérêts constitués. En d’autres termes, nous nous efforçons de documenter le passé et d’éclairer les paris nucléaires sur l’avenir ; je veux dire par là que nous explicitons les leçons du passé et les paris éthiques et politiques sur lesquels ils s’appuient. Sur ces sujets, il y a un réel besoin d’indépendance et de transparence. C’est aussi la raison pour laquelle le programme s’appuie sur un conseil scientifique international reconnu pour sa contribution à la connaissance et qu’il évite tout financement provenant de ministères concernés par la défense et l’énergie nucléaire, d’entreprises privées de l’armement, ou d’associations militantes anti-nucléaires. L’objectif est de poser les questions importantes qui restent à éclaircir (les liens entre démocratie et armes nucléaires, la délimitation des choix nucléaires possibles), de proposer des outils conceptuels pour s’en saisir et de mettre au jour des sources primaires permettant de les éclairer.

Vous vous concentrez tout particulièrement sur la “construction des savoirs”. Pourquoi ?

L’étude des constructions des savoirs est particulièrement intéressante dans le cas du nucléaire car de nombreux facteurs qui contribuent à déterminer une politique nucléaire ne sont pas purement matériels, militaires ou géostratégiques. Le rôle des savoirs et des constructions intellectuelles apparaît plus clairement dès que l’on prend au sérieux deux aspects : l’absence d’expérience de la guerre nucléaire et son caractère intolérable. Dans un tel contexte, on a tendance à penser que la capacité de destruction des armes, leur matérialité, structure les choix possibles. Or, ce sont les catégories utilisées pour saisir le problème, mais aussi les leçons supposées de certains épisodes passés et les imaginaires du futur qui structurent le champ des possibles. Je viens de vous énoncer trois de nos axes de recherche prioritaires. Observons aussi que la combinaison entre absence d’expérience de la guerre nucléaire et son intolérabilité crée également un désir de croire au contrôle exercé sur le phénomène. C’est ce que j’appelle la tentation de la confiance excessive, qui doit également être étudiée. Aujourd’hui, par exemple, c’est étonnant de voir à quel point on évite le sujet de la possibilité d’une explosion nucléaire accidentelle. L’objet du programme Nuclear Knowledges, c’est vraiment de comprendre comment les choses se décident et de donner ce que j’appellerais une “capacité constituante” aux citoyens, à savoir leur permettre d’imaginer les futurs possibles.

En quoi ces “constructions des savoirs” ont-elles une influence sur les politiques nucléaires ? Des exemples ?

Prenons l’exemple de l’arsenal américain dans les années 1960-1970 : le sentiment d’un retard par rapport à l’URSS a poussé les Américains à aller dans le sens d’une politique d’augmentation de l’arsenal. Alors, qu’en réalité, les États-Unis étaient très en avance ! Ce sont des logiques de rivalités inter-services qui ont poussé à fournir des évaluations erronées sur la taille de l’arsenal russe… Il y aurait dû avoir un ajustement à la baisse mais qui n’a pas eu lieu à cause d’un savoir inexact. Autre cas, l’histoire du nucléaire est souvent présentée comme l’histoire de la prolifération et des efforts de la diplomatie pour tenter de la contrôler. Or, cette vision est non seulement très réductrice, mais aussi historiquement fausse. Le nucléaire n’est pas qu’une question d’enjeux diplomatiques et de quantité d’armes en circulation ; il y a aussi des enjeux éthiques et démocratiques comme je l’ai déjà souligné. Sans compter que cibler uniquement la question de la prolifération permet opportunément de segmenter les mémoires du nucléaire “militaire” et du nucléaire “civil” de l’énergie et d’éviter de poser des questions sur l’articulation entre les deux domaines.

Est-ce qu’il y a une spécificité de la recherche sur le nucléaire ?

Oui, j’en  distingue au moins trois. En premier lieu, le fait que, par rapport à d’autres technologies militaires, nous n’avons pas d’expérience de la guerre nucléaire, comme je l’ai dit. Toutes nos connaissances sont fondées sur la spéculation, la modélisation et la simulation. Deuxième point important, notre “mémoire” du nucléaire repose sur un nombre de crises limitées, dont notamment celle de Cuba, qui est souvent présentée comme la crise la plus grave de l’âge nucléaire. Enfin, troisième spécificité, les données sur l’armement nucléaire sont difficiles d’accès, notamment en France avec la loi de 2008. Cela complique le travail de la recherche, mais la bonne nouvelle que porte ce programme est triple : rigueur méthodologique et innovation conceptuelle permettent de contourner les obstacles strictement français ; ce travail, longtemps présenté comme impossible ou pas nécessaire, a d’ores et déjà fait des découvertes et peut désormais se prévaloir d’une reconnaissance internationale ; enfin, et par conséquent, élus, citoyens et étudiants peuvent maintenant voir les premiers fruits d’une recherche indépendante sur le sujet et, s’ils le souhaitent, y participer sans avoir à compromettre les standards d’intégrité scientifique qui s’appliquent à d’autres domaines.

En savoir plus

Abonnez-vous à nos newsletters :

Générations Erasmus

Générations Erasmus

Au sein de Sciences Po, l’association “Jeunes Européens” est mobilisée depuis plusieurs mois pour susciter l’intérêt sur les questions européennes et encourager les étudiants à aller voter. Europhiles, certes, mais pas non plus dénués de sens critique sur les blocages européens, ces étudiants attendent avec une pointe d’anxiété les résultats du 26 mai qui pourraient changer la couleur politique de l’Union. Entretien avec Maria Popczyk, présidente des Jeunes Européens - Sciences Po. 

Lire la suite
Pour qui voter aux européennes ?

Pour qui voter aux européennes ?

Déjà menacées par une abstention record, les élections européennes du 26 mai laissent beaucoup d’électeurs perplexes face aux 34 listes et à la complexité des enjeux. Après le succès de La Boussole présidentielle® en 2017, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), en partenariat avec 20 Minutes et Ouest France, réédite son outil d’aide à la décision avant le scrutin. Explications par Thomas Vitiello, chercheur associé au Cevipof et directeur scientifique de La Boussole européenne®.

Lire la suite
Charisme politique : comment incarner l’Union ?

Charisme politique : comment incarner l’Union ?

Dans ses travaux sur l’État et la bureaucratie modernes de 1921, l’universitaire Max Weber distingue trois sources de légitimité politique : son caractère traditionnel, bureaucratique ou charismatique. Dès ses origines, l’Union européenne a fondé sa légitimité sur la nature rationnelle de son administration bureaucratique (1). Face à la critique du déficit démocratique, l’Union européenne s’est parfois dotée de leaders charismatiques qui ont cherché à incarner l’Europe ; mais cet effort s’est souvent heurté aux réticences des États membres, soucieux de préserver leur leadership dans la construction européenne.

Lire la suite
Ces nationalistes attachés à l'Europe

Ces nationalistes attachés à l'Europe

Par Sylvain Kahn (Centre d'histoire). Ceux que l’on appelle les nationalistes défendent leur nation comme étant un principe sensé qui régit tout. La plupart d’entre eux ne semblent pas être opposés à une construction européenne. Cependant, la nuance est de mise : les nationalistes ne sont pas non plus pour un approfondissement de cette construction.

Lire la suite
Candidats en 1ère année : 5 idées reçues sur les oraux

Candidats en 1ère année : 5 idées reçues sur les oraux

En train de préparer les oraux d'admission à Sciences Po ? La deuxième quinzaine du mois de mai 2019, tous les candidats admissibles au Collège universitaire (1er cycle) de Sciences Po sont invités à un entretien. Une épreuve parfois stressante qui génère son lot d’idées reçues : voici quelques conseils pour se débarrasser des clichés et aborder ce dernier round avec le maximum de sérénité.

Lire la suite
Climat : est-il déjà trop tard ?

Climat : est-il déjà trop tard ?

On parle sans cesse du changement climatique mais comment joindre les actes à la parole ? Sébastien Treyer directeur général de l’Institut du développement durable et des relations internationales, l’IDDRI, explique le rôle de chacun dans la bataille pour sauver la planète. 

Lire la suite
Que reste-t-il des internationales ouvrières ?

Que reste-t-il des internationales ouvrières ?

Qui se souvient que les syndicats ouvriers furent longtemps organisés à l’échelle internationale et ce, bien avant les mondes de l’entreprise ou de la finance ? Dans son ouvrage La Lutte et l’Entraide. L’âge des solidarités ouvrières, l’historien Nicolas Delalande revient sur les “internationales”, ces mouvements ouvriers solidaires et transnationaux qui furent incontournables pendant près d’un siècle, avant de connaître une lente érosion au tournant des années 70.

Lire la suite
Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Suite à l’annonce de Frédéric Mion, en mars 2019, Sciences Po s’engage pour le climat à travers un ensemble d’initiatives éco-responsables regroupées sous le programme “Climate Action: Make it Work”. Grâce à une nouvelle plateforme collaborative, “Climate Action: Make it Work”, les différentes communautés de Sciences Po sont invitées à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique via une série de consultations en ligne.

Lire la suite
Voyager autrement avec Stop & Go

Voyager autrement avec Stop & Go

Stop & Go est une association étudiante de Sciences Po qui vise à remettre au goût du jour la pratique de l’auto-stop. Voyages, week-ends ou festival en stop : autant d’ activités ludiques et festives qui portent un message écologique. Rencontre avec la présidente de Stop & Go, Apolline Tarbé de Saint-Hardouin. 

Lire la suite
" Entre jazz et Moyen-Orient "

" Entre jazz et Moyen-Orient "

Chanter en arabe, en farsi, en hébreu ou en persan. Rencontrer un célèbre joueur de oud ou apprendre à en jouer. Explorer la musique sous un angle anthropologique, technique, vocal. Le cours "Chant, écriture plurilingue et anthropologie de la musique" enseigné par Cécile Jarnot sur le campus de Menton, c'est tout cela à la fois et c'est bien plus qu'un cours de chant. Ou comment aborder les textes et cultures du Proche et du Moyen-Orient d'une manière résolument différente.

Lire la suite