Où en est l’Inde face à la guerre en Ukraine ? Entretien avec Christophe Jaffrelot

Propos recueillis par Corinne Deloy

04/2022

L’opinion publique indienne s’intéresse-t-elle à la guerre en Ukraine ?

Très peu. Cette question n’intéresse guère que les think tanks traitant de questions internationales. Et les diplomates bien entendu ! Ce faible intérêt est lié à une couverture médiatique très limitée : les chaînes de télévision et la presse écrite ont bien sûr rendu compte de l’abstention répétée de l’Inde dans les enceintes onusiennes à la fin de l’hiver et des réactions que ces abstentions suscitaient en Occident mais depuis, nous ne parlons plus tellement de la guerre en Ukraine, sauf pour lui attribuer une partie de l’inflation qui affecte l’économie indienne. Il faut dire que, traditionnellement, les médias indiens ne traitent des questions internationales qu’à la marge, faute, notamment, de correspondants à l’étranger. C’est une cause du manque d’informations sur le monde dont souffre la société indienne, mais c’est aussi - et surtout - la conséquence d’un certain manque de curiosité...  

Nous avons beaucoup parlé ici en Europe des étudiants indiens présents dans les universités ukrainiennes et de leurs difficultés pour quitter le pays. Ce sujet spécifique a t-il été l'objet d'articles ou de reportages dans les médias ?

Au début de la crise, les médias indiens se sont surtout intéressés aux milliers d’étudiants indiens séjournant en Ukraine au moment du déclenchement de la guerre, d’autant plus que l’un d’entre eux avait été une victime collatérale du conflit. Le gouvernement de Modi a beaucoup communiqué autour de leur rapatriement, mais nombre d’entre eux ont dit ne pas s’être sentis pris en charge. Par conséquent, le pouvoir a ensuite concentré son discours sur l’action humanitaire qu’il déployait sur place. 

Devant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Inde a choisi d’adopter ce qu’elle appelle une « approche équilibrée », c’est-à-dire de ne pas condamner cette invasion, et elle s’est abstenue à plusieurs reprises lors du vote des décisions sur la guerre qui ont eu lieu à l’ONU. Pouvez-vous nous donner les raisons de cette position ?

Cette attitude s’explique de diverses manières. Premièrement, New Delhi entretient une relation privilégiée avec Moscou depuis l’époque soviétique. Certes, l’Inde a été l’un des pays fondateurs du mouvement des non-alignés, mais dès les années 1960, elle s’est rapprochée de l’URSS, en partie parce que le Pakistan, lui, devenait le point d’appui principal des Etats-Unis en Asie du Sud dans le cadre de la guerre froide. La proximité entre Moscou et New Delhi s’est traduite par des collaborations économiques (en matière de nucléaire civil par exemple) et par un soutien réciproque à l’ONU (soutien de l’URSS à l’Inde à propos du Cachemire par exemple). Deuxièmement, si Moscou n’a pas toujours été sur la même longueur d’onde que New Delhi, ses dirigeants n’ont pas non plus imposé de sanctions pouvant affecter l’Inde, à la différence des Etats-Unis à la suite des essais nucléaires indiens de 1974 et 1998. Troisièmement, l’Inde a trouvé en URSS puis en Russie un fournisseur d’armes particulièrement avantageux : non seulement les armes vendues par Moscou étaient meilleur marché que celles proposées par les Occidentaux mais elles étaient aussi parfois assez sophistiquées (comme les S-400 aujourd’hui en cours de livraison). En outre, Soviétiques puis Russes se sont montrés très généreux avec les Indiens en termes de transferts de technologie et de production conjointe. Résultat : deux bons tiers des équipements militaires de l’Inde sont d’origine russe. Quatrièmement, New Delhi aspire à rendre le monde le plus multipolaire possible. La pluralité des centres de pouvoir à l'échelle internationale lui offre en effet des marges de manœuvre qui lui permettent de maximiser son intérêt, voire de jouer un pays contre un autre. Dans cette perspective, la Russie a vocation à être un pôle important de l’échiquier mondial. D’autant plus qu’une Russie affaiblie pourrait être tentée de se rapprocher de la Chine - voire aurait besoin de la Chine -, l’ennemi public numéro un de l’Inde. Dernière explication de la mansuétude dont New Delhi fait preuve vis-à-vis de Moscou dans le contexte de la guerre en Ukraine : l’Inde manifeste un attachement de plus en plus lâche aux valeurs démocratiques qui animent l’Occident dans ce conflit (en tout cas sur le plan du discours). C’est là un phénomène lié à la montée de l’autoritarisme consécutif à l’élection de Narendra Modi à la tête du pays en 2014. 

La position de l’Inde sur la guerre en Ukraine est-elle tenable dans la durée ? Quels éléments seraient susceptibles de la modifier ?

L’Inde pourrait prendre ses distances avec la Russie et se rapprocher des Occidentaux si trois variables de l’équation géopolitique actuelle évoluaient dans le même sens. Tout d’abord si la Russie, épuisée par une guerre d’usure et des sanctions économiques, n’était plus en mesure de fournir à l’Inde les armes dont elle pense avoir besoin et si elle se tournait davantage vers la Chine. Deuxièmement, si l’Occident offrait à l’Inde non seulement les armes en question mais aussi l’approvisionnement en pétrole que lui fournit aujourd’hui la Russie. Et enfin troisièmement, si la crise économique qui s’annonce (marquée par une forte inflation, des déficits commercial et budgétaire croissants, la chute de la roupie …) obligeait l’Inde à demander l’aide d’institutions internationales dominées par l’Occident. Ces facteurs risquent fort de ne jamais être réunis, ce qui conduira sans doute les Occidentaux à admettre que l’Inde n’est pas le partenaire qu’ils imaginaient. 

L’Inde de Nehru était celle du non-alignement, l’Inde de Modi défend le plurilatéralisme. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est ce concept et ce que recouvre la stratégie plurilatéraliste ? 

La démarche dite « plurilatéraliste » consiste pour l'Inde à maximiser son intérêt national en s’associant à tel ou tel pays en fonction des sujets et des moments. Nous avons aussi parlé de « multi alignement » pour désigner cette politique qui, nous le comprenons aisément, exclut toute forme d’alliances, une forme qui reviendrait pour New Delhi à se lier les mains. Au lieu d’y voir un risque d’isolement, l’Inde considère qu’elle est au contraire tellement importante sur la scène internationale que tous les pays vont, désormais, la courtiser pour bénéficier de son soutien à un titre ou un autre. Cette approche frappée au coin de la Realpolitik, diffère du non-alignement de Nehru qui reposait sur une philosophie héritée du Mahatma Gandhi : il ne s’agit plus aujourd’hui de lutter contre la logique des blocs née de la guerre froide pour promouvoir des valeurs de non-violence, de dénucléarisation, etc., mais il s’agit de défendre ses propres intérêts. Cette Realpolitik se nourrit de nationalisme alors que le non-alignement né à Bandung en 1955 se voulait un humanisme du tiers monde. 

L’Inde partage avec la Russie une vision de son identité nationale qui dépasse ses frontières. Peut-on comparer les deux pays sur ce point ?

Cette dimension ne joue vraiment un rôle que pour les nationalistes hindous - la force politique aujourd’hui au pouvoir en Inde -, alors que le « plurilatéralisme », lui, fait l’objet d’un large consensus incluant l’essentiel de l’opposition - et les experts de tous bords. Pour les nationalistes hindous, l’offensive russe est justifiée non seulement, pour certains d’entre eux, par la menace que l’extension de l’OTAN fait peser sur la Russie, mais aussi par le fait que les bastions de la civilisation russe orthodoxe se trouvent en Ukraine. Certains extrémistes vont jusqu’à établir un parallèle entre l’irrédentisme russe et l’idée d’Akhand Bharat (d’« Inde entière »), c’est-à-dire de rétablissement des frontières d’avant la Partition de 1947, que les nationalistes hindous justifient aussi en vertu de l’aire d’extension de leur civilisation censée commencer, à l’ouest, sur l’Indus. 

Propos recueillis par Corinne Deloy

Photo de couverture : Des réfugiés indiens arborant le drapeau de leur pays à la gare de Lviv en attendant leur train pour fuir l'Ukraine vers l'Europe. Lviv, 9 mars 2022. @ Ruslan Lytvyn pour Shutterstock

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