"La seule vérité pour un entrepreneur, c’est la persévérance"

Peu d'étudiants entrent à Sciences Po pour être entrepreneurs. Pourtant, de plus en plus de diplômés se lancent dans l'aventure de l'entrepreneuriat, grâce à l'accompagnement original proposé par Sciences Po depuis 2008, et notamment aux services d'un incubateur d'entreprises qui a vu la naissance de 75 start-up made in Sciences Po depuis sa création. Entretien avec Maxime Marzin, responsable de Sciences Po Entrepreneurs.

Sept ans après la création du programme Sciences Po Entrepreneurs et de l’incubateur, quel bilan en tirez-vous ?

Maxime Marzin : Ce sont 350 CDI qui ont été créés par les 75 start-up passées par l’incubateur. Et cinq ou six d’entre elles ont été revendues pour un total de 220 millions d’euros.

Mais l'incubateur n'est qu'une des trois missions de ce que nous appelons désormais le Centre pour l'entrepreneuriat. Tout d’abord, nous assurons l’éducation à l’entrepreneuriat, avec des cours accessibles aux élèves de n’importe quel master et aux élèves de deuxième année du Collège universitaire. Il s’agit là de stimuler des vocations. Vient ensuite l’accompagnement, pour que n’importe quel étudiant qui souhaite se lancer puisse trouver un soutien au sein du centre, notamment via l’incubateur. Enfin, nous avons également un projet de chaire sur l’entrepreneuriat féminin. Il s’agit de comprendre pourquoi, aujourd’hui, plus d’hommes que de femmes se décident à entreprendre.
 À travers ces différentes missions, nous accompagnons trois à quatre cents étudiants par an.

Parmi eux, combien accèdent à l’incubateur ?

M. M. : Nous accueillons une dizaine de start-ups par an, soit un total d’environ 75 start-up depuis la création de l'incubateur. Pour y entrer, il faut qu’au moins un des porteurs du projet soit étudiant à Sciences Po ou soit diplômé depuis moins d’un an et demi ; il faut être passé par une phase de « pré-incubation », c’est-à-dire avoir suivi à Sciences Po plusieurs cours et séminaires liés à l’entrepreneuriat, puis – condition absolue – avoir suivi un cours sur le « formatage » du business plan. Les projets sont ensuite sélectionnés après un oral devant un jury.
Ceux qui réussissent bénéficient de nos de locaux et de nos logiciels pendant un an, et sont accompagnés par des professionnels. 

Quelle est la spécificité de lʼincubateur de Sciences Po par rapport à d’autres universités ?

M. M. : Personne n’entre à Sciences Po pour être entrepreneur, c’est une réalité. C'est pourquoi nous n'avons pas créé un master spécifique dédié à l'entrepreneuriat. La spécificité du programme que nous avons construit, c'est qu'il permet à tout étudiant, à tout moment de sa scolarité, et quel que soit sa spécialisation, d'être accompagné s’il a envie de se lancer. C’est tout l’objectif des enseignements et du parcours que nous avons construit. 

L'autre spécificité, c'est que notre incubateur est fortement soutenu par Sciences Po. Notre capacité à activer notre réseau d’enseignants et notre réseau d’anciens élèves permet aux incubés de rencontrer la bonne personne au bon moment.

Contrairement à d'autres incubateurs, nous considérons qu’il est normal de mettre les gens en relation. Nous n’avons pas peur de "mouiller la chemise".
 Nous n’hésitons pas non plus à passer de vraies commandes à certaines nouvelles start-up pour qu’elles puissent avoir Sciences Po comme client, et ainsi s’exercer et tester leurs produits.

Enfin, certains incubateurs donnent trois mois seulement pour faire décoller les start-up. Je n’imagine pas Thomas Edison se dire : « J’ai trois mois pour réussir, après j’arrête ». C’est pourquoi nous avons fixé à douze mois la durée d’«incubation ». Sciences Po donne ainsi le temps aux projets de se former et d’avancer. C’est un luxe.

Est-ce que vous savez à l’avance si une start-up va décoller ?

M. M. : Non, c’est impossible à dire. Le facteur chance joue beaucoup.
 Sur toutes les start-up passées par l’incubateur, un tiers sont mortes dans les six premiers mois, un tiers n’ont pas tout à fait trouvé leur modèle économique, et un tiers sont devenues des petites entreprises.
 En revanche, si je ne sais pas à l’avance celles qui sont vouées au succès, j'identifie les projets qui vont au casse-pipe…

Pourquoi ?

M. M. : Paradoxalement, les incubés qui font mauvaise route sont généralement ceux qui appliquent trop ce qu’on leur dit, mais aussi ceux qui écoutent moins de 20 % des conseils prodigués.
 Les premiers n’ont pas un regard suffisamment critique : s’il existait une équation pour la réussite, tout le monde l’appliquerait. Les seconds ne se rendent pas compte que même s’ils veulent changer le monde, ils partiront toujours d’un monde existant. Ceux qui réussissent sont entre les deux… Ils sont libres de choisir les conseils qui leur sont donnés, mais ils en écoutent quand même quelques-uns.

Il n’y a donc aucune règle pour réussir ?

M. M. : La seule vérité pour un entrepreneur, c’est la persévérance. Le découragement, voire l’échec, sera forcément sur la route. La courbe que j’ai affichée dans mon bureau, celle de Paul Graham, qui a fondé aux États-Unis l’incubateur Y Combinator,
 représente cet état d’esprit.

Elle décrit l’état psychologique par lequel vous passez quand vous fondez votre start-up. D’abord, l’euphorie, qui peut venir par exemple après le premier article dans la presse. Puis la chute, suivie d’une phase d’errance aussi appelée « le tunnel de la tristesse ». Après, lorsque vous modifiez votre produit ou votre concept, vous plongez encore, et c’est à ce moment-là, lorsqu’on touche le fond, que l’on voit son aptitude à rebondir puis à remonter la pente. L’essentiel est donc de savoir où l’on se situe dans cette courbe pour ne pas être étonné de ce qui va arriver après. C’est ce que j’explique aux incubés lors de la première réunion que je fais avec eux : je leur parle de cette courbe ainsi que des 20 % et 100 % de prise en compte des conseils prodigués.

Ils vous écoutent ?

M. M. : Lors de cette première réunion, oui. Je leur dis beaucoup de choses au début, car après, je n’ai plus de prise. Et c’est normal, car dans l’incubateur, les "rookies", les petits nouveaux, passent par différentes phases. Et notamment celle des débuts, où ils connaissent l'euphorie, notamment liée au fait de n’avoir personne au-dessus d’eux. À ce stade-là, ils ne m’écoutent plus. Quand ils connaissent leurs premières difficultés, ils reviennent vers moi. Et puis, ensuite, ils volent de leurs propres ailes, lèvent des fonds et alors, bien souvent, ils prennent à nouveau leurs distances. C’est lorsqu’ils sortent de l’incubateur qu’ils reprennent contact, souvent avec un brin de nostalgie d’ailleurs...

Propos recueillis par Clémence Fulleda (promo 14) et Anne-Sophie Beauvais (promo 01).

Article issu du numéro 4 (hiver 2015-2016) d'Émile Boutmy Magazine, publié avec l'aimable autorisation de l'Association des Sciences Po. 

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