Sciences Po et les femmes

Par l’historienne Marie Scot et la rédaction du magazine Émile Ni précurseure, ni en retard en la matière, l’École de la rue Saint-Guillaume a collé, en matière de féminisation, à l’évolution de la société française. Dans les années 2000, le nombre de femmes étudiantes a même dépassé celui des hommes ; les femmes représentent aujourd’hui 60 % des effectifs des étudiants de Sciences Po. Alors que les premières femmes étudiantes sont entrées à l’École libre des sciences politiques il y a tout juste un siècle, retour sur leur histoire au sein de l’établissement. 

La relation de l’École avec les femmes commence quelques années à peine après sa fondation. C’est le don de la duchesse de Galliera, il y a 140 ans, qui permet à l’institution de se fixer définitivement rue Saint-Guillaume, en 1882.

La question de l’admission des femmes est soulevée dès 1904, alors que trois candidates veulent accéder à l’enseignement de l’École libre des Sciences Politiques encore réservé aux hommes. Bien que favorable à leur intégration, le directeur Émile Boutmy reste prudent : il veut à tout prix écarter les « femmes légères dont le but serait d’ébaucher des liaisons avec les fils de familles qui composent la majorité de nos auditoires, et les curieuses qui viendraient à l’École comme on va à une partie de plaisir ». Plus réfractaires, d’autres personnalités de l’École sont clairement contre et citent le théorème de Siegfried : « Une jeune fille pas trop laide, c’est cinq garçons qui ne travaillent pas. » Finalement, le conseil d’administration est convaincu que les femmes pourraient constituer une distraction pour les étudiants masculins. Les portes resteront donc fermées à la gent féminine jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

Une intégration progressive

En 1919, enfin autorisées à candidater, les femmes sont malgré tout victimes d’une sélection discriminatoire : pour étudier rue Saint-Guillaume, elles doivent être titulaires du baccalauréat, contrairement à leurs homologues masculins. Les premières étudiantes font alors discrètement leur entrée. Sur les sept admises, cinq sont de nationalité étrangère. La première diplômée, Miriam Jaffé, s’en sort brillamment en obtenant son diplôme, en 1920, avec la mention « très bien ». En 1921, on dénombre 15 femmes étudiantes. Leur nombre croît progressivement mais ne dépasse pas 10 à 13 % du corps étudiant pendant la période de l’entre-deux-guerres.

Chrono femmes 1

© Stéphanie Samper / Sciences Po

Les étrangères sont majoritairement présentes dans la section diplomatique, quand les Françaises préfèrent la section dite générale. En 1931, la condition d’accès à l’École libre des Sciences Politiques (être titulaire d’un baccalauréat), auparavant discriminante pour les femmes, est étendue aux étudiants masculins. Mais une nouvelle condition leur sera imposée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Alors que l’École libre des Sciences Politiques poursuit son activité pendant l’Occupation, un examen spécial d’admission est imposé aux jeunes filles à partir de 1941. On ne compte alors plus que 3 à 4 % d’étudiantes parmi les effectifs. Paradoxalement, c’est à la même époque qu’une avancée pour la place des femmes a lieu au sein de l’École : dans l’antenne ouverte en zone libre à Lyon, Suzanne Basdevant-Bastid devient la première enseignante titulaire d’un cours fondamental (Droit international).

1945 est une année charnière : le droit de vote est accordé aux femmes et l’École libre des Sciences Politiques est remplacée par l’Institut d’études politiques de Paris. La même année, l’artiste Gaston Pirou convainc l’institution de ne plus limiter le nombre de femmes. Il défend qu’elles « sont électrices et éligibles » et que, désormais, rien ne justifie cette limitation. Tous les candidats, sans distinction de sexe, sont désormais soumis au même examen d’entrée.

En 1949-1950, les femmes représentent 20 % du corps étudiant. Timidement, elles deviennent des étudiantes comme les autres. Mais même diplômées, les femmes échappent difficilement aux stéréotypes qui les cantonnent à des fonctions de sténographes. Côté enseignement, la présence des femmes au sein de l’institution stagne depuis l’arrivée de Suzanne Basdevant-Bastid. Elle restera la seule femme titulaire d’un cours magistral jusqu’en 1968.

Le temps des conquêtes

Par-delà la possibilité d’étudier, la question de l’égalité des sexes surgit dans les années 1960. C’est également pendant cette période que les femmes font leur entrée dans le monde de la recherche à Sciences Po. Le Centre de recherches internationales (CERI) et le Centre de recherche politique (CEVIPOF) accueillent plusieurs chercheuses, à l’image d’Hélène Carrère d’Encausse et de Janine Mossuz-Lavau.

Chrono femmes 2

© Stéphanie Samper / Sciences Po

En 1968, des commissions du Conseil étudiant planchent sur les « problèmes des étudiantes ». Ces mobilisations permettent aux femmes d’être visibles au sein de l’École, mais les instances mises en place à l’occasion de ces évènements restent malgré tout majoritairement masculines. De 1969 à 1979, elles sont à peine 18 sur les 167 étudiants élus.

Côté recherche, la première femme à être nommée directrice de laboratoire est Annick Percheron, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la socialisation politique. En 1987, elle prend la tête du prestigieux CEVIPOF.

Enfin, l’égalité

Malgré des débuts difficiles, une constante est sûre : depuis les années 1930, la proportion d’étudiantes augmente lentement mais sûrement. Elles sont 10 à 13 % dans les années 1930, 20 % environ à la fin des années 1940 et 30 % en 1975. Un nombre de femmes dans l’enseignement supérieur qui reste cependant en deçà de la moyenne nationale de 47,5 %, selon l’Observatoire des inégalités.

Le nombre d’étudiantes augmente petit à petit jusqu’à atteindre 51 % en 1999, notamment grâce à la réforme de 1989 portant sur les modalités d’admission sur mention « très bien » au bac. Depuis, les étudiantes sont de plus en plus nombreuses chaque année. Elles ont fini par intégrer toutes les sections de l’École, y compris les plus prestigieuses, historiquement masculines.

Chrono femmes 3

© Stéphanie Samper / Sciences Po

Les années 2000 sont marquées à Sciences Po par des politiques volontaristes en faveur de l’égalité femmes-hommes. En 2010, PRESAGE, le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre, est créé par Hélène Périvier et Françoise Milewski. La dynamique aboutit à une centaine de cours sur le genre, le lancement d’un domaine Genre aux Presses de Sciences Po et, plus récemment, celui d’un Certificat égalité femmes-hommes et politiques publiques au sein de l’École d’affaires publiques.

À la suite de sa prise de fonctions à la tête de Sciences Po en 2013, Frédéric Mion affiche une volonté d’exemplarité dans le domaine de l’égalité femmes-hommes. Une mission dédiée à ce sujet est créée au sein du secrétariat général de l’École et des femmes sont nommées à des postes stratégiques : secrétariat général, direction scientifique, direction des études et de la scolarité, direction du Collège universitaire, direction de la stratégie et du développement ou encore direction juridique.

En 2015, une cellule de veille et d’écoute est créée pour accompagner toute personne de Sciences Po exposée à des agissements sexistes et à des violences sexuelles. Dernière action de grande ampleur : le nom de deux célèbres diplômées, Simone Veil et Jeannie de Clarens, est choisi pour rebaptiser deux amphithéâtres du campus de Paris. Une annonce qui a lieu le 8 mars 2018, à l’occasion de la Journée internationale des femmes.

Par l’historienne Marie Scot et la rédaction du Magazine Émile

Pour en savoir plus : 

Les livres à mettre dans vos valises

Les livres à mettre dans vos valises

Que lire en cet été si particulier ? Entre besoin d’évasion et envie de réflexion, la Librairie de Sciences Po vous propose sa sélection pour un été conscient, reposant, ou les deux à la fois. Faites de la place dans vos bagages !

Lire la suite
Les origines du populisme. Enquête sur une défiance politique et sociale

Les origines du populisme. Enquête sur une défiance politique et sociale

Des électeurs qui ne croient plus en rien et surtout pas en leurs institutions, qu’elle soient politiques ou autres. Une solitude prégnante liée à la société post-industrielle et à ses modes de travail et de vie. Voici le cocktail détonnant qui serait aux origines du populisme d’après quatre chercheurs. Après avoir mené un long travail d’enquête, ils livrent les résultats de leurs travaux - et des pistes de solutions -, dans “Les origines du populisme”, paru chez Seuil. 

Lire la suite
Suzanne Basdevant-Bastid, juriste d'exception

Suzanne Basdevant-Bastid, juriste d'exception

Par Maïna Marjany (promo 14) pour le magazine ÉmileLe parcours de Suzanne Basdevant-Bastid force l’admiration. Universitaire respectée, professeure attentive et dévouée, résistante et académicienne. Elle ne s’est pas contentée d’être une pionnière, mais a enchaîné les succès et les distinctions, toujours avec modestie.

Lire la suite
Vêtements durables, mode d'emploi

Vêtements durables, mode d'emploi

Étudiante en master Innovation & transformation numérique, Camille Gréco a rejoint l'École du management de Sciences Po après des études de mode à Londres. Passionnée par le secteur de la mode et du textile, mais soucieuse de le rendre plus durable et moins polluant, elle crée en 2017 CrushON, une plateforme en ligne qui rassemble l’offre de friperies. L'objectif : démocratiser l’achat de vêtements vintages, dans une optique de consommation écoresponsable. Explications.

Lire la suite
Res Communis : le droit au service de tous

Res Communis : le droit au service de tous

Droit de la famille, droit du travail, droit des étrangers, droit du logement : grâce à la Clinique de l’École de droit de Sciences Po, les étudiants mettent leurs connaissance au service des Maisons de Justice et du Droit (MJD) et des Points d’accès au droit (PAD), des lieux d'accueil permanent et gratuit qui soutiennent les personnes confrontées à des problèmes juridiques ou administratifs. Orienter, conseiller, expliquer, et trouver des solutions en temps réel font partie de leurs responsabilités, et enrichissent leur parcours. Témoignage. 

Lire la suite
“Le vélo, c’est un levier de développement sobre”

“Le vélo, c’est un levier de développement sobre”

Diplômée de l’École urbaine, Camille Gaumont emploie aujourd’hui son énergie à élargir la place du vélo dans l’espace urbain gigantesque et dense de Plaine Commune, qui regroupe 9 villes au nord de Paris. Un moyen de concilier son expertise sur la ville, sa passion pour la bicyclette, et sa volonté d’agir concrètement pour la planète. Entretien.

Lire la suite
Sciences Po, l'école des diplomates

Sciences Po, l'école des diplomates

Par Nicolas Scheffer, diplômé (2017), pour le magazine Émile - La diplomatie fait partie de l’ADN de Sciences Po depuis sa création en 1872. Près de 60 % des ambassadeurs français actuellement en poste sont issus de l'École, faisant ainsi la preuve que l’enseignement des relations internationales tel que pratiqué rue Saint-Guillaume est un incontournable pour les futurs diplomates. 

Lire la suite
Hommage à Zeev Sternhell (1935-2020)

Hommage à Zeev Sternhell (1935-2020)

L’âpre controverse qui l’a opposé à plusieurs historiens de Sciences Po a failli l’occulter : Zeev Sternhell, mort le 21 juin 2020, fut à Sciences Po un étudiant de 3è cycle remarquable et remarqué. Sous la direction admirative de Jean Touchard, il soutint en octobre 1969 sa thèse sur Maurice Barrès, à l’issue d’une idylle intellectuelle dont témoigne son dossier de scolarité... 

Lire la suite
Promo 2020 : une année historique

Promo 2020 : une année historique

Après deux ou cinq années d’efforts, ils ont accompli toutes les étapes les menant au précieux diplôme de Sciences Po, plus une : avoir vécu et réussi un semestre en pleine pandémie. Quel impact aura ce moment historique sur leur vie future ? En attendant de le savoir, voici le portrait d’une promo à nulle autre pareille : félicitations aux diplômés 2020 !

Lire la suite
Que deviennent nos diplômés ?

Que deviennent nos diplômés ?

L’enquête jeunes diplômés 2020 portant sur la promotion 2018 conforte l’attractivité des étudiants de Sciences Po auprès des employeurs avec 9 diplômés sur 10 en activité professionnelle. Parmi eux, 86 % ont trouvé leur premier emploi en moins de 6 mois, et près des ¾ occupent un emploi stable. Ils sont de plus en plus nombreux (37 %) à travailler à l’étranger, dans 87 pays. Découvrez tous les résultats de notre enquête* !

Lire la suite