Julia Cagé : vers une autre économie des médias

Économiste, chercheuse passionnée par la presse ou encore femme engagée en politique aux côtés de Benoît Hamon... Julia Cagé, professeur d’économie à Sciences Po, cultive avec talent de multiples cordes à son arc. Mais c’est avant tout une spécialiste des médias, qu’elle scrute au spectre des sciences économiques pour comprendre leur évolution. Interview.

À quel moment de votre parcours vous êtes-vous intéressée à l’économie des médias ?

Dès le lycée, j’étais déjà davantage intéressée par les sciences économiques et sociales que par les mathématiques. J’ai fait une licence, puis un master d’économie à Paris I, et mon mémoire portait sur l’aide au développement et les raisons pour lesquelles elle ne fonctionnait pas. J’ai constaté un problème d’information : quand les citoyens ne savent pas quelles sommes reçoit leur gouvernement, il n’y a pas de responsabilisation des dirigeants. Une étude sur l’Uganda m’a marquée en particulier, de Ritva Reinikka et Jakob Svensson, qui montrait que 90% de l’aide du gouvernement central aux gouvernements locaux  disparaissait, mais que ce taux baissait fortement lorsque la presse locale annonçait les montants qui devaient arriver. J’ai alors voulu comprendre comment l’information était produite, notamment dans les pays africains. J’ai ensuite fait ma thèse à Harvard pour étudier l’industrie des médias de fond en comble, et j’ai construit de nouvelles bases de données, notamment à partir d’un intense travail d’archives.

Vous vous intéressez particulièrement aux médias français... 

Je me suis rendue compte qu’il y avait peu de données sur les médias en France. J’ai alors commencé à collecter des informations auprès des ministères comme des archives nationales ou de la carte de presse. J’ai voulu observer combien de médias un marché pouvait supporter. S’il y a trop de médias sur un marché donné, alors leur audience est trop faible et ils « doivent » faire des économies, ce qui se traduit le plus souvent par une baisse de leur qualité. Et comme la plupart des citoyens ne consomment qu’un seul média sur un support donné, l’information va se dégrader pour tous.
J’ai développé un projet qui a conduit à un livre, L’information à tout prix, avec Nicolas Hervé et Marie-Luce Viaud, chercheurs à l’INA. Depuis plusieurs années, j’étudie avec eux la propagation de l’information sur internet et ses enjeux économiques : si un article est reproduit à grande échelle sur différents sites, comment rentabiliser la production d’une information originale ?
Actuellement, nous orientons notre recherche sur les nouvelles qui apparaissent sur les réseaux sociaux sans être toujours reprises par la presse. On veut explorer ces réseaux, pour savoir pourquoi un contenu n’est pas publié sur un média. Nous comptons également intégrer dans nos études la télévision et la radio, ce qui s’annonce compliqué : on essaie de faire des transcriptions automatiques de contenus, mais il faut développer des algorithmes qui capturent la reformulation, parce qu’on qu’on ne s’exprime pas à la télévision comme on écrit.

Êtes-vous optimiste quant à la situation économique des médias en France ?

Il y a des raisons d’être optimiste, parce qu’il y a des solutions. Mais celles-ci passent beaucoup par le régulateur [l’Etat ndlr], qui ne prend pas les bonnes décisions. On a besoin de mesures fortes pour la remise à plat des aides économiques à la presse, ce qui ne sera sans doute pas fait. Je suis également inquiète du phénomène de concentration des médias autour de quelques grands groupes. Il faudrait ouvrir le statut de fondation aux médias, ce qui permettrait des avantages fiscaux et une limitation des droits de vote pour les actionnaires les plus puissants. Ce qui est positif, c’est que les journalistes qui ont dernièrement fondé des médias tendent vers ce statut : Les Jours ont créé par exemple une société des amis de leur journal qui sera actionnaire et offrira des droits de vote aux lecteurs. Malgré ces esquisses de solutions, la manière dont les médias sont traités reste inquiétante : aux États-Unis, la relation du gouvernement avec les médias risque de faire énormément de mal à la démocratie. En France, le quinquennat semble mal commencer sur ce plan.

Quels sont vos rapports avec les journalistes ?

J’ai une relation privilégiée avec eux parce que je parle d’eux ! J’en rencontre beaucoup pour les aider à créer des médias, ce qui n’est pas la fonction première du chercheur en général ! (rires) En économie, le chercheur a parfois une tendance excessive à s’enfermer dans son bureau, avec parfois l’idée que ce qu’il dit est trop intelligent pour être vulgarisé, là où dans d’autres disciplines les gens écrivent plus de livres. De ce point de vue, je me sens proche des sciences sociales : si j’écris, c’est aussi pour communiquer avec le grand public.

Vous vous êtes engagée en politique en intégrant l’équipe de campagne de Benoît Hamon. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

Cela fait partie de notre métier de chercheur de prendre position et de participer au débat public et je me retrouvais dans ses idées. C’était une belle campagne, même si on a perdu. On a construit quelque chose d’innovant dans la relation avec les intellectuels : jamais ils n’avaient été aussi concrètement mis en avant dans une campagne. A l’investiture de Benoît Hamon, il y avait une majorité de femmes et d’intellectuels au premier rang, ce qui est rare !
Cela dit, s’investir dans une campagne peut être exaltant, mais il faut savoir vite en sortir car cela occupe à 250%. Dès le lendemain du premier tour, je suis revenue au bureau et je refuse désormais l’intégralité des sollicitations médiatiques pour travailler sur mes prochains projets. J’y reviendrai peut-être d’ici quelques années, mais pour l’instant, j’ai besoin de retrouver du temps pour ma recherche et mes étudiants.

Noé Michalon, étudiant à l’École de journalisme de Sciences Po

Julia Cagé enseigne l’économie du développement et l’économie des médias à Sciences Po

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