"Cette crise affecte tous nos sujets de recherche" : 3 questions à Guillaume Plantin, Directeur scientifique

Comment gouverner en temps de pandémie ? Comment continuer à faire société quand la distanciation sociale s’impose ? Peut-on préserver à la fois l’économie et la vie des citoyens ? Familière des enjeux amplifiés par la pandémie, la communauté académique de Sciences Po a répondu sans attendre à l’impératif d’en saisir les impacts politiques, économiques et sociaux, sur le court terme et sur la longue durée. 

La communauté scientifique de Sciences Po a pu très rapidement développer des analyses de fond sur les multiples facettes de la pandémie : comment concilier travail de recherche et réactivité “à chaud” ?

Guillaume Plantin : Le choc sans précédent de la crise du Covid-19 a donné lieu à des réactions immédiates au sein de toutes les disciplines dans toutes les grandes universités de recherche. Un très grand nombre de chercheurs en sciences humaines et sociales ont mis leur expertise au service de la production rapide d’une analyse des implications de la crise et de propositions pour sa gestion. Je me réjouis que les universités de recherche aient su ainsi se mettre au service de la communauté et démontrer leur utilité sociale dans un contexte global de remise en cause de la démarche scientifique et des libertés académiques. 

Certes, ces contributions à chaud n’ont pas toutes la rigueur et le caractère innovant de la recherche en régime de croisière. Mais la construction rapide d’un cadre intellectuel de fortune pour penser les développements immédiats de la crise fait partie des missions de la recherche. Sciences Po a pleinement pris sa part dans cet effort. Tous les centres de recherche et toutes les disciplines ont fourni leur éclairage. De l’organisation du système de santé à la mise en perspective historique en passant par l’action publique et les dynamiques socio-économiques, je ne vois pas un seul recoin de notre expertise qui n’ait été mobilisé dans cette première réponse.

Outre le capital de savoir qui a été mobilisé, de nouveaux projets de recherche ont été développés...

G. P. : Comment le confinement affecte-t-il les dynamiques d’inégalités, la perception des politiques publiques, ou la légitimité des dirigeants politiques ? À la suite d’analyses à chaud fort utiles, il n’y aura pas de réponse en profondeur à ces questions sans le préalable qui consiste à collecter des données. La tradition très empirique de la recherche à Sciences Po et le rôle qu’y jouent les enquêtes nous placent en bonne position pour mener cet effort. Plusieurs équipes ont d’ores et déjà obtenu des financements significatifs pour des projets fondés sur la production et l’exploitation de bases de données inédites, tels que ceux de l’OSC/CDSP et du Cevipof.

Mais la production de données n’est que la première étape de ces initiatives qui vont, je n’en doute pas, en irriguer beaucoup d’autres. Les données ne parlent jamais d’elles-mêmes. Il y aura également lieu de construire et de tester les cadres théoriques qui permettent d’extraire tout le contenu informationnel des données de manière rigoureuse. À cet égard, compte tenu de la magnitude du choc Covid-19, j’anticipe que le besoin d’interdisciplinarité se fera encore plus pressant. Là encore, notre longue tradition de dialogue entre les cinq disciplines de Sciences Po nous permettra, je l’espère, de tirer le meilleur parti de cette masse de données brutes que nous sommes en train d’accumuler.

La crises actuelle et ses suites pourraient-elles donner de nouvelles inflexions aux recherches conduites à Sciences Po ?

G. P. : Nos recherches vont évoluer parce que leurs objets vont le faire. Un scénario probable est la persistance des tendances qui sont d’ores et déjà au cœur des préoccupations de notre faculté. Érosion démocratique, polarisation économique, sociale et politique des sociétés occidentales, ces défis restent intacts et les moyens que nos sociétés peuvent y consacrer sont diminués par la mise sous coma artificiel de nos activités. Le tournant du numérique a manifestement connu une accélération sans précédent. L’apparition de pandémies de type Covid-19 n’est par ailleurs manifestement pas un choc purement exogène, comme pourrait l’être une chute de météore, à l’heure de l’anthropocène. 

Tous les sujets, même les plus “classiques”, tels que l’évolution de l’ordre international, seront profondément affectés. Dans mon domaine de recherche, les banques centrales sont devenues de facto des acteurs de premier plan de la politique fiscale. Comment dès lors penser leur indépendance dans des régimes démocratiques ? Enfin, les contraintes de distanciation sociale vont également affecter les pratiques de la recherche en matière de diffusion et de confrontation des idées comme elles ont déjà bouleversé les pratiques pédagogiques. Ces chantiers formidables font écho à ceux auxquels notre pays faisait face lors de la création de Sciences Po il y a près de 150 ans. 

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