La nation, meilleure arme contre les nationalismes ?

Dans un monde de plus en plus globalisé, la nation est-elle condamnée ? “Les nations ne disparaissent pas, au contraire !” répond Gil Delannoi, chercheur au Centre d’études politiques de Sciences Po (CEVIPOF), dans son dernier ouvrage La nation contre le nationalisme (éd. PUF). Selon lui, non seulement les nations restent incontournables mais elles seraient même devenues l’un des meilleurs remparts contre les nationalismes. Interview.

En quoi la nation est-elle un rempart démocratique contre les nationalismes ?

Je suis parti d’un étonnement. Depuis les années 50, on a prédit la disparition des nations. Or rien de tel ne se produit. Les nations évoluent, comme toutes choses, mais ne disparaissent pas. Tout au contraire, les tentatives de suppression ou de marginalisation des nations provoquent des résistances. Vu des autres continents, le thème postnational est perçu comme une croyance provinciale propre à quelques pays d’Europe. Même en Allemagne, où ce mot connut un succès dans les années 80, l’idée postnationale semble bien affaiblie depuis la réunification. La tentative d’effacement des nations aboutit à l’inverse du résultat souhaité. Il en résulte un nationalisme colérique, impuissant mais potentiellement destructeur. La nation est un lieu et un facteur d’équilibre capable, dans le meilleur des cas, de résister aux effets destructeurs du postnational et du nationalisme. Trois arguments demeurent en faveur du projet national :

  • La nation est la seule forme de démocratie moderne ;
  • Elle est le seul lieu de solidarité instituée à ce jour (les riches, régions ou individus, paient pour les pauvres dans une nation, et non dans le monde globalisé) ;
  • Elle permet d’exercer un libre choix des destins collectifs.

L’idée de nation reste-t-elle pertinente à l’heure de la mondialisation ?

Lorsque les problèmes sont mondiaux, la coopération ne dépend pas du nombre d’acteurs mais de leur capacité à coopérer. Pour régler un problème mondial, 400 nations ne seraient pas meilleures que 100 ou 200 mais 10 empires surpuissants ne le seraient pas davantage. Il n’y a pas de taille efficace universelle, nationale ou infra ou supranationale, car c’est selon la nature du problème que l’échelle adéquate de la solution doit être trouvée : cela varie depuis l’échelon local jusqu’au mondial. La coopération planétaire était-elle meilleure quand le monde était partagé en deux blocs de guerre froide ?

La mondialisation semble irréversible aux acteurs à qui elle profite. Va-t-elle le rester éternellement ? On peut en douter, ne serait-ce que pour des raisons énergétiques, écologiques et climatiques.

Le « marché mondial » est plus fictif que les nations. Durant la crise mondiale de 2008 l’urgence du sauvetage fut possible le cadre national. Le système mercantiliste actuel profite à quelques gros acteurs (entreprises principalement) qui veulent échapper à la fois aux frontières et à l’impôt.

En tant que cosmopolite, je ne mets pas la nation au-dessus de tout, ni même en premier, mais je n’y vois aucune raison de se coucher devant les géants du commerce. L’exploitation des ressources et des individus ne devient pas admirable au seul prétexte qu’elle se déroule à l’échelle planétaire.

L’État-nation est aujourd’hui mise en cause ; à quelles époques a-t-il pleinement joué son rôle ?

L’État-nation a joué un rôle démocratique, toujours imparfait en effet, en s’opposant à l’impérialisme raciste nazi qui voulait en finir avec la nation politique héritée de la Révolution française, mais aussi en finir avec la nation culturelle allemande, puisque des citoyens très intégrés se sont vus rejetés puis exterminés sur des critères ethniques et biologiques. Par comparaison, les démocraties libérales et les pays communistes avaient un sens, limité mais réel, de l’égalité des nations dans un monde international. Les nazis préféraient la hiérarchie des races et les rapports de force. Les impérialismes nazi et japonais ont été vaincus par des États-nations attaqués et coalisés.

Si le principe des révolutions démocratiques nationales fut terni et parfois piétiné par le colonialisme, c’est néanmoins l’idéal de liberté politique que véhiculait la démocratie nationale qui s’est logiquement retourné contre la domination extérieure. L’ironie de l’histoire, après la création des nations démocratiques, est d’avoir permis à d’hypocrites dictatures de se réclamer de la souveraineté nationale en étouffant toute velléité de pratique démocratique par l’usage d’une propagande chauvine.

Les nations démocratiques ne se font pas la guerre. Elles ne se combattent pas par les armes. C’est une loi tendancielle non contredite à ce jour. Un monde de nations démocratiques serait donc nettement plus pacifique que le monde actuel. Par conséquent, est-il vraiment souhaitable de supprimer un tel type d’acteurs ? Entre nations pacifiques la compétition économique reste une source de conflit et de compromis et seuls des États sont en mesure de faire respecter ces compromis.

Le nationalisme est-il le mal absolu ? Quelle en est votre définition ?

En politique il n’existe ni mal ni bien absolus. On y trouve des choses exaltantes et d’autres répugnantes, mais l’éradication de tous les maux ainsi que le triomphe du bien n’y sont pas possibles. Ce sont des attitudes beaucoup plus dangereuses que le perfectionnement et le compromis. Ces attitudes messianiques contre le mal et pour le bien supposent dans la politique une perfection qui ne peut s’y trouver.

Si vous avez soif de perfection, détournez-vous de la politique. Il y a la musique, la poésie, la peinture, les mathématiques et d’autres activités où la perfection n’est pas une idée absurde. En politique, elle l’est. Non pas seulement parce que la stupidité, l’avidité, la partialité, l’hostilité sont inéliminables de la politique, mais parce que la réussite y dépend largement de la chance, du contexte, de la composition de multiples facteurs. Et puis cette réussite reste sujette à des disputes infinies sur l’interprétation de ce qui est réussi ou non.

La politique est un art très difficile précisément parce qu’il ne comporte guère de technique artistique ni de juste rétribution. Des bonnes intentions aboutissent parfois au pire. De certains maux naissent parfois des biens. Enfin, les conséquences des conséquences y sont impossibles à anticiper.

En politique et en morale, la quête de la perfection absolue a toujours abouti à des massacres – religieux, politiques, économiques, raciaux ou « civilisés ». On a fait la guerre, opprimé, entre États ou au sein d’un seul peuple, au nom de l’amour aussi bien que de la haine, en invoquant la vertu aussi souvent que la force, sous prétexte d’un bonheur supposé autant que d’un malheur inévitable, par croyance au progrès ou à la supériorité éternelle.

Je définis le nationalisme comme la tentative de faire coïncider davantage du politique et du culturel qui sont déjà en partie superposés. Cette définition nouvelle est l’approche la plus générale possible. Elle n’est pas trop vaste : ainsi tout ce qui est national n’y devient pas nationaliste. Elle n’est pas trop restreinte non plus : le fascisme n’y est pas tenu pour l’essence ou l’horizon de tout nationalisme. Une bonne définition est une définition qui doit convenir à un nationaliste comme à un anti-nationaliste, à un progressiste et à un traditionaliste, à gauche comme à droite, au passé et au futur. Ma  proposition passe par une critique des définitions les plus connues (Gellner, Anderson, Smith par exemple). Des éléments de ces anciennes définitions subsistent dans la mienne et d’autres sont rejetés. J’espère que la mienne est meilleure. Sinon, à quoi bon la présenter ?

Selon vous, quel avenir pour la nation ?

Rien n’indique une disparition ou un dépassement à court terme. L’usure, l’effritement sont possibles à moyen terme. L’évolution et le développement sont possibles aussi. Ces évolutions s’accompagneront de plus ou moins de nationalisme. Mais le scénario le plus plausible est celui d’un monde international plus démocratique et plus coopératif. Il semble légèrement optimiste en 2018.

L’Union européenne ne sera pas une super-nation fédérale. Il y a trop d’obstacles à ce scénario qui n’est d’ailleurs souhaité par quasiment personne. Pour se développer et non se désintégrer, il faut espérer qu’elle fonde une démocratie fédérative doté d’un vrai parlement et capable de vraies alternances. Les procédures démocratiques adéquates existent et sont connues. Les employer est d’abord une question de volonté.

D’un point de vue positivement européen qui est le mien, j’avoue avoir un peu de mal à concevoir comment on a pu penser après les cataclysmes politiques du XXe siècle, que la politique serait une fois pour toute exempte de passions, au point de devenir un simple problème technique à régler entre experts de bonne volonté.

Une fin des nations européennes, loin d’être un atout, risque d’être fatale à toute union de l’Europe. La Suisse fédérale aurait-elle été bâtie si on avait exigé la disparition de ses cantons ? Les États-Unis auraient-ils pu se construire sur l’effacement de la Pennsylvanie, du Texas et de la Californie ? Or, en Europe il s’agit de confédérer des puissances, des histoires nationales, des nations, grandes ou petites, beaucoup plus spécifiques et pesantes qu’un canton suisse ou un État des États-Unis. Une approche dogmatique de l’économie et l’approche postnationale sont aujourd’hui aussi pernicieuses pour l’Union européenne que les nationalismes inquiets et colériques qui, en partie, ont été produits par ces approches superflues.

Propos recueillis par Marcelle Bourbier (CEVIPOF)

Retrouvez La nation contre le nationalisme (éd. PUF) de Gil Delannoi à la librairie de Sciences Po et également en prêt à la bibliothèque de Sciences Po.

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