"La guerre m'a fait oublier bien des choses..."

Au milieu de la Première guerre mondiale, alors que la France connaissait une hécatombe sans précédent, ont été créés des enseignements spéciaux pour les officiers blessés au front. Œuvre patriotique, ces enseignements eurent lieu à l’École libre des Sciences politiques - le premier nom de Sciences Po - alors dirigée par Eugène d’Eichthal, de 1916 à 1920. Une promesse d’avenir pour ces hommes qui sortaient de l’horreur.

Pour de nombreux appelés et engagés, grièvement atteints de blessures de guerre et de ce fait réformés de l’Armée, cet enseignement préparant à des carrières "industrielles ou commerciales", fut considéré comme une chance de pouvoir poursuivre une vie professionnelle après la guerre.

Les enseignements étaient réservés aux officiers sortis de l’École polytechnique, de l’École navale ou de l’École militaire spéciale Saint-Cyr. D’une durée d’un an, sanctionnés par un diplôme, ils comprenaient des cours obligatoires sur les sujets suivants : "organisation économique", "banques et crédit", "méthodes comptables et bilans", "législation ouvrière", plus deux cours réguliers de l’École et la participation à des conférences de méthode. Pour candidater, les officiers devaient être âgés entre 22 et 30 ans et ils devaient connaître une langue étrangère. Les candidats étaient invités à écrire directement au directeur de l’École une lettre de motivation. Ces lettres, témoignages d’hommes éprouvés par des mois passés dans l’horreur des tranchées, sont très émouvantes.

Des témoignages très émouvants

Le 4 septembre 1917, le capitaine Vauthrin s’adresse à Eugène D’Eichthal : "Monsieur le Directeur, J’ai l’honneur de vous demander de vouloir bien m’autoriser à suivre les cours spéciaux (pour officiers blessés), pendant l’année 1917-1918. Atteint, au cours de la bataille de la Marne, d’une grave blessure à la cuisse gauche qui me met dans l’impossibilité de continuer mon service dans l’armée active, je serais heureux d’acquérir les connaissances nécessaires pour entrer éventuellement dans une carrière industrielle ou commerciale… ".

Le 26 septembre 1919, le sous-lieutenant Berge, du 42e Régiment d’Infanterie, écrit : "Monsieur, Je vous adresse une demande à l’effet d’être autorisé à m’inscrire aux Cours Spéciaux de l’École des Sciences Politiques. Je suis amputé de la cuisse gauche depuis le 25 août 1916 à la suite d’une blessure par obus du 24 août 1916. Mes titres universitaires se bornent aux deux baccalauréats de l’enseignement secondaire. En 1914 je me préparais à l’École Polytechnique. J’avais un an de préparation (mathématiques spéciales prép). La guerre a interrompu mes études, ou plutôt, je les ai interrompues en m’engageant. J’ai présenté aux baccalauréats d’allemand et d’anglais. Mais la guerre m’a fait oublier bien des choses. J’ai l’intention de me mettre sérieusement à l’anglais et si possible à l’espagnol. Enfin je ne rentre pas dans vos limites d’âges, j’ai 21 ans seulement depuis juin dernier…

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80 officiers diplômés entre 1916 et 1920

Il y eu peu d’inscrits lors de l’année scolaire 1916-1917, du fait du manque de publicité et parce que les officiers étaient retenus loin de Paris, dans des centres de soins et de rééducation en province. Les journaux de 1916 avaient tout de même relayé l’information et l’on trouve dans les archives des coupures de presse en provenance du Gaulois, des Débats et du Temps, journal qui intitule son article du 5 novembre 1916 "Une innovation intéressante". En 1917, une campagne de publicité est réalisée auprès des gares ferroviaires et des hôpitaux de France. Le 20 septembre 1917, le Commissaire technique du Réseau des Chemins de fer du Nord écrit une lettre très enthousiaste au Secrétaire Général de l’École : " J’ai l’honneur de vous informer qu’en raison du but patriotique de l’œuvre dont il s’agit, nous nous faisons un plaisir de vous accorder cette autorisation, et je vous prierai de me faire adresser dans ce but deux exemplaires de cette affiche pour notre gare de Paris".

Au final, entre l’année scolaire 1916-1917 et l’année 1919-1920, ils furent un peu moins de quatre-vingt officiers à être diplômés de l’École libre des Sciences politiques, aptes ainsi à poursuivre leur vie professionnelle à des postes importants dans l’après-guerre.

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