Guerre en Ukraine : quel est l'impact économique des sanctions à la Russie ?

Depuis le début de l'invasion de l’Ukraine, des sanctions économiques ont été imposées à la Russie à une échelle rarement vue par le passé. Alors que la violence russe s’intensifie, les appels à des sanctions encore plus sévères se multiplient, notamment pour une réduction drastique des importations européennes en provenance de Russie. Mais quel serait l'impact économique de ces sanctions ? Pour répondre à cette urgente question épineuse, des chercheurs du département d'économie de Sciences Po ont présenté, le 11 avril dernier, leur expertise et les premiers résultats de leurs recherches lors d'une conférence présidée par Arancha González, doyenne de l'École des affaires internationales (PSIA).

La question d'un embargo sur le pétrole et le gaz russes "est un choix entre la paix et l’air conditionné", explique Sergei Guriev, citant le Premier ministre italien Mario Draghi. Le professeur d'économie et directeur scientifique des programmes de master et doctorat d'économie à Sciences Po a démarré sa présentation en décrivant les conséquences catastrophiques de la guerre pour l'Ukraine : une chute du PIB estimée à 45% cette année, et des coûts de reconstruction compris entre 200 et 500 milliards de dollars. Un désastre humain et économique qui relativise le débat sur la situation en Russie, souligne-t-il.

L'économie russe souffre aussi sérieusement de la guerre, poursuit-il. Les sanctions appliquées par l'Occident ont été plus rapides et plus fortes que le Kremlin ne l'avait prévu, et en ajoutant les boycotts du secteur privé, l'économie russe est à bout de souffle. Selon le professeur Guriev, la Russie risque d'entrer dans sa pire récession depuis les années 1990, avec une baisse probable du PIB de 10 à 11%. L'inflation est "hors de contrôle" et la Russie connaît une fuite massive des cerveaux : environ 300 000 Russes hautement qualifiés ont déjà quitté le pays.

"Chaque dollar supplémentaire envoyé à Poutine va à la guerre"

Cependant, malgré l'impact des sanctions, Vladimir Poutine dispose toujours d'une source de revenus qui reconstitue ses stocks : les exportations de pétrole et de gaz. L’Europe paie chaque jour à la Russie quasiment un milliard d'euros pour ses besoins en pétrole et en gaz. Citant le chef de la politique étrangère de l'Union européenne, Josep Borrell, Sergei Guriev explique : "Depuis le début de la guerre, nous avons versé à Poutine environ 40 milliards d'euros pour le gaz et le pétrole - alors que nous avons fourni à l'Ukraine une aide d'un milliard d'euros."

"Frapper ce revenu que Poutine obtient chaque jour est essentiel pour arrêter la guerre", explique Sergei Guriev : Vladimir Poutine a besoin de cette guerre à des fins domestiques et va redoubler d'efforts. Compte tenu de la pression que les sanctions imposent déjà à l'économie russe, "chaque dollar supplémentaire que vous envoyez à M. Poutine va à la guerre". À ce titre, l'objectif des sanctions ne doit pas être d'effrayer le chef d’État russe, mais de le priver de tout fonds pour poursuivre la guerre en Ukraine : "Faire en sorte qu'il n'ait pas assez de liquidités pour payer ses soldats, ses officiers et ses mercenaires, ses propagandistes et ses policiers."

Sur les pays européens, un coût absorbable

Environ 80% du charbon, 40% du gaz naturel et entre 20 et 40% du pétrole utilisés en Europe sont importés de Russie, explique le professeur Isabelle Mejean, chargée de recherche au Centre for Economic Policy and Research (CEPR). Le coût d'un renforcement des sanctions à l'encontre de la Russie dépend donc largement de la possibilité de s'approvisionner en pétrole et en gaz dans d'autres pays - ce qui est relativement facile pour le pétrole, mais beaucoup plus difficile pour le gaz naturel, qui nécessite l'existence de gazoducs. En cas d'embargo sur le pétrole et le gaz russes, le prix du gaz risque donc d'augmenter fortement.

Quelles seraient les conséquences de cette hausse des prix sur les pays européens ? Selon les économistes de Sciences Po, le choc ne serait pas aussi grave que redouté. La question est avant tout politique, explique le professeur Xavier Ragot, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) : "Qui va payer, et quand ?". Si la guerre se poursuit pendant plus d'un an, le PIB français est projeté de baisser de 1 à 2%, et avec une augmentation du chômage de 1,5%. "Nous pouvons absorber ce choc", affirme Xavier Ragot, surtout si l'on considère la croissance attendue en 2022 du fait de l'atténuation de la pandémie de Covid. Dans les faits, "la croissance de notre PIB passerait de 4 à 3%", explique-t-il. Le principal enjeu est la répartition de ce choc au sein de la population française : les ménages les plus pauvres sont beaucoup plus exposés aux prix de l'énergie. " La clé est d'être assez intelligent pour cibler les outils fiscaux sur les pauvres " tout en considérant les grandes diversités dans ce groupe, notamment entre urbains et ruraux, déclare Xavier Ragot. Pour éviter un "désastre humain", les ménages pauvres devraient être compensés " avec 2 à 3 fois plus que leur baisse moyenne de revenu", explique-t-il : et ces outils ciblés doivent être mis en place dès maintenant.

La même urgence est soulignée par Moritz Schularick, professeur d'économie à Sciences Po et directeur du MacroFinance Lab. Le 8 mars, le Pr. Schularick a publié un " ECONtribute Policy Brief " sur l'impact économique d'une potentielle coupure des importations énergétiques russes sur l’Allemagne. Les résultats sont beaucoup moins alarmants que ceux annoncés par le gouvernement allemand : une baisse de "2 à 3 % environ" du PIB allemand en 2022 . L'industrie allemande utilise principalement le gaz naturel pour des opérations de chauffage, qui pourraient éventuellement passer au pétrole ou à d'autres sources de chaleur, souligne-t-il. Les changements nécessaires pour s'éloigner du pétrole et du gaz russes doivent être effectués le plus tôt possible, profitant de la baisse de la consommation en été. Mais le gouvernement allemand n'a pas montré une forte volonté d'aller dans cette direction, et subit un fort lobbying de la part de l'industrie.

Qu'est-ce qui fait alors obstacle à un embargo allemand sur le pétrole et le gaz russes ? Pour Moritz Schularick, l'explication réside notamment dans la politique intérieure : la crainte de voir un mouvement des Gilets Jaunes se lever en Allemagne . En attendant, regrette-t-il, " nous sommes dans le pire des deux mondes". Et pendant que des décisions fortes sont reportées, un temps crucial s'écoule : " À l'automne, Poutine aura une position plus forte".

L'équipe éditoriale de Sciences Po

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