À quoi servent les études de recherche ?

“Notre travail, c’est d’établir des diagnostics sur le monde comme il va” : Pierre François, Doyen de l’École de la recherche (ex-École doctorale) revient sur les spécificités et les atouts de la formation à la recherche, vocation plus indispensable et plus exigeante que jamais à l’heure où la pandémie bouscule le fonctionnement routinier du social". 

Vous êtes Doyen de l’École doctorale, qui vient d’adopter un nouveau nom et se nomme désormais École de la recherche. Quel est le sens de ce changement de nom ? 

Pierre François : Il s’agit d’abord d’une clarification : nous avons rapproché le nom de la réalité de cette École, qui délivre à la fois des masters et des doctorats. Plus substantiellement, nous formons à la recherche, ce qui veut dire que nos formations ne mènent pas seulement au doctorat mais aussi à des métiers très diversifiés. Nos étudiants qui choisissent de rejoindre le marché du travail après leur master ont une insertion professionnelle exceptionnelle, y compris dans le contexte actuel. Il y a de vraies raisons à cela : nous apprenons à faire de la recherche, et pour beaucoup de métiers, ce savoir-faire se révèle extrêmement utile. 

Qu’apprend-on à l’École de la recherche ?

Pierre François : À parler, lire, écrire et compter ! Je fais un raccourci, mais je veux dire que nos étudiants apprennent à maîtriser ces quatre compétences avec un niveau d’exigence très élevé. Ils apprennent à parler de manière construite, développée, exigeante. Ils savent lire et écrire des textes longs, compliqués, dans différentes langues. Ils savent calculer, modéliser mathématiquement les phénomènes sociaux, et comprendre les résultats de ces calculs et de ces modèles. Nos diplômés se distinguent parce qu’ils sont bons dans ces quatre domaines à la fois : c’est un mélange assez rare, pour ne pas dire exceptionnel, en tout cas avec ce degré d’expertise. Mais attention, ce métier qu’ils apprennent est difficile, et son apprentissage aussi : choisir de se former à la recherche doit être une démarche positive, motivée par une véritable volonté d’étudier les sciences sociales. 

Quels sont les points communs de l’École de la recherche avec les formations similaires à l’international ? Quelles sont ses spécificités ? 

Pierre François : Notre organisation disciplinaire nous rapproche des standards internationaux, ainsi que notre recrutement : nous accueillons aujourd’hui 50 % d’étudiants étrangers. L’évolution sur ce plan a été spectaculaire et rapide. Notre originalité, c’est la flexibilité des parcours : les étudiants peuvent entrer en master et poursuivre en thèse ou pas, à Sciences Po ou ailleurs. En doctorat, nous accueillons des étudiants de tous les horizons. C’est une singularité et un atout majeur que je mesure chaque jour, aux côtés du pluralisme qui est notre marque de fabrique. 

Comment se traduit ce pluralisme dans le projet intellectuel de l’École ?

Pierre François : Il se retrouve d’abord dans les objets de recherche, grâce à une faculté large et diversifiée. Mais c’est aussi un pluralisme théorique et méthodologique. À Sciences Po, il existe une faculté permanente issue pour partie de la tradition des sciences sociales “à la française”, et pour partie des sciences sociales internationales. Grâce à cela, nous pouvons proposer le meilleur des deux traditions. Nous combinons aussi une entrée disciplinaire très stricte, très exigeante, avec la possibilité d’un dialogue interdisciplinaire autour de thématiques communes, qui émergent spontanément, sur l’environnement par exemple, ou encore les migrations, les inégalités, la régulation financière. 

Que signifie faire des études de sciences sociales ? Et le faire à Sciences Po ? 

Pierre François : L’histoire des sciences sociales et l’histoire de Sciences Po sont intrinsèquement liées. Les sciences sociales, dans leur forme moderne, contemporaine, naissent dans le dernier tiers du XIXe siècle, autour d’enjeux politiques et sociaux qui sont exactement ceux qui conduisent à la fondation de Sciences Po : une société qui se tend, pour différentes raisons, et une volonté de l’interroger avec des outils scientifiques et de le faire dans la société, sur le terrain. 150 ans après, Sciences Po prend très au sérieux son rôle dans la production des sciences sociales en France et dans le monde, ainsi que dans la formation des futurs chercheurs qui produiront les savoirs de demain. L’École de la recherche est au cœur de cela. Nous travaillons sur des faits, avec des méthodes précises et rigoureuses, y compris en reconnaissant que parfois, on ne sait pas. Notre travail, c’est d’établir des diagnostics sur le monde comme il va. C’est une école empirique, avec la pénibilité que cela suppose. Mais c’est aussi notre grandeur de le faire avec ce degré d’exigence.

Quel est l’impact des multiples et profondes crises que nous vivons sur les études de recherche ? 

Pierre François : Ce qui se passe place immédiatement les étudiants dans une situation que n’importe quel chercheur va rencontrer dans sa carrière...mais qui survient en général plus tard, de manière moins impérieuse et moins violente. Il n’est pas rare de devoir adapter, fortement, la manière dont on conduit une recherche. C’est même normal. Avec ce qui arrive en ce moment pour les apprentis chercheurs, il faut le faire beaucoup, tout de suite, et sans expérience du métier. C’est très dur et très formateur de traverser ces difficultés en cours de formation. 

D’un point de vue plus général, nous sommes confrontés à des moments où nous sortons du fonctionnement routinier du social, un mode d’existence connu, dans lequel on sait se mouvoir. Les crises multiples qui nous frappent nous sortent de la routine, et l’intelligence pratique ne fonctionne plus. Nous avons besoin d’une intelligence plus lente, nourrie d’informations, qui nous permette de comprendre le monde social qui a engendré ces crises. Essayer de comprendre les choses au milieu de la crise ne fonctionne pas. Les sciences sociales servent à cela : proposer des chaînes d’intelligibilité qu’on n’aura pas le temps de produire au milieu de la tempête. C’est pour cela qu’elles sont plus nécessaires que jamais.

Propos recueillis par l'équipe éditoriale de Sciences Po

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