Style de vie et « vie stylée » : le transnationalisme des jeunes d’origine sud-caucasienne en Russie

Auteur(s) : 
Entretien/Analyse
Date : 
08/01/2014

De récents événements ont mis en lumière la façon dont l’immigration est appréhendée en Russie. Si le sujet ne figurait pas parmi les premières préoccupations des Russes dans les dernières enquêtes d’opinion, le centre indépendant de recherches et de sondages Levada indiquait début novembre 2013 que près de 62% des personnes interrogées déclaraient avoir peur des Caucasiens et des Centrasiatiques et éprouver de l’hostilité à leur égard. Certes, la Russie n’est pas le seul pays où des faits-divers impliquant des immigrés suscitent des réactions  disproportionnées. La violence des discours à l’encontre des étrangers (ou des citoyens russes originaires du Caucase du Nord) et les atteintes à leur intégrité physique y sont toutefois incontestablement plus fréquentes que dans la majorité des grands pays d’immigration.

En 2013 donc, plusieurs événements ont provoqué le retour du thème de l’immigration sur la scène médiatique et politique. En février 2013, Human Rights Watch a publié un rapport dont les médias internationaux se sont largement fait l’écho dénonçant les conditions de travail des ouvriers immigrés employés sur les chantiers des infrastructures destinées à accueillir les Jeux Olympiques à Sotchi en février 2014 : absence de contrats de travail en bonne et due forme, salaires non versés, conditions de logement déplorables, règles de sécurité bafouées, etc. Depuis, les critiques n’ont cessé de pleuvoir quant au traitement réservé aux quelque 16 000 travailleurs originaires, pour la majorité d’entre eux, d’Asie centrale (Kirghizstan, Ouzbékistan et Tadjikistan). En octobre dernier, un fait-divers a montré la violence que peuvent prendre les réactions xénophobes, en Russie comme ailleurs. Le 15 octobre, la police a appréhendé un ressortissant azerbaïdjanais suspecté d’avoir tué un jeune homme (russe) au cours d’une altercation de rue dans le quartier de Birioulevo (banlieue sud de Moscou). Les autorités azerbaïdjanaises se sont élevées contre le style particulièrement « musclé » de l’arrestation ; une vidéo accompagnée de commentaires (des policiers comme des journalistes) dénués de tout égard pour la présomption d’innocence, accessible en ligne montre des policiers qui maltraitent le ressortissant azerbaïdjanais qui est ensuite évacué par hélicoptère. Quelques jours auparavant,  des riverains du quartier de Birioulovo avaient organisé des manifestations afin de réclamer une plus grande implication des autorités locales dans le maintien de l’ordre et de la sécurité, menacés selon eux par la présence proche du marché au gros où travaillent nombre d’immigrés, dont  le suspect arrêté. Ces protestations s’étaient déroulées sans heurts, toutefois les événements avaient rapidement dégénéré lorsque des jeunes gens, pour certains proches des milieux ultra-nationalistes, avaient entrepris de mener eux-mêmes l’enquête et de rechercher le coupable, donnant finalement lieu à des émeutes difficilement maîtrisées par la police. La haine des jeunes gens s’est portée en premier lieu sur les migrants originaires du Caucase et d’Asie centrale. Troublantes coïncidences, le 15 octobre, un ressortissant ouzbek a été tué de multiples coups de couteau dans ce même quartier de Birioulovo et un Azerbaïdjanais a été poignardé et retrouvé sans vie dans le quartier d’Izmaïlovo (Est de Moscou).
 

« Cachez cette immigration … »

Ces faits-divers semblent faire écho aux incidents de 2006. En septembre de cette année là, deux hommes russes avaient été tués au cours une rixe entre des Tchétchènes et des Russes dans un café tenu par un Azerbaïdjanais à Kondopogo, en Carélie. Ces meurtres avaient déclenché une vague de violences de plusieurs jours à l’encontre des habitants d’origine caucasienne de cette grande ville par ailleurs affectée par de nombreux problèmes sociaux et économiques. Les commerçants caucasiens avaient été expulsés des marchés de la ville. Peu de temps après, dans un contexte de dégradation des relations diplomatiques entre la Géorgie et la Russie1, ces événements avaient débouché sur l’adoption d’une nouvelle législation relative au séjour et au travail des étrangers en Fédération de Russie, une mesure habituelle lorsque les autorités d’un pays considèrent que la compétitivité de la population locale est menacée par  certaines minorités2

L’affaire Zeynalov (du nom du suspect interpellé en octobre 2013) n’a pas (encore ?) débouché sur une nouvelle loi, même si de nombreuses voix se sont élevées en ce sens, notamment dans le district où les faits se sont déroulés, et plus généralement dans la capitale russe, qui accueille un grand nombre de migrants. L’attention des autorités s’est davantage concentrée sur le renforcement de la répression à l’encontre des entreprises employant une main d’œuvre immigrée non déclarée, un objectif qui avait déjà entraîné, en janvier 2013, la modification par décret présidentiel du Code des étrangers.
Alors que chaque fait-divers mettant en cause des étrangers relance les débats sur le « trop plein d’immigrés », la délinquance dont ces derniers seraient à l’origine et leur coût élevé pour la société, les autorités russes maintiennent cependant une politique d’immigration libérale envers les ressortissants des pays de la CEI. La plupart des ressortissants des anciennes républiques du Caucase du Sud et d’Asie centrale, mais également d’Ukraine et de Biélorussie, sont en effet dispensés de l’obligation de visa pour entrer en Russie. En août 2013, la législation relative à l’entrée sur le territoire russe a même été simplifiée en ce qui concerne l’obligation faite aux étrangers de s’enregistrer auprès du Service fédéral des migrations dès lors qu’ils séjournent plus de sept jours dans le pays3. Contrairement à la situation qui prévaut dans l’Union européenne, les frontières russes sont donc relativement ouvertes et ce en dépit de l’opposition de la grande majorité des Russes. « Cachez cette immigration que je ne saurais voir » pourrait être la devise des autorités russes, conscientes que l’économie du pays ne peut se passer de ces migrants malléables et corvéables à merci.
La présence des communautés immigrées au sein de la société russe est de plus en plus visible. Par exemple, Moscou compte de nombreuses classes d’accueil pour enfants non-russophones. L’école n° 157 dite « à composante ethnoculturelle azérie », située au nord de Moscou, compte aujourd’hui quatre classes accueillant des non russophones ; elle n’en avait qu’une seule il y a encore cinq ans4.
Les enfants primo-arrivants sont majoritairement originaires d’Asie centrale, signe que les immigrés kirghizes, ouzbeks et tadjiks, qui constituent l’essentiel des flux migratoires en provenance de cette région, souhaitent s’installer durablement en Russie.
 

L’immigration sud-caucasienne en Russie depuis 1990

Toutes les communautés immigrées issues des anciennes Républiques soviétiques n’ont pas le même profil ni la même histoire migratoire. En effet, si l’immigration en provenance d’Asie centrale est relativement récente – elle date essentiellement du début voire du milieu des années 2000 –, l’immigration sud-caucasienne (arménienne, azerbaïdjanaise et géorgienne) a débuté avant l’effondrement de l’URSS et peut être étudiée sur près d’un quart de siècle. 

L’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie se distinguent au début des années 1990 des pays d’Asie centrale par la forte proportion des membres de l’ethnie dite « titulaire », c’est-à-dire la « nationalité » majoritaire qui donnait son nom à la République soviétique (Azerbaïdjanais en Azerbaïdjan, Arméniens en Arménie, etc.), qui quittent la République dans laquelle ils vivent. Les données statistiques disponibles par « nationalité » montrent les différences existant entre les pays. Ainsi, d’après les chiffres officiels, 16 100 Arméniens ont quitté leur République pour la Russie en 1990, tandis que près de 4 000 Azerbaïdjanais et 3 000 Géorgiens ont fait le chemin inverse, quittant la Russie pour revenir dans leur République. Le solde migratoire de la Russie vis-à-vis de la Géorgie ne redevient positif qu’en 1992, celui avec  l’Azerbaïdjan en 1993, tandis que 23 600 Arméniens sont officiellement pris en compte en 1992 dans les statistiques d’entrées sur le territoire russe.

Entre 1989 et 1998, », la part des Azerbaïdjanais, des Arméniens et des Géorgiens vivant en Russie est en nette augmentation même si le nombre des personnes des deux derniers groupes décline de façon continue à partir de 1994, et celui des Azerbaïdjanais à partir de 1996. La baisse de l’immigration est continue jusqu’au milieu des années 2000 où les flux d’immigrants remontent légèrement et se stabilisent (22 000 entrées de ressortissants azerbaïdjanais sur le territoire russe, 32 000 pour les Arméniens et 7 000 pour les Géorgiens en 2010). Dans le même temps, dans le dernier recensement russe de 2010, 600 000 personnes se déclaraient d’origine azerbaïdjanaise, 1 200 000 d’origine arménienne et 160 000 d’origine géorgienne5.
Parmi ces dernières, on trouve les enfants des immigrés nés en Russie – ceux qu’on qualifie de deuxième génération, un groupe peu reconnu par la société russe –, ou encore les enfants arrivés avant l’âge de 6 ans et ceux qu’on appelle parfois la one-and-a-half generation, les jeunes gens arrivés en Russie alors qu’ils étaient un peu plus âgés. Ces trois catégories partagent nombre de comportements ou de traits linguistiques et culturels.
 

L’apparition de la deuxième génération

Pour les immigrés sud-caucasiens, la présence en Russie de leur épouse et de leurs enfants, que la cellule familiale ait préexisté ou pas à l’arrivée dans le pays d’immigration, a entraîné une redéfinition des relations familiales. En tant qu’« éléments novateurs », selon les termes de Dominique Schnapper6, les enfants conduisent, de fait, à une réinterprétation de l’ensemble des pratiques sociales. 

La deuxième génération a créé de nouvelles formes d’identité transnationales qui vont de pair avec la consommation de biens économiques et culturels car, pour les jeunes générations, lifestyle patterns, media consumption and subjective identities are at the forefront of [integration]. La consommation et les médias sont d’autant plus investis par les jeunes gens que leur implication dans les réseaux communautaires associatifs est beaucoup moins forte que celle de la première génération. Un certain nombre de jeunes sont présents dans toutes les activités culturelles organisées au sein du réseau communautaire associatif : les élèves scolarisés dans les écoles ethnoculturelles participent également aux fêtes nationales, aux spectacles de danses et de chants traditionnels organisés par les ambassades, les écoles, les associations et les centres culturels. Pour la majorité des autres jeunes gens, le grassroot transnationalism (transnationalisme de tous les jours) prend des chemins détournés et des formes parfois superficielles. Par exemple, les pratiques vestimentaires sont un vecteur identitaire. Telle jeune fille arborera un tee-shirt « Attention, Arménienne ! » (en russe Ostorojno, armianka !) lors d’un cours de danses arméniennes à l’université de l’amitié entre les peuples (ex-Lumumba) de Moscou. D’autres signes plus discrets signalent également la volonté d’afficher son origine, comme des bracelets aux couleurs du pays d’origine des parents ou un écusson en forme de drapeau géorgien apposé sur un sac.
Ces inscriptions, accessoires ou vêtements renvoient à un espace culturel qui, sans être inconnu de ces jeunes qui se rendent régulièrement dans le pays d’origine de leurs parents, n’est en tout cas pas celui où ils ont été socialisés. En ce sens, les modes et les expressions d’appartenance transnationale de la deuxième génération s’apparentent davantage à une « vie stylée » qu’à un style de vie. Elles s’inscrivent dans une culture jeune dans laquelle l’ethnicité est réifiée. Les jeunes générations issues de l’immigration sud-caucasienne aiment, tout comme les jeunes Russes, regarder MTV ou des films américains tandis que les parents des uns et des autres auront tendance à préférer le cinéma soviétique.
Les jeunes  aiment se dire Arméniens, Azerbaïdjanais ou Géorgiens, mais également Caucasiens.
Les Caucasiens sont très unis. A la fac aussi, on est toujours ensemble, j’ai énormément d’amis géorgiens, tchétchènes, ossètes, etc, et tout le monde sait qu’on se soutient les uns les autres, qu’en cas de problème toute la montagne est derrière toi. Je voulais écrire un truc sur l’Arménie et le Caucase en première et deuxième années, mais ça n’a pas pu se faire, alors j’espère vraiment que ça se fera. (Entretien avec une jeune femme d’origine arménienne, Moscou, 14 septembre 2007)
Ce mode d’identification suppose l’adhésion à un système commun de valeurs, à un ensemble de normes qui permet au groupe de définir son identité collective tout en exerçant un contrôle social sur ses membres. La plupart du temps, les jeunes gens, comme leurs parents, font référence à des « traditions caucasiennes », qui selon eux se distingueraient radicalement des « traditions russes ». Il s’agit ici, pour le groupe immigré qui se trouve souvent dans une situation d’ « infériorité sociale objective »7 dans la société d’installation, de valoriser son « honneur ethnique »8. La société russe est considérée par eux comme dépravée (fort taux d’alcoolisme, trop grande permissivité des parents9, manque de respect envers les anciens) et perçue comme opposée aux traditions caucasiennes. Alors que certaines recherches ont souligné le caractère toujours problématique de la capacité et de la disposition des enfants à adhérer aux valeurs qui leur sont transmises par leurs parents, les données de terrain semblent au contraire mettre en exergue la forte congruence des valeurs des première et deuxième générations des immigrés sud-caucasiens vivant en Russie. Les questions de mœurs et de relations entre les sexes demeurent particulièrement sensibles et la façon dont celles-ci sont gérées en Russie suscitent une grande incompréhension. Le plus souvent, la réprobation le dispute à la condamnation.
Malgré le rejet et la stigmatisation dont les Caucasiens font l’objet dans les médias et la société russes, la kavkaznost’ (le fait d’être Caucasien) est une sorte de trademark comme  par exemple la latinité pour les secundos, c’est-à-dire la deuxième génération d’Italiens, d’Espagnols et de Portugais, de Suisse alémanique. Dans la même veine, la maghrébinité revendiquée de l’Union des jeunesses euro-maghrébines, association créée à Paris en 2003, est issue de la vision des Algériens, des Marocains et des Tunisiens par la société française qui les désigne tous par ce terme10. Dans ce contexte, le pays d’origine des parents demeure en général une référence positivement connotée, même si des sentiments de gêne, voire de honte, peuvent affleurer ça et là, les jeunes évitant parfois de parler de leurs origines familiales.
Il existe en Russie beaucoup d’organisations communautaires arméniennes, azerbaïdjanaises et géorgiennes. Toutefois, les jeunes qui s’engagent dans leurs rangs et s’investissent dans des activités au caractère transnational sont très peu nombreux. La plupart du temps, ils préfèrent faire du sport ou de la musique, ne se distinguant guère des autres jeunes de leur âge. Pour la plupart des communautés immigrées, certaines activités représentent une réelle « continuité rituelle avec le passé »11. Par exemple, la danse classique (Bharatanatyam), habituellement pratiquée par les filles, est un des éléments par lesquels la diaspora indienne construit son identité hindoue et indienne. Dans les communautés immigrées sud-caucasiennes, la danse est moins un rituel de transmission qu’un hobby à forte valeur identitaire ajoutée. Les jeunes filles sont davantage représentées que les garçons dans les ensembles et les cours de danse traditionnelle, même si celles-ci, lorsqu’elles sont exécutées par les hommes, sont associées à la virilité dont elles sont le symbole. Le rôle mineur, quasi ornemental, dévolu aux figures féminines contraste avec le dynamisme et la relative indépendance affichée par les danseuses, qui jouissent en général de davantage de liberté en Russie que dans le pays d’origine de leurs parents.
 

Une identité globalisée et connectée

Les relations sociales, les pratiques culturelles et les modes d’identification de la deuxième génération sont façonnés par les « arènes sociales transnationales »12 dans lesquelles les jeunes ont grandi et qui continuent à jouer un rôle important tout au long de leur vie d’adulte. Sans forcément chercher à favoriser les réseaux communautaires, ils ont naturellement développé des amitiés avec des personnes qui possèdent la même origine que la leur, à l’école (notamment pour ceux qui sont scolarisés dans les écoles ethnoculturelles), sur leur lieu de travail ou durant leurs loisirs. Socialisés dans des réseaux communautaires mais vivant en Russie, ils sont donc à la fois des insiders et des outsiders, ce qui conduit certains d’entre eux à développer une forme d’attachement spécifique à la ville où ils vivent et à adopter une identité médiane, par exemple celle de Moscovites. Le phénomène est fréquent parmi les représentants de la deuxième génération, confrontés à des codes culturels différents de ceux valorisés au sein du cercle familial. Une jeune Somalienne vivant en Grande-Bretagne se définira comme London-ish et soulignera son identité somalienne par ses goûts en matière de nourriture, tout en rejetant la religion de sa famille ou des traditions qui lui paraissent dépassées13

Les jeunes générations veulent vivre avec leur temps et s’inscrivent dans leur époque. Ils sont de grands utilisateurs des technologies qui leur permettent d’entretenir un lien avec le pays d’origine de leurs parents ou avec la culture de ces derniers. La famille se regroupe souvent autour du satellite : celui-ci est un lien avec le pays d’origine qu’il fait vivre dans l’espace privé du salon et une plate-forme par laquelle les enfants peuvent découvrir d’autres styles de vie. Enfin, le satellite est un moyen pour les jeunes de pratiquer leur langue maternelle, à condition toutefois pour eux de comprendre la langue utilisée par les médias du pays d’origine de leurs parents. En effet, lorsque le russe est devenu la langue de communication principale au sein de la sphère familiale, et bien sûr scolaire, il peut être difficile pour les jeunes générations de comprendre certains programmes. La tâche est encore plus ardue lorsque la langue des médias n’est pas celle des parents et de la famille : une jeune fille d’origine arménienne dont les parents sont nés en Azerbaïdjan et communiquent avec elle la plupart du temps en russe expliquait ainsi qu’elle avait des difficultés à comprendre la télévision arménienne, qui diffuse en général des programmes en langue littéraire.
Pour nombre de jeunes, Internet est un support identitaire. Par exemple, lorsqu’on tape les mots « lezguinka », « danses géorgiennes » ou « danses caucasiennes » dans le moteur de recherche russe rambler.ru, on obtient des vidéos de danses improvisées dans la rue, dans une fête, et filmées à l’aide d’un téléphone portable, par exemple dans le métro de Moscou
Les commentaires de jeunes internautes affluent alors14. Les forums de discussion ont été également investis par les jeunes générations. Quoiqu’il soit difficile de connaître l’âge des participants, on peut sans prendre trop de risques supposer que la très grande majorité appartient aux jeunes générations. Sur 15 et 16, les thèmes de discussion vont de la vie quotidienne, du travail, du business ou des nouvelles technologies à la langue azérie, l’émigration, la cuisine, la société, les relations interethniques et la politique, en passant par une rubrique érotique, sportive, littéraire, musicale philosophique et religieuse. Rien ne distingue donc ces chats d’autres forums du même genre, si ce n’est les discussions liées au conflit du Haut-Karabakh, sujet qui génère de nombreux commentaires. Ces deux forums étant hébergés en Russie, les discussions se font essentiellement en russe, quoique certains commentaires comportent des mots azéris ou arméniens alors que les rubriques mêlent arménien, anglais et russe..
Les chats reflètent les préoccupations de jeunes vivant, virtuellement, entre la Russie et le pays d’origine de leurs parents (ou leur propre pays d’origine pour les plus âgés), mais dont le quotidien est ancré en Russie. Il en est ainsi dans tous les domaines pour cette génération qui entretient parfois des rapports ambivalents (entre idéalisation et rejet) avec le pays d’origine de la famille. Une jeune fille nous a dit avoir été réticente à l’idée d’écrire dans un devoir scolaire que ses grands-parents vivaient en Azerbaïdjan, une autre a préféré déclarer que sa famille était originaire de la capitale d’Azerbaïdjan plutôt que d’un village situé dans un district reculé. Certains peuvent avoir le désir de s’installer dans le pays de leurs parents alors même qu’ils savent que leur vie y sera très différente de celle qu’ils mènent en Russie, où ils jouissent d’une relative liberté et bénéficient de possibilités de divertissements bien plus nombreuses que celles existant dans la ville de province d’où leur famille est originaire.
Les enfants, les adolescents et les jeunes adultes, bien qu’imprégnés des valeurs véhiculées par les discours et les comportements familiaux, peuvent ainsi s’avérer être les révélateurs de sentiments contradictoires (attraction/répulsion). Les études consacrées aux enfants d’immigrés en Europe occidentale17 ont indiqué une forte identification de ces derniers au pays de leurs parents. Cet attachement n’empêche cependant pas leur identification au pays où ils sont nés mais est plutôt considéré par eux comme un « plus ».

Ces allégeances identitaires multiples semblent se compléter les unes les autres d’autant plus aisément pour la grande majorité des jeunes gens qu’une installation dans le pays d’origine des parents paraît très improbable après tant d’années de résidence en Russie. Nombre d’entre eux, arrivés très tôt en Russie ou bien nés dans ce pays, ne possèdent du reste que la citoyenneté russe, ce qui ne génère pas de questionnements particuliers, contrairement à leurs parents pour qui l’appartenance civique à la Russie ou bien à l’Arménie, à l’Azerbaïdjan ou à la Géorgie (parfois aux deux) suscite souvent bien des interrogations, l’acquisition de la citoyenneté russe n’allant pas forcément de soi.

Bibliographie

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- BRAUX Adeline, Migrations, transnationalisme et nouvelles diasporas dans l’espace post-soviétique: les immigrés sud-caucasiens en fédération de Russie, thèse de doctorat de science politique sous la direction de Dominique Colas, Paris, Sciences Po, 2011.

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- WEBER Max, Économie et société (Wirtschaft und Gesellschaft), Paris, Pocket, 1995.

- WESSENDORF Susanne, Local Attachments and Transnational Everyday Lives: Second-Generation Italians in Switzerland, Centre on Migration, Policy and Society, Working Paper n°59, Université d’Oxford, 2008.

  • 1. En septembre 2006, les autorités géorgiennes avaient accusé d’espionnage plusieurs militaires russes basés en Géorgie. S’en était suivie une crise diplomatique entre les deux pays. Les autorités russes procédèrent à l’expulsion de plusieurs centaines de personnes originaires de Géorgie résidant en Russie, y compris des citoyens russes d’origine géorgienne.
  • 2. BONACICH Edna, « A Theory of Middlemen Minorities », American Sociological Review, Vol. 38, n° 5, octobre 1973, p. 590.
  • 3. Les autorités russes et tadjikes ont même signé le 29 octobre 2013 un accord au terme duquel les ressortissants tadjiks se verront octroyer un permis de travail en Russie d’une durée de trois ans (au lieu d’un an). Dans le même temps, le Tadjikistan continuerait à accueillir sur son sol une base militaire russe et aurait été encouragé à rejoindre l’union douanière promue par la Russie.
  • 4. Il s’agit d’écoles publiques dont les programmes, élaborés sous le contrôle du ministère de l’Education nationale russe, proposent un cursus de quelques heures en langue et civilisation azérie. Il existe également des écoles ethnoculturelles tatares, géorgiennes, juives et même russes, et une école dite « orientale » où sont enseignés l’arable, l’arménien et le persan.
  • 5. Entretien téléphonique avec la directrice de l’école, 15 novembre 2013.
  • 6. Dominique Schnapper, La France de l’intégration. Sociologie de la nation en 1990, Paris, Gallimard, 1991, p.153-154
  • 7. Max Weber, Economie et société, Paris, Pocket, 1995, p. 133.
  • 8. Jocelyne Streiff-Fénart, « À propos des valeurs en situation d’immigration : questions de recherche et bilan des travaux », Revue française de sociologie, Vol. 47, n° 4, 2006, p. 861.
  • 9. Susanne Wessendorf, Local Attachments and Transnational Everyday Lives : Second-Generation Italians in Switzerland, Centre on Migration, Policy and Society, Working Paper n°59, Université d’Oxford, 2008. Les trois pays sont en effet englobés sous l’appellation « méridionaux », l’analogie avec le Sud-Caucase paraît donc tout à fait pertinente.
  • 10. Françoise Lorcerie (dir.), Pratiquer les frontières. Jeunes migrants et descendants de migrants dans l’espace franco-maghrébin, Paris, CNRS Editions, 2010, p. 131.
  • 11. Aparna Rayaprol, « Being American, Learning to be Indian: Gender and Generation in the Context of Transnational Migration », in Meenakshi Thapan (dir.), Transnational Migration and the Politics of Identity, New Dehli, Sage, 2005, p.136.
  • 12. Susanne Wessendorf, Local Attachments and Transnational Everyday Lives : Second-Generation Italians in Switzerland, Centre on Migration, Policy and Society, Working Paper n° 59, Université d’Oxford, 2008, p. 7.
  • 13. Nadina Christopoulo, Sonja de Leeuw, « Children Making Media-Constructions of Home and Belonging », in Jacqueline Knörr (dir), Childhood and Migration, From Experience to Agency, Bielefeld, Transcript Verlag, 2005, p. 127.
  • 14. En l’espèce, il y a toutes les raisons de penser que ce type de vidéos est posté plutôt par des adolescents ou des jeunes gens que par leurs parents, les jeunes générations étant de façon générale davantage sensibilisées à ce type de technologie.
  • 15. Forum de discussion azerbaïdjanais.
  • 16. Forum de discussion arménien.
  • 17. Paul Lambert, Roger Penn, Children of International Migrants in Europe, Comparative Perspectives, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2009, p. 122.