Questions à David Cadier

Entretien/Analyse
Date : 
24/05/2019


David Cadier est spécialiste des questions de politique étrangère, en contrat au CERI depuis le mois de mars 2018 dans le cadre du projet EU-LISTCO (Horizon 2020), qu’il coordonne avec Christian Lequesne. Il enseigne à la Sciences Po Paris School of International Affairs (PSIA) et il est associé au centre LSE IDEAS de la London School of Economics (LSE). Ses recherches portent principalement sur l’analyse de la politique étrangère (Foreign Policy Analysis), l’Europe centrale et orientale, et les relations entre l’Union Européenne et la Russie. 
David a accepté de répondre à nos questions sur son parcours, le projet qu’il coordonne et les prochaines élections européennes.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours : quel était le sujet de votre thèse ? A quelle zone géographique et à quels thèmes vous êtes-vous intéressés en particulier ?

Je suis diplômé de Sciences Po Toulouse et titulaire d’un Master de recherche en Relations internationales. Avant de commencer une thèse de doctorat, j’ai fait le choix d’apprendre le tchèque à l’INALCO et de me confronter au terrain, au sein de l’ambassade de France en Estonie et auprès du siège de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à Vienne et de la mission de l’OSCE en Serbie. Ces expériences ont consolidé mon intérêt pour la politique étrangère comme champ de recherche, pour l’Europe centrale comme aire régionale, et pour les relations Est-Ouest comme objet d’étude des relations internationales.

J’ai exploré ces thèmes dans le cadre de mon doctorat, sous la direction de Jacques Rupnik au CERI. Ma thèse s’est attachée à offrir une analyse comparative des politiques étrangères de la République tchèque, de la Pologne et de la Slovaquie depuis leur entrée dans l’Union Européenne en 2004. L’objectif était non seulement d’étudier les facteurs permettant d’expliquer les choix de politique étrangère de ces Etats mais également de mettre en lumière le type de préférences qu’ils apportaient, au niveau européen, dans la formulation d’une politique extérieure commune, notamment sur des sujets comme la Russie et le voisinage oriental de l’Union. Un financement attribué par le Centre français de recherche en sciences sociales (CEFRES) au cours de ma thèse m’a permis de mener un travail de terrain d’une année à Prague. J’ai par ailleurs séjourné un an à la Fletcher School of Law and Diplomacy à Boston dans le cadre du programme d’échanges universitaires de l’Ecole Doctorale de Sciences Po et j’ai été invité au Prague Institute for International Relations (IIR) et au Centre for Transatlantic Relations de l’université SAIS Johns Hopkins pour des séjours de six mois.

Après mon doctorat, j’ai enseigné pendant trois ans au sein du Département de Relations Internationales de la LSE et du programme de formation continue du centre LSE IDEAS (Executive Masters in International Strategy and Diplomacy). J’ai ensuite reçu une bourse de recherche postdoctorale (TAPIR) qui m’a permis de conduire, sur deux ans, un projet de recherche sur les politiques des Etats membres de l’UE vis-à-vis de la Russie. Dans ce cadre, j’ai séjourné dans différents centres de recherche européens, tel que le Finnish Institute of International Affairs (FIIA) et le Polish Institute of International Affairs (PISM). C’est au cours de mon séjour à Varsovie que j’ai commencé à m’intéresser à la politique étrangère des états gouvernés par des partis populistes, en capitalisant à là fois sur mes recherches en matière d’analyse conceptuelle de la politique étrangère et sur ma spécialisation régionale sur l’Europe centrale. Je suis revenu au CERI en mars 2018. 

Sur quoi portent vos recherches actuelles ?
 
Je m’intéresse à ce qui détermine ou affecte les choix de politique étrangère des Etats et, dans ce contexte, j’étudie l’influence de certains « facteurs » en particuliers, comme la sociologie des élites de politique étrangère, la mémoire historique et le populisme. Je travaille en ce moment sur ce dernier aspect et, plus précisément, sur l’analyse des choix et pratiques de politique étrangère des Etats dirigés par des partis ou des leaders populistes. A partir du cas d’étude de la Pologne et du terrain de huit mois que j’y ai effectué, je cherche à comprendre comment les acteurs populistes se saisissent de la politique étrangère lorsqu’ils sont au pouvoir afin de déterminer dans quelle mesure leur positionnement populiste, qu’il soit conceptualisé comme une idéologie, un discours ou une stratégie politique, influe sur les orientations, les décisions et les processus de politique étrangère. L’autre thématique de recherche qui m’occupe actuellement est celle des relations entre l’Union européenne et la Russie. J’aborde ces relations moins comme un cadre institutionnel que comme une dynamique de politique étrangère multi-acteurs, c’est-à-dire que je m’intéresse aux déterminants des positions des Etats membres de l’UE à l’égard de la Russie, à la politique européenne de la Russie et aux politiques et interactions de l’UE et de la Russie dans leur « voisinage commun » (l’espace post-soviétique). Je travaille notamment sur cette dernière question dans le cadre du projet européen EULISTCO.

En effet, vous travaillez actuellement au CERI comme coordinateur d’un projet européen H2020 intitulé EU LISTCO. Un des sujets qui intéresse le consortium est la politique extérieure de l’Union européenne. Pourriez-vous rapidement nous préciser les objectifs de ce projet H2020 ?

L’objectif principal de ce projet est d’apporter une meilleure compréhension des menaces de sécurité et des risques de conflit qui prévalent dans le voisinage européen et de formuler des recommandations sur la meilleure manière de renforcer la capacité de l’UE et de ses Etats membres à y faire face.

EU-LISTCO part du postulat que l’environnement régional de l’UE est caractérisé par deux facteurs de risque principaux : des zones de souveraineté limitée (limited statehood) et des ordres contestés (contested orders). D’une part, le projet vise à analyser quand et comment ces deux configurations dégénèrent en crises de gouvernance et en conflits violents et deviennent, par là, des menaces pour la sécurité de l’Europe. L’objectif est d’identifier les points de bascule qui amènent les zones de souveraineté limitée et les ordres contestés à passer du statut de risque à celui de menace et d’analyser comment la résilience (ou l’absence de résilience) des Etats et des sociétés concernés influe sur ces évolutions. Cela conduit par exemple à s’interroger sur la manière dont, en Ukraine, la compétition géoéconomique entre l’Union européenne et la Russie s’est transformée en conflit géopolitique ou à chercher à déterminer dans quelle mesure, en Lybie et au Mali, l’incapacité des autorités centrales à faire appliquer les règles et à conserver le monopole de la violence sur une partie de leur territoire affecte la fourniture des biens publics aux populations.

D’autre part, EU-LISTCO analyse les politiques, les stratégies et les instruments que l’UE et ses Etats membres ont pu déployer vers les zones de souveraineté limitée et les ordres contestés, notamment afin d’évaluer leur potentiel et leurs résultats en matière de renforcement de la résilience des Etats et des sociétés des voisinages Sud et Est. Comment les politiques européennes ont-elles affecté les processus de gouvernance ou les dynamiques de conflits dans les Etats voisins ? Qu’est-ce qui a influencé la formulation et la mise en œuvre des politiques des Etats membres de l’UE dans un tel contexte ? L’essor des mouvements de contestations politiques au sein des Etats membres affecte-t-il les capacités de politique extérieure de l’UE?

Le consortium que représente EU LISTCO est dirigé par la Freie Universität Berlin(FUB) et regroupe quatorze centres de recherche, dont le CERI, ainsi que quatre partenaires institutionnels (les ministères des Affaires étrangères français, allemand et italien, ainsi que le Service d’action extérieure de l’Union européenne). Dans le cadre de ce projet, l’équipe de recherche du CERI dirigée par Christian Lequesne s’intéresse plus particulièrement aux politiques des Etats membres et de l’UE à l’égard du voisinage oriental de l’Union et à la manière dont les partis et les gouvernements populistes abordent la politique étrangère.

Pourriez-vous nous en dire davantage sur ce que vous qualifiez de « zones de souveraineté limitée » et d’« ordres contestés »?

Le cadre conceptuel du projet a été élaboré par Tanja Börzel et Thomas Risse (FUB) qui désignent par zones de souveraineté limitée les situations où les gouvernements centraux sont trop faibles pour définir et faire respecter les règles et/ou ne détiennent pas le monopole de la violence. L’autorité et la capacité des gouvernements centraux peuvent être limitées de différentes manières, qu’il s’agisse de leurs dimensions territoriales, sectorielles, sociales ou temporelles.
La notion d’ordres contestés se réfèrent quant à elle à des situations où des incompatibilités entre des visions concurrentes de l’ordre politique, économique, social ou territorial amènent des Etats ou des acteurs non étatiques à remettre en question les normes, les règles et les principes autour desquels les sociétés et les systèmes politiques sont organisés.

Ni les zones de souveraineté limitée ni les ordres contestés ne constituent, en tant que tels, des menaces à la sécurité de l’Europe : dans certaines zones de souveraineté limitée la fourniture des biens publics est assurée par des acteurs autres que les autorités centrales, tandis que la contestation de l’ordre établi est, dans une large mesure, constitutive du fait politique (national ou régional).

Notre projet cherche donc à comprendre quand et comment ces situations dégénèrent en crise de gouvernance et en conflit violent et ce qui peut être fait pour empêcher de telles évolutions.

Les prochaines élections européennes sont organisées entre les 23 et 26 mai prochains. Les partis populistes ont été particulièrement actifs au cours de la campagne et on s’attend à ce que leurs résultats soient élevés. Quel type de conséquences une montée en puissance de ces partis peut-elle avoir sur la politique étrangère de l’Union européenne ?

Il convient tout d’abord de souligner que les partis populistes n’adoptent pas forcément des positions communes ou similaires en matière de politique étrangère. En d’autres termes, il n’existe pas de « politique étrangère populiste ». Ce que ces partis ont en commun en revanche c’est une approche et une pratique singulière de la politique intérieure, qui elles sont susceptibles d’avoir des répercussions sur la formulation et la conduite de la politique étrangère lorsque ces partis accèdent au pouvoir, comme c’est actuellement le cas dans plusieurs Etats membres européens, de l’Autriche à la Hongrie et de l’Italie à la Pologne. Cette approche est caractérisée par un rejet du pluralisme politique et une tendance à concevoir l’exercice du pouvoir comme une campagne électorale permanente.

Dans ma recherche sur la Pologne, j’ai pu observer que le gouvernement du parti (populiste) Droit et justice a souvent, et plus que ses prédécesseurs, sacrifié les considérations diplomatiques à ses objectifs de politique intérieure. Si elle se confirme et se répand, cette tendance pourrait impacter le processus de formulation d’une politique extérieure européenne dans la mesure où la condition d’existence de cette dernière repose sur une recherche permanente de consensus et de compromis entre les états membres. Par ailleurs, si les partis populistes remettent en question les principes de l’état de droit lorsqu’ils sont au pouvoir, comme c’est actuellement le cas en Hongrie ou en Pologne, la substance de la politique extérieure européenne pourrait également être affectée : la promotion de normes et de standards de gouvernance démocratique a longtemps constitué le principal vecteur de cette politique et, s’ils ne sont pas respectés par ses propres états membres, la légitimité de l’UE à les exporter pourrait être affaiblie.
 
Propos recueillis par Miriam Périer