Penser l’hégémonie dans le monde contemporain. Entretien avec Frédéric Ramel

29/01/2021

Qu’impliquent les concepts d’hégémonie et de cosmopolitanisme ? Dans le chapitre "Competition for Global Hegemony" publié dans l’ouvrage collectif Cosmopolitanism in Hard Times, Frédéric Ramel interroge ces concepts et explore leur portée. Il nous a accordé un entretien.


Dans le chapitre Competition for Global Hegemony que vous avez rédigé dans l’ouvrage récemment publié Cosmopolitanism in Hard Times, vous analysez la relation entre l’hégémonie (voire l’hégémonisme) et le cosmopolitisme. Pourriez-vous nous parler de ces concepts ?


Frédéric Ramel : Comme tout concept en Relations internationales, l’hégémonie est contestée. Elle ne fait pas l’objet d’une définition consensuelle. Elle renvoie à trois principales acceptions : la concentration des moyens matériels (économiques et militaires) de puissance par un Etat (approches réalistes) ; la légitimation d’un discours dominant fondé sur la confusion entre l’intérêt particulier d’un Etat et l’intérêt universel (approches critiques néo-marxistes) ; la stabilisation d’un ordre international par une puissance étatique favorisant la coopération entre ses pairs (approches néo-libérales). Par exemple, la position de la Grande-Bretagne à l’échelle globale au XIXe siècle, le discours produit par l’administration Bush fils afin de justifier le recours à la force contre l’Irak en 2003, la politique des Etats-Unis en vue d’instituer un ordre financier international à l’issue de la Seconde Guerre mondiale illustrent respectivement ces trois approches.

Quant au cosmopolitisme, il correspond à un courant philosophique qui n’est pas homogène en tant que tel. Néanmoins, dans la modernité, il promeut l’idée d’une unité politique du monde fondée sur une citoyenneté qui transcende les appartenances nationales. Du point de vue philosophique, on peut considérer initialement que l’hégémonie et le cosmopolitisme renvoient à deux conceptions radicalement différentes du monde : celle de Machiavel et celle de Kant pour faire court. La première suppose le recours à des moyens plus ou moins violents en vue de garantir l’existence même des unités politiques (la pluralité et la conflictualité priment). La seconde entend instituer progressivement une paix par le droit (la pluralité peut entraîner dans l’histoire un progrès favorable à la pacification). Les horizons sont ainsi différents.


L’objectif de mon chapitre est d’interroger ces deux modèles et d’en examiner la portée. En amont, il consiste à souligner l’origine étymologique oubliée de l’hégémonie que l’on trouve chez Thucydide lequel oppose la domination (incarnée par Athènes dans la guerre du Péloponnèse) à l’hégémonie (pratiquée par Sparte). Celle-ci suppose un contrôle sur soi, une retenue, une responsabilité, autant de vertus qui transiteront de l’espace politique vers la sphère de l’intime avec les stoïciens puisqu’un être hégémonique prend soin de lui-même et ne vise pas à imposer aux autres ses propres vues. S’il le fait, il bascule dans l’hégémonisme, à savoir un travestissement de l’esprit même qui anime l’hégémonie. En aval, le chapitre examine les travers de l’hégémonisme qui, à tout moment, s’opposent radicalement aux tendances cosmopolitiques.

D’où vient le lien entre hégémonie et cosmopolitisme ? Pourriez-vous nous en donner quelques exemples implications ?


Frédéric Ramel : Hégémonie et cosmopolitisme ne font pas, la plupart du temps, bon ménage … Pour les réalistes, l’incompatibilité s’impose car la citoyenneté du monde relève de l’illusion. Seuls les rapports entre grandes puissances structurent la scène internationale. A titre d’exemple, l’idée même d’unité d’un monde fondée sur la disparition des frontières correspond pour eux à un leurre tout comme l’idée que les océans seraient des ponts entre les nations. Selon les réalistes, cet élément naturel correspond à un mur parfois infranchissable si les acteurs ne possèdent pas les moyens navals et aériens adaptés en vue de projeter leurs forces militaires dans cet espace et au-delà de celui-ci. Quant aux critiques néo-marxistes, l’hégémonie au nom de valeurs universelles s’apparente à une construction idéologique particulièrement présomptueuse. Elle masque une domination. Seuls les néo-libéraux considèrent qu’une complémentarité peut surgir lorsque l’hégémon entend distiller un ordre favorable à tous les Etats en cultivant la convergence d’intérêts au sein des organisations intergouvernementales. Plus dangereux même, une absence d’hégémon rime avec disparition de l’ordre à l’instar de l’épisode systématiquement convoqué pour en dénoncer les conséquences plus que désastreuses, à savoir l’absence de leadership lors de la crise de 1929 au cours de laquelle les réponses à la grande dépression économique ont été purement nationales et sans coordination. Néanmoins, cette conception plutôt idyllique présente elle-même des tensions avec le projet cosmopolitique. D’une part, la stabilité hégémonique revendiquée par les néo-libéraux entraîne plus une diminution des rapports de force qu’une transformation favorable à l’éclosion d’une nouvelle forme politique au-delà des Etats nations. D’autre part, cette même stabilité hégémonique est conçue comme un multiplicateur de puissance au profit de l’hégémon qui en est le garant ultime. Il y a ici la promotion d’une paix hégémonique dont l’esprit reste étanche au cosmopolitisme qui se veut égalisateur de puissances.


Peut-on parler d’une hégémonie cosmopolite ou d’une hégémonie du cosmopolitisme ?


Frédéric Ramel : L’hégémonie cosmopolite que vous évoquez s’applique assez bien à cette idée de stabilité hégémonique que je viens de mentionner. Il s’agit, pour un Etat, de convoquer des valeurs universelles afin d’asseoir sa propre puissance. L’hégémonie du cosmopolitisme renvoie à un autre phénomène plus diffus et dont les caractères dépassent la politique étrangère d’un Etat en particulier. Elle signifie la dissémination, voire l’imposition, de valeurs universelles sans reconnaissance de l’altérité, parfois en recourant à des moyens coercitifs afin de promouvoir ces dernières (les guerres post-nationales à l’instar de celle du Kosovo en 1999 dénoncées par Ulrich Beck lorsqu’elles ne respectent plus les termes du droit international). L’actuel système international est travaillé par une hétérogénéité en termes de normes que les émergents brandissent face aux Etats occidentaux. Des occidentaux dont l’expérience coloniale au nom de l’idée de mission civilisatrice fait l’objet de vives contestations. Dans les deux cas, il me semble que nous rencontrons plus l’hégémonisme que l’hégémonie telle que les Anciens (Thucydide ou les stoïciens) l’entendaient. Autrement dit, une conduite ou une conception qui peut flirter avec des tentations impérialistes… Plus que jamais, il convient toutefois de travailler à l’établissement de passerelles, de discussions en vue d’éviter que ces tensions sur le plan des normes ne se transforment en oppositions délétères.

A quoi ressemble l’hégémonie au XXIe siècle ? Sur quoi se fonde une hégémonie comprise comme un libre accès et une liberté de mouvement au sein des espaces communs ?


Frédéric Ramel : Aujourd’hui, la compétition pour l’hégémonie entre grandes puissances se manifeste moins à travers des contestations territoriales ou frontalières que dans l’accès aux espaces communs, espaces qui ne sont détenus par personne mais qui sont accessibles à tous (haute mer, espace aérien international, espace extra-atmosphérique, cyberespace). Ces espaces sont absolument vitaux pour assurer la prospérité des Etats et des sociétés puisqu’ils portent les flux (biens, marchandises, personnes) de la mondialisation. Maîtriser l’accès à ces espaces afin de garantir la pérennité de ces flux tout en empêchant les autres grandes puissances de réduire la liberté de manœuvre en leur sein constitue une priorité stratégique. L’objectif est bien double : permettre le soutien aux activités sociales et économiques qui passent aujourd’hui automatiquement par ces flux ; éviter toute forme d’intrusion déstabilisatrice des autres puissances dans ces espaces, notamment dans le cyber via les fake news ou les cyberattaques particulièrement difficiles à tracer et à attribuer. Cela dit, cette compétition pour l’hégémonie produit de la contestation et peut basculer dans l’illusion. Les autres acteurs, notamment les forces sociales indépendantes des Etats, réclament d’autres priorités à l’instar du contexte résultant de la pandémie de coronavirus (appel à un multilatéralisme social rénové qui place l’amélioration des conditions de vie au faîte de l’agenda mondial).


Par ailleurs, l’idée même d’une paix hégémonique fondée sur la préséance d’une puissance étatique ne fait pas l’unanimité. Qui pourrait l’exercer ? Les Etats-Unis ? Leur moment est passé au-delà même de la conjoncture néo-populiste initiée par Donald Trump, lequel s’est éloigné du consensus démocrates/républicains concernant la nécessité d’endosser une fonction régulatrice à l’échelle globale (la différence entre les deux grands partis politiques portait plus sur la manière de l’envisager que sur l’opportunité de l’exercer). La Chine ? Un autre Etat ? Il me semble que de tels scénarios reposent à nouveau sur une confusion entre hégémonie et hégémonisme. D’une part, ils s’alimentent à une conception de l’hégémon bienveillant qui, à tout moment, peut basculer dans l’hégémonisme en refusant de reconnaître la singularité des partenaires et en imposant ses vues sans nuances. D’autre part, ils ne font pas assez crédit à cette idée de l’hégémonie comme retenue qui me semble fondamentale. Une hégémonie qui peut tout à fait, dès lors, être applicable à n’importe quel Etat, voire s’étendre à n’importe quel acteur (social ou individuel) à partir du moment où il se respecte lui-même comme il respecte aussi l’altérité.

Je ne suis pas sûr que les grandes puissances puissent échapper au travers de l’hégémonisme. Mais si l’hégémonie a encore un avenir, c’est peut-être en renouant avec ses traditions stoïciennes de pensée qui nous invitent à cultiver un sens moral fondé sur la tempérance. Les Etats n’ont pas le monopole de la bienveillance, en tout cas certainement pas les plus grands d’entre eux.

Propos recueillis par Miriam Périer

Vincenzo Cicchelli and Sylvie Mesure (eds). Cosmopolitanism in Hard Times, Leiden & Boston: Brill Publishers, 2021.

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