Le gouvernement transnational de l'Afghanistan. Une si prévisible défaite. Entretien avec Gilles Dorronsoro

03/02/2021

Gilles Dorronsoro, grand spécialiste de la région, publie Le gouvernement transnational de l'Afghanistan. Une si prévisible défaite aux éditions Karthala. Il nous a accordé un entretien.

Comment-est née l’idée de ce livre ?

Gilles Dorronsoro : Ce livre est né d’une expérience de trois ans dans un think tank américain, la Carnegie Endowment for International Peace, pendant le premier mandat Obama. En pratique, je passais mon temps à participer à des réunions, des conférences, à voir des hommes politiques - jusqu'à Biden, alors vice-président - des militaires, etc. J’étais initialement assez seul sur ma ligne - un retrait contrôlé pour permettre une consolidation du régime afghan -, car nous étions alors en plein surge (l’augmentation rapide des moyens civils et militaires). Rien ne fonctionnait dans la stratégie américaine, je le voyais à chacun de mes séjours en Afghanistan, et pourtant la machine civile-militaire accélérait sa course vers la défaite. C’était l’époque où j’écrivais un article qui avait pour titre « L’OTAN en Afghanistan ou l’avenir incertain du Titanic »… le livre est le produit filtré et lointain de cette colère initiale.

La guerre en Afghanistan est à ce jour la plus longue menée par les États Unis (elle dure depuis 20 ans). Le public s’en désintéresse comme on a pu l’observer lors de la campagne des élections américaines de novembre dernier durant laquelle le conflit a très peu été évoqué au cours des débats.  

Gilles Dorronsoro : Le retrait américain est à peu près achevé début 2021, ce qui met fin à une guerre effectivement très longue (mais avec des pertes très faibles depuis 2014). Ce qui est fascinant dans ce processus c’est que les Etats-Unis viennent de connaître une défaite majeure, dont les conséquences sont, de mon point de vue, aussi importante que celle du Vietnam. Al-Qaïda sort renforcée de cette guerre, les Taliban sont les interlocuteurs privilégiés des gouvernements régionaux, l’Etat islamique au Khorassan reste une menace sérieuse. Or on constate un silence à peu près total sur ces questions à la fois des gouvernements et des opinions (les médias n’étant pas ici les principaux responsables). Comment ce conflit présenté comme vital (plusieurs milliers de milliards de dollars investis) est-il aujourd’hui aussi absent de l’espace public ? ? La guerre d’Afghanistan a-t-elle eu lieu ? Il m’arrive d’en douter, d’où peut-être l’utilité de ce livre. 

Vous écrivez « En Afghanistan, les ressources de l’international détruisent l’Etat plus qu’elles ne le construisent ». Pouvez-vous développer cette idée ? 

Gilles Dorronsoro : Historiquement, le processus de formation de l’Etat afghan a été porté par l'extérieur, notamment la fixation des frontières et les ressources militaires et financières nécessaires la construction des institutions. La situation change en 2001 quand, pour la première fois, les puissances qui interviennent prennent la place de l’Etat afghan et empêchent l’émergence d’un espace pacifique de délibération et de contestation. Une des conséquences majeures de ce mode d’intervention est en effet de court-circuiter l’Etat et d’interdire la formation d’un espace politique. En ce sens, la cause principale de la défaite occidentale est d’avoir laissé aux Taliban l’idée de l’Etat en construisant par exemple un système judiciaire plus fiable que celui du gouvernement. 

Votre conclusion a pour titre « Une guerre exotique ou un miroir déformant ? ». Il semble en effet que l’Afghanistan a constitué et constitue toujours un lieu d’expérimentation pour l’organisation de nos sociétés occidentales et nos pratiques de gouvernement. Pouvez-vous développer un peu ce point ?

Gilles Dorronsoro : Ce que je nomme le « gouvernement transnational » de l’Afghanistan, le poids décisif des organisations non-afghanes dans tous les aspects de la vie publique (politiques publiques, sécurité, législation, etc.), peut être vu comme une caricature de certains processus qu’on connaît chez nous : hétéronomie croissante des champs sociaux, pillage des ressources publiques par des acteurs privés, rétrécissement de l’espace politique au profit de logiques bureaucratiques néolibérales, etc. Ces processus sont, en Afghanistan, d’une ampleur telle que la crise sociale déchire la société et conduit in fine à la guerre civile.

Comment avez-vous travaillé ? Quels problèmes avez-vous rencontrés sur le terrain ?

Gilles Dorronsoro : Mon premier terrain en Afghanistan date de 1988 ; mon expérience du terrain fait que je n’ai pas eu de problème particulier à circuler dans la société afghane (avec les précautions d’usage) après 2001. Les transformations majeures de la société, notamment la diférence d’attitude à l’égard des Occidentaux, ont introduit des décalages avec mes premières expériences. Ne pas pouvoir aller librement dans les zones rurales (notamment dans le sud et l'est du pays) a représenté une rupture dans mes habitudes de travail. Dans certains cas, j’ai dû me limiter à utiliser des récits plutôt que de me rendre sur place. Cette distance croissante par rapport à la société afghane était bien sûr le reflet des transformations politiques en cours.  

Mais, pour moi, la véritable difficulté était plutôt du côté des internationaux. La bulle occidentale à Kaboul était psychologiquement insupportable à certains moments : par exemple l’interdiction faite aux Afghans d’entrer dans des bars où les cartes d’identité étaient vérifiées à l’entrée. Les connivences, la corruption, l’aveuglement volontaire étaient les règles du jeu et, même avec le recul, le niveau de cynisme qui régnait m’apparaît toujours comme inacceptable. 

Comment expliquer que les Occidentaux n’aient pas appris de leurs échecs en Afghanistan ? 

Gilles Dorronsoro : Il n’y a pas eu de débat : le silence des armées et des gouvernements occidentaux est fascinant. D’une part, il reflète un rejet des responsabilités sur le pouvoir civil, alors même que l’armée américaine a pour l’essentiel défini la stratégie. D’autre part, les dysfonctionnements massifs de l’OTAN font qu’une analyse des causes de la défaite aurait des implications politiques embarrassantes, d’où probablement le choix du silence et de l'oubli. 

Propos recueillis par Corinne Deloy.

Un débat (en ligne) est organisé le 30 mars (17h-19h) à l'occasion de la parution du livre de Gilles Dorronsoro.
Comment expliquer la défaite occidentale en Afghanistan ? Retour sur l’échec de vingt ans d’engagement civil et militaire
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