Le gouvernement international de la violence légitime. Entretien avec Sylvain Antichan et Cyril Magnon-pujo

04/10/2021
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Critique internationale, Revue comparative de sciences sociales, n° 92, juillet-septembre 2021


Réfléchir aujourd’hui sur le gouvernement international de la violence amène à s’interroger sur la situation du monopole de la contrainte physique légitime prêté à l’État. Depuis une vingtaine d’années, différentes théories en relations internationales proposent une analyse des formes contemporaines de la violence organisée supposées entamer ce monopole de l’État. Pouvez-vous les rappeler ?

Un des points de départ de notre réflexion est la littérature consacrée aux transformations contemporaines de la guerre. Pour reprendre la typologie proposée par Siniša Malešević, trois approches au moins visent à penser ces transformations en Relations internationales : la « perspective du déclin de la violence », qui insiste sur la restructuration du système international sous l’égide des organisations internationales ; les « théories des nouvelles guerres », qui soulignent l’affaiblissement actuel des États ; enfin, l’« approche de la technologie comme actant », qui attribue un rôle moteur aux instruments mobilisés pour mettre en œuvre la violence. Malgré leurs différences, ces approches ont en commun de s’appuyer sur l’hypothèse d’une reconfiguration du rôle et de la place des États dans le système international. Cependant, elles ignorent largement les travaux de sociologie politique et de sociologie de l’international, justement consacrés à penser les reconfigurations contemporaines de l’État et de ses interactions avec d’autres acteurs. Il pourrait bien s’agir là d’une faiblesse de cette littérature. Ce dossier propose donc une approche sociologique et empirique de ces politiques de mise en œuvre et de prévention de la violence. Par rapport aux travaux du début des années 2000 qui analysaient l’émergence d’une « gouvernance de la sécurité » amenant divers acteurs publics mais aussi privés à collaborer pour produire des politiques publiques, cette perspective se veut plus attentive aux articulations complexes, variables selon les situations, d’agents concourant de facto à la production de la violence organisée. Prenons l’exemple de l’article de Nicolas Fischer. En examinant les contestations de la peine de mort aux États-Unis, il montre que des acteurs aussi différents que les laboratoires pharmaceutiques, les tribunaux de commerce ou encore les autorités de régulation sanitaire sont impliqués dans la mise en œuvre de la violence légitime.

Vous soulignez d’ailleurs que les remises en question du modèle westphalien d’un espace international composé d’États souverains et monopolistiques ne sont pas récentes. À partir d’une relecture de Weber, et suivant notamment Foucault et Bourdieu, quels sont les apports de la sociologie politique pour repenser le périmètre et le rôle de l’État dans la gestion politique de la violence ?

Les travaux de sociologie politique s’intéressent depuis longtemps à la question de l’État, à la fois comme concept, comme institution et comme producteur de politiques. Les analyses se rapportant à la différenciation sociale et aux relations intersectorielles, dans l’espace national, sont ainsi anciennes et avancées, alors qu’il a fallu attendre les années 1990 pour que les notions de monopole et de souveraineté étatique en Relations internationales soient remises en question. Pourtant, en désexceptionnalisant l’étude des phénomènes internationaux, on s’aperçoit qu’une lecture en termes d’espaces sociaux – et non simplement d’acteurs – est pertinente pour comprendre les politiques ayant trait à la gestion de la violence. Cette lecture permet en effet de s’attacher à leur mise en interaction, sans passer sous silence les effets des logiques propres à chacun de ces espaces, les « effets de structure ».

Sur ce point, la lecture de l’ouvrage de Serge Gruzinski, La pensée métisse, pourtant bien éloigné de nos sujets, nous avait marqués. Selon cet auteur, quand nous repérons une forme d’hybridation, de brouillage ou encore de métissage, nous sommes prompts à postuler que cet état de flou succède à un état plus cohérent, plus unitaire, et cédons à l’illusion d’un passage de l’homogène à l’hétérogène, du singulier au pluriel, de l’ordre au désordre. Il nous semble que les façons de penser les transformations contemporaines de l’État sont encore souvent prisonnières d’une telle représentation. Michel Dobry, quant à lui, a souvent relevé une forme de biais intellectualiste dans la littérature scientifique, qui conduirait à percevoir l’accroissement du flou comme un facteur de dysfonctionnement et de dérèglement tandis que seules la netteté et la détermination produiraient de l’efficacité. Et cet auteur de penser que cette posture conduit à ignorer l’efficacité pratique de l’indétermination des catégories. C’est ce que montre, par exemple, Julien Pomarède dans son article consacré aux stratégies de l’OTAN dans la guerre en Afghanistan. Ici, le flou autour de la doctrine stratégique est ce qui permet non seulement de maintenir un compromis minimal entre les États membres mais aussi de légitimer la radicalisation de l’action militaire. 

Pour nous, il est ressorti de ces lectures une certaine gêne vis-à-vis de tout un pan de la littérature affirmant le constat d’un brouillage croissant des frontières dans les politiques de mise en œuvre ou de prévention de la violence (entre acteurs privés et publics, entre crime et guerre...). Or, en relisant Max Weber avec de telles préoccupations, on se rend compte que son propos est moins univoque que ce qui en a été retenu. La définition classique de l’État qu’il propose dans Le savant et le politique est, en effet, complétée par une seconde phrase moins souvent citée : « Ce qui est spécifique à notre époque présente est que tous les autres groupements et toutes les autres personnes ne se voient accorder le droit à la violence que dans la mesure où l’État la tolère de leur part : il passe pour la source unique du “droit” à la violence ». Ainsi, Weber n’insiste pas seulement sur la dynamique de concentration et de centralisation du pouvoir, il invite à scruter les relations entre acteurs, ou mieux, entre espaces sociaux qui ont pu faire exister ce monopole de violence – sous une forme qu’il convient de préciser – à une époque ou à une autre. C’est cette piste que nous proposons d’explorer empiriquement dans ce dossier.

Il serait donc admis que le monopole de la violence légitime attribué à l’État a plus été une construction qu’un invariant, et que le pouvoir souverain a plus recomposé qu’imposé le champ de ses prérogatives régaliennes selon les multiples acteurs inscrits dans des espaces sociaux variés avec lesquels il entrait en interaction. Quelles sont les caractéristiques de ces nouvelles configurations où s’imbriquent logiques publiques et logiques privées ?

La question est justement de savoir s’il existe des configurations stables, observables quels que soient les domaines concernés. Les éléments tirés des différentes enquêtes empiriques présentées dans ce Thema permettent d’identifier plusieurs tendances. La première a trait aux circulations et aux réappropriations des savoirs et des pratiques entre les secteurs en interaction. La deuxième tient au constat que ces interactions, ces rapports de collision et de collusion, conduisent plus à la différenciation structurelle de ces espaces qu’à leur dédifférenciation, quand bien même les agents peuvent jouer de cet apparent brouillage des frontières. Dans ce dossier, Anthony Amicelle montre bien qu’il est impossible de comprendre la mise en œuvre des algorithmes de surveillance des clients par les banques sans prendre en considération la différenciation structurale de nos sociétés. La troisième tendance est relative au poids de cette croyance dans la position monopolistique attribuée à l’État, position qui, tout en étant questionnée dans le cadre de ces échanges, n’en reste pas moins déterminante dans le positionnement des agents.

Finalement, il s’agit encore et toujours de déterminer la spécificité de la position étatique au sein de ces configurations diverses et complexes. En quoi les quatre contributions que vous avez retenues pour ce dossier contribuent-elles à montrer comment, dans ces nouvelles pratiques et ces nouvelles organisations du pouvoir, l’État (re)prend forme, se voit redéfini et consolidé ?

L’État, un temps pensé comme acteur exclusif, puis comme en voie de disparition, se voit en effet avant tout redéfini dans ces processus de construction de politiques de mise en œuvre mais aussi de prévention de la violence. Parce qu’il est pris dans des configurations complexes, son rôle – qu’il s’agisse de lutter contre le terrorisme, de faire la guerre, d’exécuter ses condamnés ou de faire la paix – dépend en partie des interactions entre les espaces sociaux impliqués, interactions dont il n’a pas la totale maîtrise. Pourtant, quels que soient les domaines approchés, l’État n’est jamais nié, comme le montrent les quatre contributions du dossier. Dans l’article que Sandrine Lefranc consacre à la structuration d’une arène internationale autour de la « paix positive », l’État apparaît comme un absent incontournable. Dans ce cas comme dans ceux des autres politiques étudiées dans ce Thema, les agents des autres secteurs se définissent souvent par rapport à lui, ou plutôt par rapport à ce qu’ils imaginent être sa position. Il s’ensuit que, de façon paradoxale, l’État peut sortir consolidé de processus dans lesquels son rôle n’est pas nécessairement central. L’effet pratique de cette fiction du monopole de la contrainte physique légitime semble ainsi jouer à plein, quand bien même la réalité de ce monopole demeure, elle, introuvable.

Propos recueillis par Catherine Burucoa.

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