Islam et gestion de la crise du Covid-19

Auteur(s) : 
Entretien/Analyse
Date : 
24/04/2020

Comme dans tous les pays du monde, le Covid-19 est au cœur de l’actualité en Turquie. Ce fléau mortel, cette menace qui opère sans distinction ethnique, confessionnelle ou politique auraient dû avoir pour conséquence la mise en place d’une union sacrée au sein de la population et d’une mobilisation de chacun pour le salut de tous. Or la classe politique demeure divisée et le pouvoir en place ne fait rien pour mettre fin à la polarisation dont souffre la Turquie depuis plusieurs années. Nous avons déjà évoqué le traitement politique de la catastrophe sanitaire en Turquie mais quid du traitement religieux ? Mesurer l’impact de cette crise sur l’islam au quotidien et analyser la manière dont les autorités religieuses turques interprètent cette épidémie et répondent à ses conséquences constitue notre objectif à moyen terme à travers une recherche approfondie, dont le présent article constitue le point de départ.  

Le bouleversement total du quotidien mis en place en Turquie pour tenter de protéger la population de la propagation du virus, c’est-à-dire un confinement obligatoire des moins de 20 ans et des plus de 65 ans, puis l’interdiction totale des rassemblements dans les cafés, restaurants, stades, salles de concert, mosquées et la fermeture des écoles et des universités, affecte toutes les activités sociales, y compris la vie religieuse. Dans un pays comme la Turquie, où le sécularisme des institutions cohabite avec des pratiques traditionnelles vivaces, l’imposition de mesures restrictives aux pratiques collectives comme la prière en groupe dans les mosquées n’est pas une tâche évidente. Le recours à des autorités religieuses s’avère tout à fait primordial pour les fidèles D’autant plus que l’islam turc sunnite, dépourvu de clergé, est en réalité très encadré par une multitude d’autorités dont les avis s’imposent de fait aux croyants. En effet, dans la pratique, l’islam turc est plus ou moins cléricalisé. Toutes ses tendances sont traversées par des doctrines, celle de l’islam officiel ou celles des multiples mouvances confrériques. En tout état de cause, ce contexte exceptionnel, où tous nos repères sociaux, économiques, culturels sont devenus flous, accroît le besoin et la recherche de paroles de sagesse et d’apaisement auprès, entre autres, de « professionnels » de la religion. Dans l’islam turc, ces guides du peuple musulman sont nombreux ; on s’intéressera ici aux personnalités et aux entités les plus représentatives du paysage religieux. 

Diversité de l’islam turc 

L’organisation islamique la plus puissante et la plus étendue du pays est la Diyanet, c’est-à-dire la Direction des affaires religieuses, qui dépend directement de la présidence de la République, un statut qui est fortement mis en avant sur son site. Fonctionnant de fait comme un vaste ministère avec ses 130 000 employés, la Diyanet gère 84 000 mosquées et exerce à ce titre une véritable influence sur les croyants. Acteur religieux incontournable en Turquie, elle gère le culte et organise les pèlerinages à la Mecque et Médine1. Par la voix de ses milliers d’imams et muezzins présents dans tout le pays, cette institution donne le la et dicte l’attitude individuelle et collective à adopter face à des phénomènes exceptionnels comme les épidémies, les séismes mais aussi certaines crises politiques, comme on a pu le voir durant la tentative de coup d’État en 2016 en Turquie. L’islam turc ne se limite cependant pas à la Diyanet. Il est aussi représenté par un grand nombre de confréries soufies. Parmi ces principales, citons la Naqshbandiyya, fondée par Bahâ’uddin Naqshband et qui dispose d’un réseau de filiales dans le monde entier. En Turquie, elle se structure en trois branches2, dont la plus importante par le nombre de fidèles est la communauté de Menzil, du nom du village où est établi son siège, dans la province d’Adiyaman. Elle est actuellement dirigée par Abdulbaki Erol. Une autre branche de la Naqshbandiyya est animée par Osman Nuri Topbas, qui gravite autour de la fondation Mahmut Hudayi Vakfi, dont le siège se trouve à Üsküdar. Enfin, la communauté de İsmailağa, dont le siège est situé dans le quartier de Fatih à Istanbul, constitue Le troisième groupe ; il se réclame de l’héritage spirituel de Bahâ’uddin Naqshband. Cette dernière branche a la particularité d’entretenir de très bonnes relations avec le président Erdoğan, qui lui a rendu visite il y a quelques mois3

Enfin, l’islam en Turquie, ce sont aussi des journaux, des chaînes de télévision, des radios relayant l’analyse d’intellectuels musulmans qui ont une certaine influence sur l’opinion publique. Parmi eux, on peut citer Abdurrahman Dilipak qui écrit dans les très islamiste quotidien Yeni Akit ?, Hayrettin Karaman qui est éditorialiste dans le journal Yeni Şafak ? qui est tout aussi fondamentaliste dans sa pensée et enfin Ihsan Eliaçik, qui incarne un nouveau courant de l’islam turc, les islamiste anticapitalistes, ou islamistes de gauche. 

Obscurantistes, complotistes et modérés éclairés  

Chacun des courants de l’islam turc accorde une place essentielle à la pandémie mais leurs interprétations divergent. Comme cela a pu être le cas chez les fondamentalistes, radicaux et orthodoxes dans d’autres religions, une certaine frange de l’islam turc a réagi avec fatalisme et résignation, considérant la pandémie de Covid-19 comme une punition divine4. D’autres, par ignorance et aveuglement, ont nié la réalité de la menace choisissant de se réfugier dans un islam protecteur, la récitation du Coran et la fréquentation de la mosquée pour se protéger du virus. D’autres, plus extrémistes encore mais heureusement plus marginaux, dans le droit fil des théories du complot si influentes en Turquie, ont vu dans le Covid-19 l’œuvre des juifs, des sionistes et autres ennemis de l’islam et de la Turquie5.

Fort heureusement en Turquie, ces courants racistes et obscurantistes sont ultra-minoritaires. Pour la Diyanet mais aussi pour la plupart des autorités de l’islam confrérique et des éditorialistes des journaux et des revues islamistes, la menace du virus a été prise au sérieux et l’attitude face à ce fléau a été responsable, dictée par la sagesse collective et la précaution scientifique et justifiée dans la doctrine par deux références, l’une dogmatique, l’autre historique. En effet, les préconisations de la Diyanet, notamment la nécessité de rester chez soi, de ne pas chercher à se rassembler, y compris pour les prières collectives, s’accompagnent de références à la pratique du prophète Mohamed devant les épidémies et à la façon dont l’Empire ottoman a eu à affronter des catastrophes sanitaires similaires. 

Ainsi plus que jamais, la Diyanet, bras religieux du pouvoir politique, a rapidement imposé la restriction des lieux de rassemblement et l’introduction de nouvelles pratiques comme les gestes barrières et la distanciation sociale. Jusqu’ici, l’interdiction jusqu’à nouvel ordre des prières collectives dans les mosquées a été la plus importante décision prise par cette institution. De la même manière, tous les rassemblements religieux collectifs ont été interdits, notamment les pèlerinages à la Mecque. Les autorités saoudiennes ont fermé les lieux saints, probablement pour une durée assez longue, ce qui compromet la tenue du grand hadj, prévu pour la fin du mois de juillet 2020. Toujours par souci de limiter les contaminations, les pratiques funéraires ont été simplifiées : prière plus rapide en présence d’un public restreint et enterrement très expéditif. Pour une meilleure diffusion de ces nouvelles règlementations, la Diyanet s’est appuyée sur ses médias mais surtout sur ses milliers d’imams disséminés à travers tout le pays. Beaucoup ont suivi ses recommandations, certains les avaient anticipées et ont reproché à l’institution officielle son manque de réactivité. D’autres courants de l’islam turc ont invité les fidèles à la même prudence. Ainsi, les principaux mouvements confrériques ont relayé l’importance du respect des gestes barrières et des règles de distanciation sociale. 

Pour justifier les principes de l’isolement sanitaire ou de la mise en quarantaine, une page bien connue de l’histoire de l’islam a été évoquée. L’histoire rapporte ainsi qu’en 638, alors que le calife Omar s’apprêtait à envahir la Syrie et la Palestine, une terrible épidémie de peste ravagea cette dernière. Elle est désignée par les auteurs arabes sous le nom de peste d’Emmaüs, du nom du village dans lequel elle est apparue, coutant la vie à plus de 25 000 soldats. Omar rassembla à Sargh tous les chefs militaires et après une longue conférence, la décision fut prise de suspendre la conquête. Se référant à l’interdiction faite par Mahomet de pénétrer dans un territoire où sévit une épidémie, Omar retira l’armée de toutes les régions infectées malgré la forte opposition de Abou Oubayda, commandant en chef des troupes. Aussi, un des hadiths du prophète affirme : « Si vous apprenez qu'une épidémie ravage une région, ne vous y rendez pas et si vous vous trouvez dans une région frappée par une épidémie, ne la quittez pas »6. Cette décision d’Omar, dite de l’évitement, est cruciale car encore aujourd’hui, elle est la conduite recommandée par les autorités religieuses pour lutter contre la propagation du virus7.  

Pour convaincre les Turcs de rester chez eux, les autorités du pays n’ont pas hésité à s’appuyer sur une histoire plus récente et à utiliser le facteur identitaire turco-ottoman. Elles ont en effet rappelé que le confinement était déjà pratiqué à l’époque ottomane. Ainsi, on a pu lire dans les médias nombre d’articles sur le sultan Mahmut II8, qui fut non seulement le grand réformateur précurseur de l’ère des grandes réformes désignées sous le terme de Tanzimat mais aussi le souverain qui a permis le développement de l’empire ottoman grâce à sa politique de santé publique et de lutte contre les épidémies. C’est en effet sous son règne en 1838 que le Şeyhülislam Asım Efendi, la plus haute autorité islamique de l’empire, a émis une fatwa pour la mise en place d’un Meclis-i Tahaffuz-i Âli (Conseil supérieur de la quarantaine)9. Entre autres fonctions, celui-ci supervisait les règles d’hygiène à respecter dans le cadre du pèlerinage à la Mecque mais aussi et surtout affirmait le droit de l’État à restreindre les libertés de mouvement et de commerce des individus dans le contexte d’une épidémie de peste, choléra ou tout autre virus. 

Le recours aux références historiques et aux traditions, religieuses comme nationales, permet au pouvoir turc de légitimer le confinement et la mise en quarantaine, deux mesures globalement bien acceptées par la population. Celles-ci devraient durer, voire se durcir, le soutien des autorités religieuses est donc crucial au moment où  va débuter le ramadan. Ce mois de célébrations et festivités, qui commence le 24 avril, sera cette année inédit, puisque les prières collectives qui ont lieu juste après le iftar (rupture du jeûne) ne seront pas autorisées. Le grand pèlerinage à la Mecque et Médine risque d’être perturbé aussi, voire suspendu. La façon dont les croyants vont vivre ces deux moments essentiels du calendrier musulman constituera un test du civisme, de la cohésion et de la solidarité de la communauté musulmane turque.

En Turquie, comme ailleurs, l’émergence de la  pandémie a pris de court les autorités et la population. Malgré cela, les bonnes décisions (recours à la pratique de la quarantaine et au confinement) ont été assez rapidement prises. De nombreuses voix se sont élevées pour rappeler à la population que la destinée humaine est semée de catastrophes sanitaires de grande ampleur. Néanmoins, le décalage entre notre siècle ultra-technologique et scientifique et ces méthodes d’un autre âge révèlent notre absence de  mobilisation en faveur du bien commun, ce qui devrait interroger les religieux dont le rôle est en partie de s’adapter aux lois de la nature et de préparer leurs fidèles à mieux y faire face. 

  • 1. Emir Kaya, Secularism and State Religion in Modern Turkey.Law, Policy Making and the Diyanet, I.B Tauris, 2018.
  • 2. Svante Cornell, “The Naqshbandi-Khalidi order and political Islam in Turkey”, Hudson Institute.
  • 3. Efrat Aviv, “The İsmailağa community and its relationship with the AK party”, Democracy and Security, Vol. 14, n°3, 2018, pp. 276-299.
  • 4. Abdülaziz Kıranşal, « Korona bir ceza mıdır? Yoksa bir imtihan mıdır? », Milli Gazete, 2 Nisan 2020.
  • 5. Propos tenus par Fatih Erbakan, fils de Necmettin Erbakan, ancien Premier ministre turc, et un de pères fondateurs de l’islam politique turc.
  • 6. Jean-Noël Biraben, « La peste noire en terre d'islam » L’Histoire, n°11, avril 1979
  • 7. Jacqueline Sublet, « La peste prise aux rets de la jurisprudence, le traité d’Ibn al Hagar al Asqalani sur la peste », Studia Islamica, n° 33, 1971, pp. 141-149.
  • 8. Muhammaed Mahmut Bakir, « Osmanlida Karantina Meclisi Nasil Kuruldu ? », Derin Tarih, Nisan 2020, pp. 64-66.
  • 9. Daniel Panzac, « La peste dans l’empire ottoman », Communication présentée à la séance du 24 janvier 1987 de la Société française d'Histoire de la médecine.