Archives familiales et histoire souterraine du XXe siècle, Entretien avec Jean-Pierre Warnier

06/07/2023

Jean-Pierre Warnier, professeur honoraire de l'université Paris-Descartes (Paris V), anthropologue, spécialiste de l’Afrique, auteur de nombreux articles et ouvrages, dont Régner au Cameroun. Le Roi-Pot (CERI-Karthala, 2009) est l'auteur de Dix ans de bonheur. Un couple bourgeois à l'âge des extrêmes qui vient de paraître aux éditions Karthala (collection Recherches internationales). 

Vous êtes professeur honoraire en anthropologie, spécialiste de l’Afrique de l'Ouest, et vous êtes connu pour vos formidables travaux sur les royaumes du Cameroun, et en particulier pour votre dernier livre publié en 2008 dans la même collection chez Karthala, Régner au Cameroun. Le Roi-Pot Votre analyse intègre les matérialités et le corps dans l’analyse anthropologique du politique, et le livre que vous publiez aujourd'hui montre à quel point cette démarche est pertinente, puisqu'à partir d'un corpus d'archives familiales, vous parvenez à décrypter les arcanes du mouvement patronal en France au cours du XXe siècle. Votre « terrain » exceptionnel tient dans la diversité et l'exceptionnalité de vos sources, des archives intimes (carnets, journaux, correspondances...) et notamment la correspondance de vos parents (6 000 échanges !) qui ont conservé toutes leurs lettres, préservées par la famille après leur décès. Pouvez-vous nous dire comment vous avez abordé cette démarche historique tellement originale, de quelle manière ce jeu sur les sources, intimes et officielles s'est imposé à vous, et dans quelle mesure votre écriture en a été influencée ?

Jean-Pierre Warnier : J’ai entrepris un sondage dans ces archives en 1990. Je l’ai fait dans un contexte bien particulier, celui d’une psychanalyse dont j’avais conçu le projet dès les années 1960 et que je pouvais enfin mettre à exécution. L’anamnèse m’invitait à confronter le fantasme à la réalité et, pour ce faire, à interroger les archives familiales dont je connaissais bien l’existence. Tout était disponible et accessible quoique passablement en désordre. J’ai pris des notes et les ai synthétisées dans un premier écrit à usage strictement personnel. Je ne songeais pas à le partager ni, a fortiori, à en tirer la moindre publication. Répondre à la question qui m’est posée sur ma démarche d’historien implique donc de baliser le parcours qui m’a conduit de cette exploration initiale des archives familiales à une publication en 2023 – un processus qui s’est étalé sur trente ans et qui conserve les traces de ses origines. 

L’affaire s’est jouée en trois étapes. De 1990 à 2000, j’ai produit des textes destinés à baliser un certain nombre de thèmes qui ressortaient des archives. J’éprouve des difficultés à me faire une idée claire d’un sujet quel qu’il soit sans passer par l’écrit. Il me faut mettre de l’ordre, noter les références, esquisser une analyse et des arguments. Seul l’écrit s’y prête. J’ai accompli ce travail dans deux registres différents mais en relation l’un avec l’autre : des cahiers de notes sur les séances d’analyse, les associations libres, les interventions de l’analyste, etc. d’une part, une mise en ordre des conclusions que je tirais de la lecture et du dépouillement des archives familiales d’autre part. Au terme de 200 pages d’écriture dans ce second registre, j’ai éprouvé une certaine gêne à m’emparer de ce corpus : de quel droit pouvais-je m’approprier ces archives à des fins personnelles sans en référer à mon frère et à mes quatre sœurs qui chacun avaient des droits sur ce corpus ? J’ai donc donné à lire ces 200 pages à l’une de mes sœurs qui m’est fort proche. Sa réaction fut de me dire : « c’est une grenade dégoupillée que tu m’as mise entre les mains. » Dans le même temps, elle validait ma recherche et, sans l’approuver formellement, m’encourageait à poursuivre. A l’époque cela me suffisait, sans que j’aie à consulter les autres membres de ma fratrie. 

D’un écrit de mise en ordre à usage personnel je passais donc à un deuxième type d’exercice qui était un partage de l’exploration des archives, sur fond de tensions parfois conflictuelles entre histoire et mémoire familiale. Cette phase s’est étalée sur une quinzaine d’années, de 2000 à 2015. J’ai tenu la plume et j’ai partagé les résultats de mes investigations avec quelques-unes et quelques-uns de mes proches. Il s’est ainsi formé une sorte de comité de lecture constitué d’une de mes sœurs, rejointe plus ou moins attentivement par deux autres, et de trois ou quatre de mes neveux et nièces, membres de la deuxième génération. J’ai évité de trop élargir ce comité de lecture. Je craignais une diffusion trop vaste dans la parentèle et les remous qui pourraient s’en suivre. Il y eut néanmoins quelques réactions, des commentaires parfois investis d’affect, un conflit ou plutôt une opposition classique entre la mémoire familiale d’une part et les archives écrites d’autre part. La mémoire, comme le savent les spécialistes, est une machine à sélectionner les héritages du passé, à en oublier certains et à en remanier ou à en occulter d’autres, quand bien même les archives ne sont pas exemples de ces mécanismes qui méritent une surveillance critique attentive. 

 Au cours des années qui ont suivi, je me suis aperçu que, dans la plupart des familles dont l’un des membres s’approprie la mémoire ou l’histoire, se produisent des turbulences. Je pourrais en citer plusieurs exemples, notamment lorsque ces personnes aggravent leur cas en étalant leurs investigations au vu et su de tous par leur publication. Un cas récent nous est fourni par David Pineda, petit-fils d’un déporté espagnol au camp d’extermination par le travail de Mauthausen qui, sous le titre Grand-Père je t’ai trouvé (Le Diable Vauvert, 2020), raconte la manière dont il s’est approprié l’histoire familiale pour en faire sa quête. Son entourage a peu à peu manifesté un certain agacement, voire une hostilité envers sa démarche qu’il a eu quelque peine à faire accepter. Les cas semblables sont légion. 

Mes objectifs d’écriture s’en trouvaient reformulés : je m’efforçai de procéder à un dépouillement systématique des archives afin de construire un récit de la traversée du XXe siècle par le couple de mes parents, soutenu par la curiosité d’une partie de mon entourage. A ma génération, le résultat en fut une découverte de pans entiers de l’histoire familiale percutée par les événements du siècle – guerres, crise économique, montée des totalitarismes sous leurs différentes formes. Ce travail sur l’histoire parentale fut accompagné d’une remise en cause parfois pénible de bien des idées reçues, pour ne pas dire des imaginaires, et, à la deuxième génération, d’une catharsis et d’un « apaisement » comme le dit un de mes neveux. Il n’était toujours pas question de publication. Je m’efforçai de mobiliser mes habitudes de recherche, notamment mon inconditionnel attachement à la rigueur ethnographique, et de dépasser la simple description en proposant des analyses, des conceptualisations, un travail sur la manière dont on pouvait nommer les choses.

Les turbulences familiales provoquées par mes écrits, au demeurant de basse intensité, ont surdéterminé mes préoccupations ethnographiques et m’ont parfois poussé le dos au mur des archives dans une posture défensive. Je ne me suis aperçu de ce processus que tout récemment, à la suite de la publication de Dix ans de bonheur. Un seul exemple : le couple dont je retrace l’histoire dans la traversée du XXe siècle, formé par Jacques et Maimaine, diminutif de Germaine, a eu six enfants encore en vie au début du XXIe siècle. Selon leur position dans les relations familiales, ces sujets adoptent deux versions différentes de l’épisode suivant : la première tient que Maimaine ne se serait pas présentée aux épreuves du baccalauréat bien que, brillante élève, elle les avait préparées, empêchée qu'elle fut par un départ avec ses parents en cure thermale. L’autre version, soutenue mordicus par tel ou tel membre de ma fratrie, prétend que, peu intelligente et peu douée pour les études, elle aurait été incapable de présenter le baccalauréat avec quelque chance de succès. Or les archives familiales contiennent son dossier scolaire qui atteste de performances exceptionnelles, d’un brillant succès au brevet élémentaire où elle a été classée première du département du Var, et d’excellentes notes surtout dans les sciences et en français. La première version était emblématique de certains fantasmes et conflits familiaux. J’ai donc été conduit sur ce point comme sur bien d’autres à m’en tenir très strictement aux archives. Il en est résulté que les quelques 1 200 pages d’écriture au terme de cette deuxième phase de travail ont été rédigées pratiquement sous surveillance de l’entourage et que l’entreprise a tourné à un exercice de véridiction, d’explication et de validation des énoncés. Il s’agissait d’écrire qui avait fait quoi, quand, et avec quelles suites, d’analyser et de nommer les choses.

Par scrupule ethnographique et sous surveillance familiale, j’ai été amené à me mettre en retrait, à faire passer au second plan ma relation personnelle à ce corpus d’archives et au couple qui les avait fabriquées, tout en m’accordant avec mes convictions relatives à l’anthropologie réflexive inspirée de Georges Devereux. Si, comme il l’écrit, c’est la relation du sujet-chercheur aux autres sujets qui fait surgir l’événement et qui donne accès aux éléments pertinents de l’enquête, alors ma relation de filiation et mon parcours personnel faisaient partie intégrante de l’enquête. J’ai brièvement évoqué cette question dans l’épilogue, en mentionnant les procédés rédactionnels et théoriques que j’ai mis en œuvre pour construire la bonne distance entre mon objet et moi.

Cette phase du travail a restitué à la génération qui suit la mienne l’image d’un couple de grands-parents débarrassés de tous les oripeaux dont la mémoire familiale, conflictuelle et complexe, les avait affublés. De 2000 à 2015, mon ambition n’allait pas au-delà de la production d’un écrit à usage familial au bénéfice de celles et ceux que cela intéresserait. Comment le projet de publication a-t-il donc vu le jour ?

J’en vois les lointains prolégomènes dans plusieurs rencontres, dont celle que je fis avec l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau aux alentours de l’année 2000, à l'occasion de son livre Combattre qui évoquait des thématiques auxquelles je m’étais intéressé dans mes recherches académiques, notamment celle des conduites sensori-motrices articulées à la culture matérielle comme vecteurs de subjectivation, puis, de manière encore plus déterminante, son autre livre Quelle histoire, qui m’invitait à remonter une génération en arrière, à celle de mes grands-parents, et à me pencher sur l’impact de la Grande Guerre. J’y ai vu des parallèles frappants avec mon histoire familiale. Ces deux livres m’ont invité à rejoindre son séminaire sur le thème de « la guerre transmise ». Le regard des historiens y croise celui des psychanalystes et c’est là que j’ai commencé à m’intéresser aux traumas psychiques et à leur impact familial. En parallèle j’ai discuté avec plusieurs amis proches qui m’interrogeaient sur mes recherches en cours, dont un psychiatre psychanalyste, Daniel Balvet, un ami très proche, qui a porté un coup de projecteur sur certaines dynamiques psychiques à l’œuvre dans la famille. Il m’a également aidé à éclairer le cas de Marthe Robin sur lequel je reviendrai. Deux éléments sont ressortis clairement de ces échanges tant avec Stéphane Audoin-Rouzeau qu’avec Daniel Balvet, mais également avec d’autres chercheurs, historiens, membres de plusieurs séminaires dont celui de Raphaëlle Branche intitulé « Familles et expériences de la guerre », à savoir l’exemplarité de mon récit, la quasi universalité des phénomènes analogues à ceux qu’il analysait, et par ailleurs la qualité et l’abondance exceptionnelles des sources, intimes, privées, qui depuis quelques décennies attiraient l’attention d’historiens comme Michelle Perrot, Paul Veyne, Clémentine Vidal-Naquet, Ivan Jablonka, etc. 

Plusieurs amis m’ont alors suggéré de tirer une publication de mes écrits. C’était un projet sensiblement différent des deux précédents. Il était impossible de publier 1 200 pages et, par ailleurs il fallait m’écarter des motifs d’intérêt strictement familiaux afin de rejoindre des préoccupations plus largement partagées, qui étaient celles des spécialistes du social, des historiens, et du public cultivé de la France contemporaine. C’est à partir de 2015 que je me suis délibérément attelé à la tâche. Il y avait matière à proposer un essai d’anthropologie historique du politique inspiré de Max Weber et de Michel Foucault, dans la ligne de ce qu’avait élaboré l’équipe de Jean-François Bayart sous son impulsion. Il y avait des choix rédactionnels à faire, des thématiques à aborder et d’autres à supprimer. J’avais déjà écrit un certain nombre de versions successives de mes textes. Dès lors que je visais la publication, il m’a encore fallu produire un certain nombre de moutures pour aboutir à la dix-huitième qui est la version finalement publiée. 

Il n’empêche que cette dernière version conserve les traces des deux précédents moments d’écriture. La marque de la psychanalyse s’y trouve en encre sympathique. Elle apparaîtra aux yeux de qui sait la détecter. Par ailleurs, en sautant le pas de la publication, je ne pouvais faire totalement abstraction de la genèse du texte dont je recyclais des pans entiers ni du milieu familial qui les ont conditionnés. On en trouve la trace dans mes scrupules archivistiques et dans ma mise en retrait, dans la distance que j’installe entre le couple en question et moi-même par différents procédés, à savoir la conceptualisation, le fait de les nommer par leurs prénoms en estompant le lien de filiation porté par le patronyme, l’abstraction faite de la mémoire familiale, dont certains éléments avaient parasité mon travail, le souci des archives que j’ai considérées comme un terrain à ethnographier à l’instar d’un royaume africain contemporain. La conceptualisation est un outil d’objectivation essentiel : il faut définir ce qu’est le catholicisme intransigeant, l’apocalypse de la modernité, le prophétisme millénariste, un trauma psychique de guerre, les rapports de genre au cours du premier XXe siècle, etc.

Dans la mesure où le patron d’entreprise Jacques Warnier avait fait l’objet de travaux d’historiens à partir d’archives institutionnelles, je me trouvais en présence d’un puissant effet de sources qu’il était intéressant de mettre en valeur : la subjectivité découverte dans les archives intimes contrastait avec ce que le personnage public avait laissé deviner de lui-même. Par ailleurs la place des femmes dans cette traversée de l’Age des extrêmes ressortait à l’évidence des sources familiales alors qu’elle était occultée dans les archives institutionnelles relatives au patronat. Il fallait valoriser les appartenances de classe sociale, de convictions religieuses, d’activité professionnelle, de génération, d’origine géographique dans les zones et les milieux impactés par la Grande Guerre, etc.

Outre les modes de vie d'une famille de la grande bourgeoisie catholique de province, vous donnez à connaître et à comprendre l'histoire du mouvement patronal français – dont nous n'avions que des sources « publiques » – et sa proximité avec le mouvement sectaire de Marthe Robin ; vous dévoilez le rôle des femmes - essentiellement invisibilisé dans les archives, le goût des sociétés secrètes... Comment articulez-vous le récit de l'histoire familiale depuis les années 1900 et l'élaboration d'une histoire politique souterraine du XXe siècle ?

Jean-Pierre Warnier : Dans la perspective anthropologique qui est la mienne, inspirée de Michel Foucault, le sujet forme un tout quand bien même il serait parcouru par des failles et des contradictions. Il est contreproductif de le découper en tranches séparées les unes des autres : l’écolière douée en maths, la musicienne, la fille de marin, l’amante, l’épouse, la mère, la grande bourgeoise, ou, pour Jacques, l’ado catastrophé de la Grande Guerre, le dandy, le cavalier de haut niveau, le bourgeois, le chef d’entreprise, l’époux, le père de famille, le combattant, le traumatisé de guerre, etc. Nombre d’historiens, même s’ils pratiquent une écriture renouvelée telle que celle que propose Ivan Jablonka, ont accès à des archives spécialisées, comme celle des mouvements patronaux, qui, par construction, opèrent un découpage, même si, dans les dépôts d’archives institutionnelles on trouve occasionnellement des éléments qui relèvent du privé. Ces travaux n’en sont pas moins irremplaçables pour comprendre l’histoire du patronat français ou européen. L’accès aux archives intimes, familiales interdit de faire ce type de découpage. Tout s’y conjugue de manière inextricable. En faisant intrusion dans l’intime, mon travail montre en effet les liens entre certains mouvements patronaux et des sociétés plus ou moins secrètes, des mouvements prophétiques comme celui de Marthe Robin, des postures antimodernes voire complotistes. Il donne les clés de ces affinités improbables que l’on trouve dans l’histoire des sujets, entre Grande Guerre, sidération devant les ravages des champs de bataille, chape de deuil qui les accable et qui avive leur appétence pour des parcours balisés par les différents courants du catholicisme de l’époque. Cela méritait d’être travaillé.

Par contraste, dès lors que je voulais éviter le genre littéraire de la saga familiale qui rencontre une certaine faveur éditoriale au bénéfice d’un essai d’anthropologie politique au sens large, il me fallait trouver une unité d’objet. Le couple m’a semblé s’imposer dans la mesure où les sujets eux-mêmes avaient fait de leur union un projet de vie autour d’une intersubjectivité forte et d’une trajectoire partagée. Il s’agissait d’analyser, sur un cas précis et bien documenté, comment pareilles subjectivités se sont construites et ont soutenu l’histoire du XXe siècle. Pour ce travail d’anthropologie, je ne manquais pas de modèles à imiter, tant du côté de la sociologie historique du politique que de la microhistoire ou des travaux d’historiens comme Michelle Perrot sur les femmes ou les ouvriers. La matière se prêtait d’elle-même à des changements d’échelle entre le privé, voire l’intime, d’une part et l’histoire politique, culturelle et religieuse de la France d’autre part. C’est donc bien d’une histoire politique souterraine de la France qu’il s’agit, où l’on voit comment la Grande Guerre crée les conditions d’émergence de mouvements prophétiques, comment la seconde révolution industrielle et le grand nombre de moyennes entreprises dirigées par des patrons catholiques de diverses tendances fabrique un terreau propice à l'émergence de mouvements très divers, comment les combats armés du siècle impactent les sujets au point que leur quête de spiritualité, voire de mystique, les oriente vers des utopies comme le retour à une chrétienté médiévale, la monarchie, un revivalisme catholique ou une sorte de coaching accompli par une entrepreneuse du religieux charismatique et surdouée. 

Au regard de l’histoire des femmes au XXe siècle, tout concoure à occulter le rôle de premier plan qu’elles ont joué, et pas seulement par leur homme interposé, dans de nombreux mouvements politiques ou patronaux, en coulisses, mais de manière déterminante. Non pas qu’elles aient participé aux travaux de ces mouvements au jour le jour, ni aux prises de décision, mais par le fait que, dans le cadre du mariage bourgeois et d’une relation conjugale codée et institutionnalisée, le couple formait une entité fonctionnant en régime d’intersubjectivité, avec cependant un surcoût acquitté par les femmes. La remarque faite plus haut reste néanmoins pertinente, à savoir que le sujet ne peut être découpé en tranches, pas plus qu’il n'est possible de découper le couple en isolant les amants, les époux, les parents de six enfants, les membres d’une parentèle rassemblée autour d’une entreprise familiale et d’un patrimoine indivis, etc. C’est en bloc et sur un mode analytique qu’il faut aborder la présence des femmes dans ce dispositif. Or elles n’apparaissent pour ainsi dire jamais dans les archives des mouvements politiques ou patronaux, qui, par définition à cette époque sont des mouvements d’hommes. On ne peut pourtant les soustraire de cette histoire. Afin de les prendre en compte, il est donc indispensable d’avoir recours à d’autres sources que celles des archives institutionnelles, ou, dans celles-ci, aux rares dépôts d’archives privées incluant l'intime.

Les premiers débats qui ont eu lieu autour de mon livre Dix ans de bonheur, dans différentes arènes, soulignent le caractère exceptionnel, voire unique, du corpus de sources. Cette remarque donne matière à discussion : de tels corpus sont-ils si rares que cela, ou, au contraire, sont-ils dormants en attendant d’être exhumés ? Je penche pour la seconde hypothèse car les mêmes causes ayant les mêmes effets, il est à parier que d’autres couples bourgeois, pour les mêmes raisons, ont sauvegardé les sédiments de leur traversée du XXe siècle. Après tout, si, au cours des trente dernières années, un improbable alignement de planètes ne m’avait pas motivé à écrire dans différents contextes et pour différentes raisons, jamais l’existence du corpus sur lequel je m’appuie n’aurait été portée à l’attention du public ni celui-ci déposé dans un fonds d’archives institutionnelles comme j’envisage de le faire. Pour que cela se produise, pour que le corpus émerge publiquement, il aura fallu une co-occurrence de la filiation qui me donnait accès aux sources et de mon métier d’anthropologue qui me procurait une habitude et des outils d’écriture. En l'absence d'un tel concours de circonstances, on pourrait concevoir une opération comme la « Grande collecte » lancée à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, élargie plus récemment à la collecte de tout dépôt d’archives familiales. Si cette collecte prend de l’ampleur, elle nous réservera peut-être quelques surprises à condition que les familles bourgeoises acceptent de mettre leurs archives à disposition du public, sans les filtrer par souci apologétique. Il n’est pas impossible que, l’esprit du temps faisant son œuvre, des chercheurs s’emparent du sujet et s’investissent personnellement dans la restitution de ces dynamiques dans différents milieux sociaux. Après tout, le Retour à Reims de Didier Eribon fournit le pendant des Dix ans de bonheur au regard des milieux sociaux situés aux deux extrêmes de la capitale du champagne et du textile, sur archives écrites quand elles existent, ou orales dans le cas inverse. Mais, dans tous les cas, il s’agit bien de saisir des subjectivités au sens foucaldien du terme.

Propos recueillis par Judith Burko.

Photo de couverture :  Journaux intimes (1918-1926), quelques agendas (1924-1964) et répertoires d’adresses de Jacques Warnier
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Photo 1 : Quinze mètres linéaires d’archives familiales
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Photo 2 :  Jacques Warnier et Germaine née Durand-Viel devant leur Bugatti type 41 en 1929
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Photo 3 : Couverture de Dix ans de bonheur. Un couple bourgeois à l'âge des extrêmes (Karthala, collection Recherches internationales, mars 2023).
Photo 4 : Correspondances entre Jacques Warnier et sa femme Germaine (1929-1964).

Retrouvez l'enregistrement de la table ronde organisée par le CERI lors du lancement de l'ouvrage à une table ronde Une histoire mystique du capitalisme français en cliquant ICI
Intervenants : Romain Bertrand (Ceri Sciences Po), Marie-Emmanuelle Chessel (CSO Sciences Po) et Jean-Pierre Warnier.

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