Sociologie de la politique étrangère et des pratiques diplomatiques

Christian Lequesne, Sciences Po-CERI, avec Yohanan Benhaïm, CESSP-Paris 1 Sorbonne et Hugo Meijer, Institut universitaire européen/Paris 2-CERSA


L’analyse de la politique étrangère et des pratiques diplomatiques connaissent un renouveau au sein du champ des relations internationales. Ce renouveau intervient après deux décennies où, d’une part, la théorie des relations internationales a privilégié les explications rationalistes et systémiques (équilibre des puissances, transitions hégémoniques, etc.) au détriment de la confection des politiques étrangère. D’autre part, les approches transnationalistes ont contribué, dans une certaine mesure, à faire passer au second plan l’Etat comme acteur des relations internationales et à éclipser l’étude de son action extérieure. Le retour de l’analyse de la politique étrangère et de la diplomatie est allé de pair avec un ressourcement disciplinaire qui voit les spécialistes emprunter de nombreuses théories et concepts à la sociologie et de l’anthropologie, en vue d’affiner leurs analyses des politiques et des pratiques.

Le Programme transversal Sociologie de la politique étrangère et des pratiques diplomatiques (SPEPD) a pour ambition de porter ce renouveau de l’analyse de la politique étrangère en France. L’objectif est de renouveler l’outillage conceptuel et méthodologique de l’étude de la politique étrangère et de la diplomatie en la nourrissant des apports des différentes sociologies : sociologie des institutions, de l’action publique, des élites, etc. En cela, le Programme transversal s’inscrit pleinement dans le cadre de la sociologie des relations internationales mais en se focalisant spécifiquement sur la politique étrangère et la diplomatie comme objets d’étude, de manière complémentaire avec les travaux en étant issus et qui s’intéressent principalement aux institutions etrégimes du multilatéralisme.

Dans la littérature anglophone, l’analyse de la politique étrangère et des pratiques diplomatiques entendent rompre avec le postulat réaliste de l’État comme acteur unitaire et rationnel. Le point de départ est le choix d’ouvrir la « boîte noire » de l’Etat. Afin de comprendre le pourquoi d’une décision spécifique ou d’une politique ou d’un changement de politique il est nécessaire d’appréhender les acteurs et les processus décisionnels à l’origine de cette décision ou de cette politique. L’analyse de la politique étrangère et de la diplomatie se caractérisent ainsi par son attachement à l’étude des acteurs étatiques, à l’analyse multifactorielle et aux articulations entre politique étrangère et système international. Cependant, cette littérature s’illustre aussi par la faible attention portée à la pratique des acteurs et des processus d’interaction, ainsi qu’aux sources primaires (observation participante, entretiens, documents déclassifiés, télégrammes diplomatiques fuités, etc.)

Dans le cadre d’une approche résolument comparatiste, le Programme transversal Sociologie de la politique étrangère et de la diplomatie entend formuler un agenda de recherche complémentaire aux littératures francophone et anglophone existantes en proposant deux apports principaux.

- Premièrement, les travaux du Programme transversal visent à combler une lacune importante dans la littérature francophone qui a largement négligé la politique étrangère et la diplomatie comme objets d’étude. Les travaux anglophones foisonnent, alors même qu’ils restent peu nombreux en France. Alors qu’il existe bon nombre de travaux d’histoire de la politique étrangère (voir par exemple Bat 2012 ; Bozo 1991 ; Bozo, Mélandri, Vaïsse 1996 ; et Mélandri 1982), en science politique, comme l’indique Marie-Claude Smouts (1999 : 5, note 1), « le contraste est saisissant entre le petit nombre d’ouvrages publiés sur ce thème en France et l’ampleur de la littérature [anglophone] ». Frank Petiteville et Andy Smith font un constat similaire : l’étude de la politique étrangère constitue un terrain de recherche « qu’il faut fréquemment réactiver en France, où elle a toujours eu moins d’adeptes que dans le monde anglo-saxon » (Petiteville, Smith 2006 : 359). L’ambition du Programme transversal est précisément d’engendrer une telle dynamique et de contribuer à la constitution d’un champ d’étude francophone sur la politique étrangère et la diplomatie.

- Deuxièmement, le Programme transversal a pour ambition de proposer un regard nouveau sur la politique étrangère et la diplomatie, en croisant les apports de la sociologie et des théories plus “classiques” des relations internationales. La sociologie de la politique étrangère entend ainsi pallier au manque d’analyses empiriques fines des acteurs et de leurs interactions dans les processus décisionnels dans la littérature existante. Pour cela, les travaux mobilisant des méthodes qualitatives telles que l’observation, les entretiens semi-directifs, la prosopographie, etc. seront valorisés. En croisant des théories et concepts de la sociologie et des relations internationales, le Programme transversal vise aussi à appréhender la politique étrangère et la diplomatie comme le résultat d’interactions entre acteurs multiples : acteurs politiques, militaires et du renseignements ; et acteurs non-gouvernementaux (ONGs, groupes d’intérêt, etc.) Au-delà de la dichotomie entre acteurs publics et privés, il s’agit de définir les espaces, les formes et les modalités de mobilisations des acteurs et des coalitions d’acteurs en compétition dans l’élaboration de la politique étrangère.   


Les trois objectifs 2017-2018 du Programme transversal

- Objectif 1 : Institutionnaliser au CERI un groupe de recherche intitulé Sociologie de la politique étrangère et des pratiques diplomatiques en intégrant les doctorants qui réalisent des thèses portant sur la fabrique de la politique étrangère et la diplomatie et en favorisant une présence française plus importante des chercheurs français dans le champ de la politique étrangère et de la diplomatie ;

- Objectif 2 : Sur la base des communications présentées aux séminaire du SPEPD, proposer à Critique internationale ou à la Revue française de science politique un numéro spécial sur les apports de la sociologie de la politique étrangère ;

- Objectif 3 : Publier chez Peter Lang le manuel en cours d’achèvement “La politique étrangère: Approches disciplinaires”.