Repenser les révolutions arabes au regard du « moment révolutionnaire »

Entretien/Analyse
Date : 
05/11/2018

Jean-Pierre Filiu et Stéphane Lacroix ont dirigé un ouvrage collectif qui vient de paraître dans la collection du CERI Sciences Po chez Hurst, sous le titre Revisiting the Arab Uprisings : The Politics of a Revolutionary Moment. Nous les avons interrogés sur ce qui fait la spécificité de cet ouvrage dans une littérature déjà riche sur les révolutions arabes. Les deux chercheurs et leurs contributeurs nous offrent en effet les clefs d’une analyse différente des révolutions arabes, qui se penche sur les conséquences plus que les causes, les dynamiques des transitions plus que les éventuelles responsabilités étrangères.

Depuis 2013, on observe une tendance double/bicéphale, de chaos et de guerre civile d’une part, et de résurgence de formes d’autoritarisme d’autre part. Si la plupart des recherches menées sur la région depuis se concentrent sur cette dualité, votre ouvrage a pour objectif de ramener la focale sur les transitions, que vous qualifiez de « moments révolutionnaires ». Pouvez-vous nous préciser ce que vous entendez par ce concept ?

Précisons d’emblée que notre emploi du terme de « transition » n’a pas pour ambition de rouvrir le débat sur les vices et les vertus du paradigme « transitologique » qui s’était développé en science politique dans les années 1980 et 1990, à la suite des vagues de démocratisation en Amérique latine et en Europe de l’Est. Ce terme désigne simplement pour nous la période qui s’ouvre avec l’effondrement d’un régime – une période dont l’issue est fondamentalement incertaine, loin de toute « téléologie démocratique ». En ce sens, tous les pays arabes qui ont assisté à la chute du dictateur, ou ceux – comme la Syrie – où des pans entiers du pays ont échappé à son autorité, ont connu ce qui s’apparente à des transitions, et cela indépendamment de leur résultat immédiat. Les transitions sont des moments de fluidité politique où, sans que disparaisse complètement le poids des structures, les perceptions et décisions des acteurs prennent une importance considérable. Ce sont des moments où s’ouvre tout un univers des possibles car rien n’est véritablement écrit. C’est cela qui fait des transitions ce que nous appelons des « moments révolutionnaires ». A l’heure où nombre d’explications a posteriori du devenir des printemps arabes veulent nous faire croire que tout était joué d’avance, il nous a semblé important de revenir sur ce moment d’« invention politique », moment qui, dans certains pays et en dépit des apparences, n’est probablement pas clos.

Dans l’introduction de l’ouvrage, vous écrivez que l’étude des transitions permet de comprendre les équations politiques qui façonnent la politique des pays arabes, car même lorsqu’il y a eu un retour vers un régime autoritaire, les transitions ont remodelé la scène locale de sorte qu’elles ont donné naissance à un autoritarisme d’une forme nouvelle. Pouvez-vous nous donner des exemples ?

En plus d’avoir été des moments d’« invention politique », les transitions ont fondamentalement redéfini les rapports de force – et les perceptions de ceux-ci – au sein des sociétés comme des régimes. Cela est vrai même lorsque l’issue n’a pas été, pour le moment du moins, la démocratie espérée et que l’on constate un retour à l’autoritarisme. 
Le cas de l’Egypte est peut-être l’exemple le plus parlant. Beaucoup voudraient voir dans le régime du maréchal al-Sissi une sorte de restauration du régime de Moubarak. Or la période 2011-2013 a profondément bousculé les équilibres politiques en Egypte. L’armée, marginalisée sous la présidence de Moubarak qui avait préféré s’appuyer sur les réseaux d’affaires et l’appareil policier, a profité de la période 2011-2013 pour regagner ce qu’elle avait perdu en centralité politique. Ainsi, si l’on retrouve dans le régime égyptien actuel la plupart des acteurs de l’époque Moubarak, ils n’occupent plus les mêmes places dans les hiérarchies de pouvoir. Quant aux Frères musulmans, s’ils continuent – malgré l’ampleur inédite de la répression qui les vise – d’être la première force d’opposition du pays, ils ont beaucoup souffert de leur passage au pouvoir. Nombre d’Egyptiens qui avaient d’eux une opinion favorable avant 2011 les considèrent aujourd’hui comme incompétents et sectaires. Comme le montre Marc Lynch qui a contribué à cet ouvrage, cette perception a été alimentée dès 2011 par tout un pan de l’appareil médiatique égyptien, qui se faisait l’écho d’intérêts divers. On le voit, le nouvel autoritarisme égyptien s’appuie sur une équation politique qui a radicalement changé par rapport à la période pré-2011.

Votre ouvrage s’intéresse tout particulièrement aux quelques pays dans lesquels des transitions ont effectivement eu lieu : la Tunisie et l’Egypte évidemment, mais aussi la Libye et le Yémen. Vous avez par ailleurs choisi de vous intéresser à des thématiques qui n’ont pas encore été étudiées de manière systématique ou comparative, et qui pourtant permettent de comprendre les dynamiques profondes à l’œuvre au cours des transitions arabes. Pouvez-vous nous décrire les quatre temps de l’ouvrage ?

Nous avons souhaité renouveler l’approche de ces processus révolutionnaires en la déclinant sur quatre volets : d’abord, la question des arrangements à la fois politiques et constitutionnels qui fondent en Tunisie et condamnent en Egypte une transition authentique ; ensuite, la dimension des appareils militaires et sécuritaires, dont le caractère central est trop souvent insuffisamment pris en compte ; puis, le questionnement du concept même de « société civile », lié à celui des médias « anciens » ou « nouveaux », et à l’intervention des acteurs extérieurs supposés faciliter la transition institutionnelle ; enfin, l’étude de la justice transitionnelle, peut-être le thème le plus original de cet ouvrage. A chaque fois, nous nous sommes efforcés, soit de privilégier un angle d’approche inédit, en cas de thématiques déjà familières dans la littérature spécialisée, soit d’ouvrir un nouveau champ, qu’il s’agisse de la justice transitionnelle déjà mentionnée ou d’une approche de comparatisme historique avec la catégorie des « Mamelouks modernes ». Notre ambition était de proposer des instruments et des catégories d’appréhension dignes de contribuer à un débat académique déjà nourri. Nous espérons que le lecteur, spécialiste ou non de ces sujets, sera sensible à notre démarche.

Que sont devenues les forces vives qui sont descendues dans la rue en 2011 ?

On ne soulignera jamais assez le caractère profondément pacifiste des protestations populaires qui débutent en Tunisie en décembre 2010, puis se répandent dans la plupart des pays arabes à partir de la chute du dictateur Ben Ali, le mois suivant. Ces manifestations renouaient avec une tradition de non-violence ancrée dans l’histoire du monde arabe, et dont la thawra/révolution de 1919 en Egypte contre le colonialisme britannique était l’illustration la plus éloquente. La militarisation de la répression, et donc de la résistance à cette répression, a été terriblement négative pour cette protestation non-violente. Le basculement a été particulièrement rapide en Libye, mais Assad en Syrie a méthodiquement alimenté une logique de guerre civile pour étouffer la contestation pacifique, bientôt suivi au Yémen par Ali Abdallah Saleh, qui s’est efforcé de récupérer le pouvoir perdu lors de la transition de février 2012. En Egypte, le bain de sang d’août 2013, qui suit le renversement du président élu Morsi, plonge le pays dans un cycle de violences sans précédent. Les despotes, dont la seule légitimité réside dans la garantie de la sécurité aux dépens des libertés collectives et individuelles, ont partout failli. Les forces mobilisées lors de l’hiver 2010-11, durablement traumatisées par la violence contre-révolutionnaire, ont appris à inscrire leur projet d’émancipation dans la durée d’une génération plutôt que dans le moment d’une révolution. C’est cette dialectique entre le moment révolutionnaire et la dynamique transitionnelle que le livre s’emploie à éclairer.

Propos recueillis par Miriam Périer