Regards sur le fondamentalisme sunnite

21/02/2017

Dialogue entre Laurent Bonnefoy, Alain Dieckhoff et Stéphane Lacroix autour du colloque Regards sur le fondamentalisme sunnite organisé au CERI les 5 et 6 décembre 2016



Pourquoi organiser un colloque sur le fondamentalisme sunnite au CERI ?

Alain Dieckhoff : Il me semblait important que nous nous penchions sur la montée en puissance d’un courant fondamentaliste qui entend revenir aux principes originels de l’islam. Il existe en effet dans l’islam contemporain une volonté de revenir aux sources qui s’assume. Elle est portée par des acteurs, par leurs discours et par leurs pratiques. Il s’agissait donc, par ce colloque, d’amorcer des échanges et une réflexion sur le fondamentalisme avec les chercheurs du CERI mais aussi avec des personnes venant d’autres institutions et issues de différentes disciplines.

Nous avons en effet pu assister à un dialogue entre islamologues, politistes, historiens, sociologues. En quoi celui-ci est-il important ?

Alain Dieckhoff : Cela s’est certainement déjà fait mais la rencontre entre ces différentes personnes et disciplines est vraiment ce qui m’a incité à monter ce colloque. Au cours des deux dernières années, nous avons eu des productions scientifiques et des colloques sur l’islam, souvent vu à travers le prisme de la radicalisation, mais peu de colloques ont rassemblé des gens venant de disciplines différentes et ayant des approches différentes.
Si le dialogue est nécessaire, il n’est pas toujours facile car chacun part de présupposés théoriques différents. C’est cependant la seule façon de faire de l’interdisciplinarité tout en en assumant les limites. Les phénomènes complexes nécessitent une pensée complexe donc les apports de différents horizons sont bienvenus. Ce colloque est également assez typique de ce que l’on essaie de faire à Sciences Po

Laurent Bonnefoy : Cette démarche multidisciplinaire, voire interdisciplinaire, constituait l’une des valeurs ajoutées du colloque, d’autant plus que celui-ci s’est tenu dans un contexte particulier lié aux accusations portées à l’encontre des chercheurs en sciences sociales qui travaillent sur l’objet islamiste de délaisser les idées au bénéfice d’une approche qui s’intéresse essentiellement aux dynamiques politique et sociale et pas suffisamment aux idéologies. Il était donc intéressant de confronter une approche aujourd’hui dominante dans les études sur l’islamisme à l’islamologie et de débattre de questions qui touchent et concernent la hiérarchie : d’où vient la violence du texte en lui-même ? Est-ce le produit d’interactions entre une histoire, un contexte politique et social et des idées ?

Alain Dieckhoff : S’il y a eu une attention plus grande au soubassement idéologique, le consensus a été large sur le fait que le texte lui-même ne peut être dissocié du contexte dans lequel il apparaît. Personne n’a avancé l’idée qu’il existerait un lien entre le texte d’un côté et des actes et des pratiques notamment violentes de l’autre. La séance de clôture de Jacqueline Chabbi a montré que prendre le texte coranique, né dans un contexte géographique et historique particulier, et le « déshistoriciser » pour le contemporain n’a aucun sens. Cette dimension de contextualité est centrale et a réuni tous les participants par-delà les différences disciplinaires

Stéphane Lacroix : Toute analyse sérieuse du djihadisme ne peut se passer d’interdisciplinarité. Aujourd’hui, les débats les plus médiatisés sur ce sujet opposent des universitaires qui, en fonction de leurs parcours, tendent à privilégier telle méthode ou tel terrain et en tirent des conclusions, parfois très justes, mais qui n’expliquent en réalité qu’une partie du phénomène. Or nous avons affaire à un phénomène éminemment complexe, présent dans des contextes très différents et qui puise dans une pluralité de registres (sans le réduire à aucune de ces catégories, l’« Etat islamique » peut être analysé comme une utopie salafiste se réclamant du califat originel, un mouvement révolutionnaire, une idéologie « anti-système », une promesse messianique, un instrument de revanche sociale et politique, une expression du ressentiment sunnite, un retour de l’Etat baasiste, etc.). Ce n’est qu’en combinant nos forces et en reconnaissant nos limites respectives que nous parviendrons à en décrypter les logiques.

Quels sont les apports du colloque sur le sunnisme, le salafisme et le djihadisme ?

Laurent Bonnefoy : Les chercheurs ont la responsabilité d’établir des liens entre ce qui se produit dans le champ académique, qui est particulièrement précis et sur lequel il y a peu de débat en ce qui concerne les enjeux de définitions, et ce qui émerge dans le champ politique et dans les médias. Nous avons parfois l’impression d’être dans un dialogue de sourds et qu’il existe une imperméabilité entre tout ce qui se produit et a pu être révélé dans les interventions du colloque et ce qu’on peut entendre ensuite dans les médias ou dans les discours des politiques. Cela signifie t-il que nous faisons mal notre travail et que nous produisons des choses trop complexes ? Ou bien avons-nous affaire à des processus tellement complexes, fins et versatiles que tenter de transmettre l’ensemble des connaissances et des enjeux de définitions s’avère peine perdue ?

Alain Dieckhoff : Je serais plus optimiste. J’ai été frappé par le nombre important, dans le public, de personnes appartenant à des administrations publiques, notamment l’Intérieur, la Défense ou les Affaires étrangères. Ces personnes étaient en demande. Nous, chercheurs, leur apportons donc  des éléments de compréhension sur ce que nous sommes en train de vivre depuis quelques années. Cela est rassurant mais il est vrai que l’action politique, c’est autre chose. Les choses se jouent peut-être au niveau du passage entre l’administration et les hommes politiques et sur cette articulation essentielle, nous avons peu de prise. La rencontre entre les chercheurs et les personnes travaillant dans les administrations publiques, c’est-à-dire qui sont dans la gestion de ces dossiers au quotidien, est cependant plutôt fructueuse.

Stéphane Lacroix : Le colloque a à la fois permis l’échange entre universitaires qui travaillent à partir de méthodes, de terrains et d’objets très différents – un échange, cela a été dit, qui demeure hélas trop rare – auquel on a associé un public désireux de saisir la complexité du phénomène analysé. Tout en reconnaissant que nos efforts ont souvent peu d’effet sur le débat public au sens large, on peut tout de même se féliciter de l’affluence que suscite un événement comme celui-ci, ce qui confirme l’existence d’une vraie demande.

Pourriez-vous revenir sur ce qui s’est dit sur les questions de références textuelles en termes de violence et sur la mobilisation, soit l’instrumentalisation du religieux ?

Laurent Bonnefoy : Le lien entre l’islamologie classique et les recherches contemporaines en sciences sociales est intéressant. Les islamologues nous apportent la preuve de l’infinie diversité des textes et des interprétations. Ensuite, à nous chercheurs en sciences sociales de comprendre pourquoi à un moment donné, un texte particulier ou une interprétation particulière vont primer et, au sein de certains groupes, apparaître comme suffisamment légitime pour justifier le recours à la violence. Ici, le concept de djihad est très pertinent car la diversité des interprétations, les trajectoires historiques au moment de la diffusion et des conquêtes musulmanes ont montré que l’on peut trouver tout ce que l’on veut dans les textes, ce qui fait d’ailleurs la richesse de l’histoire musulmane et des interprétations. Notre rôle de chercheurs est de comprendre pourquoi à un moment donné, un texte et une interprétation prime et pourquoi à d’autres moments, ils sont occultés ou oubliés.

Alain Dieckhoff : La table ronde intitulée Le retour de la guerre sainte ? Violence et mobilisation du religieux était une tentative d’essayer de comprendre le théologico-politique, c’est-à-dire la religion utilisée à des fins politiques, utilisée et non pas nécessairement instrumentalisée car il existe bien  une dimension religieuse stricto sensu à laquelle le politique se mêle.
L’objet de cette table ronde était de voir comment on peut comprendre ou éclairer ce théologico-politique et comment on peut, à quelques siècles de distance, observer le même type d’approche hyper littérale d’un texte et le même type de développement de certaines pratiques barbares (lors des guerres de religion en France au XVIe siècle). Cette résonance et cette similarité que l’on retrouve au sein d’univers culturels complètement différents est troublante.

Laurent Bonnefoy : C’est tout l’attrait du comparatisme entre des périodes historiques et aussi entre des traditions textuelles ou religieuses dans des zones qui semblent avoir peu de choses, voire rien, en commun et qui pourtant donnent naissance à un certain nombre de dynamiques et donnent à voir la capacité de pratiques extrêmement différentes de se légitimer en s’appuyant sur un texte.

Stéphane Lacroix : La table ronde Le retour de la guerre sainte ? Violence et mobilisation du religieux était originale en ce qu’elle permettait de « désorientaliser » la question de la violence religieuse en comparant différentes situations historiques des deux côtés de la Méditerranée. Sans nier la singularité d’un phénomène comme l’Etat Islamique, il est crucial d’en percevoir la relative « normalité », en tout cas au regard de l’histoire longue, musulmane comme non-musulmane.

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