Les petits Etats insulaires face au changement climatique. Entretien avec Carola Kloeck et Michael Fink

Entretien/Analyse
Date : 
16/12/2019
Les petits Etats insulaires face au changement climatique. Photo : Shutterstock

Pourquoi les petites îles sont-elles plus vulnérables au danger global et majeur que représente le changement climatique ? Comment affrontent-elles cet immense défi et que pouvons-nous apprendre de leur expérience ? Telles sont quelques-unes des nombreuses questions abordées par Carola Kloeck et Michael Fink dans l’ouvrage qu’ils ont codirigé, Dealing with climate change on small islands: Towards effective and sustainable adaptation. Le livre, publié par les Presses de l’Université de Goettingen, est également disponible en accès libre ici

Vous estimez que les petites îles sont des zones sensibles du dérèglement climatique. Pourriez-vous rapidement définir la catégorie « petites îles » et ce que vous entendez par zone sensible ? 

La taille est évidemment un concept relatif et il n’est donc pas possible de dire quelles sont les « petites îles ». L’ouvrage s’intéresse en particulier à la catégorie des Petits États insulaires en développement (les PEID – qu’on appelle en anglais, Small Islands Developing States, SIDS) utilisée par les Nations unies. On compte environ 50 PEID à travers les océans, parmi lesquels on peut citer la Papouasie-Nouvelle Guinée (assez grande) et Nauru dans le Pacifique, la Réunion et les Maldives dans l’Océan indien, les Iles vierges britanniques et américaines et Trinidad et Tobago dans les Caraïbes.

Quand on évoque les petites îles, la plupart des gens pensent à celles qui sont menacées de disparition mais la réalité est plus complexe. Certaines îles qui sont des atolls, comme les Maldives et Kiribati, se trouvent à peine quelques mètres au-dessus du niveau de la mer mais même si l’augmentation du niveau des eaux est problématique, les atolls ne disparaitront pas nécessairement. Notre ouvrage inclut un chapitre spécifique sur les atolls et leur potentiel d’adaptation. Au-delà des atolls, il existe bien d’autres îles, y compris les îles montagneuses qui souffrent également des conséquences du dérèglement climatique, vecteur d’érosion, de sécheresse ou de tempêtes à l’intensité accrue. Même l’objectif le plus ambitieux du maintien de l’augmentation de la température mondiale à 1,5°C peut être dévastateur pour les populations insulaires, c’est pour cela que nous parlons de « zones sensibles ».


Vous évoquez la résistance des petits États insulaires… Quelles mesures sont prises pour lutter contre les conséquences du changement climatique, par qui et pourquoi ? Y-a-t-il des luttes sur les enjeux ?

Les sociétés insulaires ont des histoires longues de survie dans des conditions difficiles. Elles se sont constamment adaptées à des environnements et à un climat changeants. Elles ont développé une variété de stratégies pour affronter ces défis au cours des siècles. De fait, leur adaptabilité et leur savoir local contribuent à leur capacité de résistance.
Les États insulaires ont également commencé à relever le défi du changement climatique en construisant des digues ou en déplaçant des villages entiers par exemple, comme à Fidji. De plus, la plupart des PEID ont des politiques et des plans nationaux dédiés à la façon de faire face au changement climatique et la problématique du développement est dorénavant intégrée à leur développement.

Toutefois, comme nous le montrons dans l’ouvrage, toutes les mesures ne sont pas nécessairement efficaces et durables à long terme. Les digues peuvent s’effondrer par exemple, la relocalisation pose également des problèmes culturels et identitaires, notamment lorsque le lieu d’habitation d’origine est inondé de manière permanente. De même, les politiques et les plans ne sont pas systématiquement mis en œuvre ni vérifiés ou évalués. Souvent, l’adaptation ne se fait que lorsque l’Etat peut bénéficier d’une aide financière mais une telle assistance externe pose de nouveaux problèmes (ce sujet est très largement documenté par la recherche sur le développement). Les pourvoyeurs de fonds aiment financer des « projets pilotes » de court terme mais ces derniers, financés pour quelques années seulement, sont souvent stoppés avant que leurs effets à long terme puissent être appréciés, les pouvoirs nationaux n’étant pas en capacité de prendre le relais financier.

Notre livre montre également que les populations insulaires sont créatives, qu’elles expérimentent plusieurs mesures et qu’elles disposent d’un répertoire de stratégies d’adaptation. Celui-ci comprend des études de cas d’adaptation locale à Samoa, dans les îles Salomon et à Fidji, qui montrent la résistance des populations insulaires et leur adaptabilité. La réussite des diverses stratégies à long terme reste à être évaluée.


Que peuvent-nous apprendre les petites îles sur l’adaptation au changement climatique ?

Les petites îles ont une riche histoire de résistance, un savoir local extraordinaire et une longue expérience de l’adaptation à toutes sortes de changements. Si ces petits États risquent d’être parmi les premiers à être touchés par le dérèglement climatique, c’est bien le monde entier qui doit s’y adapter. Il est donc pertinent d’analyser les expériences, les pratiques mais aussi les erreurs de l’adaptation au changement climatique dans les petites îles, d’examiner les mesures qui y ont été prises, ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et pourquoi.

Les petites îles peuvent également apprendre les unes des autres. Même si chaque cas diffère et s’il n’existe pas de solution unique au dérèglement climatique, les PEID partagent des défis. Ces petits États insulaires possèdent notamment des ressources très limitées, ce qui n’est pas surprenant au vu de leur taille. Tuvalu, par exemple, ne compte que 12 000 personnes ! Il fait sens de regarder ce que les autres font pour affronter les conséquences du dérèglement climatique, comme l’érosion côtière, pour éviter de reproduire des erreurs.
Cependant, il existe peu d’études comparatives et d’échanges entre les îles, à la fois du point de vue de la recherche et de celui des interventions concrètes. Il est probable que les spécialistes des Caraïbes en savent peu sur ce que font les habitants des îles du Pacifique et vice versa. Notre ouvrage cherche à pallier ces lacunes en permettant aux chercheurs de plusieurs disciplines différentes (de l’anthropologie à la géographie et la philosophie) et spécialistes de diverses aires géographiques de travailler ensemble.


Pour conclure, les petits États insulaires sont-ils prêts selon vous à affronter le dérèglement climatique ?

Personne n’y est prêt. Il faudrait que nous fassions beaucoup plus nous préparer aux conséquences du dérèglement climatique et cela s’applique également aux petites îles qui ont à faire face à de nombreux autres défis tels que la pollution, l’urbanisation ou le déséquilibre du commerce international.
En même temps, nous pensons qu’il ne faut pas faire porter tout un poids trop important sur les petits États insulaires : les PEID contribuent à peine aux émissions mondiales de gaz à effet de serre (à peine 1% entre 1960 et 2014) mais ils subissent leurs effets de manière disproportionnée. La limitation, c’est-à-dire la réduction des émissions de gaz à effet de serre, constitue la principale réponse au dérèglement climatique. Les principaux émetteurs—les États Unis, les pays producteurs de pétrole, l’Europe—doivent être les premiers à agir et le faire rapidement !

Propos recueillis et traduits par Miriam Périer

Pour aller plus loin :

IPCC 5th Assessment Report, Chapter 29 on Small Islands, available online here

Carola Klöck and Patrick D. Nunn (2019), “Adaptation to Climate Change in Small Island
Developing States: A Systematic Literature Review of Academic Research,” Journal  of Environment and Development 28(2), 196–218. DOI: 10.1177/1070496519835895
The conference report that is at the origin of the edited volume:
Carola Klöck, Hellena Debelts, and Michael Fink (2019). Conference report: Dealing with Climate Change on Small Islands – Towards Effective and Sustainable Adaptation. Pacific Geographies 51, 23–25.