Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles »

Entretien/Analyse
Date : 
20/11/2018

Sandrine Revet a publié l’ouvrage Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles » en septembre 2018 aux éditions de la Maison des sciences de l’homme. L’anthropologue nous livre une ethnographie du monde des professionnels des catastrophes « naturelles » et nous présente sa démarche et son parcours.

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous utilisez les guillemets pour l’adjectif « naturelles » lorsque vous évoquez ce type de catastrophe ?

Ces guillemets témoignent d’un changement dans la façon de penser les catastrophes dites « naturelles ». Pendant longtemps, on a analysé ces dernières en se centrant sur le phénomène qui les provoquait. Cela vient du fait que les sciences de la terre et du climat ont longtemps dominé l’étude de ces événements. Les ouragans, séismes, inondations, éruptions volcaniques ou vagues de chaleur sont bien des phénomènes naturels mais depuis les années 1970, et depuis les années 1990 de façon plus affirmée, les sciences sociales se sont efforcées de montrer combien les facteurs sociaux, politiques, économiques, historiques qui aggravaient la vulnérabilité des sociétés sur lesquelles ces phénomènes s’abattaient étaient importants. Un même phénomène frappant des sociétés aux conditions de vulnérabilité et aux capacités différentes n’aura pas le même effet. Dans certains cas il peut produire une catastrophe – dans le sens où la société est dépassée dans ses capacités à faire face à cet événement –, dans d’autres cas, en revanche, la société affectée parvient à affronter ce phénomène, à minimiser les dégâts et le nombre de victimes. Dès lors, on ne peut plus qualifier ces catastrophes de « naturelles ». Leur dimension sociale, économique, politique doit être soulignée pour parvenir à une meilleure prévention. Je reprends dans mon travail cette formulation émique, qui vient des acteurs que j’étudie.

Qu’entendez-vous par « émique » ?

L’approche émique s’intéresse à la façon dont les gens pensent le social ou les phénomènes sociaux et les qualifient. Elle utilise les catégorisations propres aux groupes qu’elle étudie et non les catégorisations scientifiques ou extérieures au groupe concerné que l’on qualifié d’« étiques ».

Cet ouvrage présente le « monde social » des catastrophes « naturelles » par les coulisses. Pouvez-vous nous dire en quoi ce milieu est un monde social et nous décrire brièvement ce qui le constitue ?

Dans l’ouvrage que nous avons co-dirigé avec mon collègue Julien Langumier (Le gouvernement des catastrophes, Karthala, 2013), nous avions analysé la façon dont, quand une catastrophe frappait une société, ses membres étaient face à des dispositifs déjà existants qui devaient leur permettre de lui faire face, c’est-à-dire de l’anticiper, la prendre en charge, puis à plus long terme de la mettre en récit, de la commémorer, etc.
Dans Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles », j’ai décidé de m’intéresser à la fabrique de ces dispositifs. J’ai découvert un ensemble hétérogène de personnes, d’outils, de façons de penser les catastrophes, qui tentaient de fabriquer, au niveau international, quelque chose de commun. La notion de monde social, empruntée à la sociologie interactionniste, m’a parue être utile pour décrire ce que j’observais. Dans Les mondes de l’art, Becker montre tous les efforts entrepris par les acteurs pour définir ce qui relève de l’art et ce qui n’en relève pas, pour dessiner des frontières et produire un monde.

De même, dans son enquête sur les professionnels de l’aide internationale et dans son ouvrage Aidland, l’anthropologue David Mosse témoigne de ce « dur labeur » qui consiste à produire quelque chose de commun à partir d’approches divergentes. Dans mon enquête, j’ai pu observer en permanence ces mêmes façons de fabriquer quelque chose de commun sur la base de « frictions » (Tsing, 2005). Le monde des catastrophes m’est apparu comme le résultat du travail constant de construction et de stabilisation de milliers de professionnels à travers le monde, qui possèdent des visions très différentes de ce que peut être une catastrophe et de ce qu’il faut faire pour l’affronter. Mon livre se concentre sur ce travail. Pour se définir, le monde des catastrophes « naturelles » doit élaborer des frontières externes, à la croisée d’autres mondes (du développement, de l’humanitaire, de la santé globale, de l’environnement, etc..) ; et en interne, il tente de réduire les frictions qui apparaissent entre les différentes façons de voir les catastrophes.

Cet ouvrage analyse les pratiques mises en place par les professionnels du monde des catastrophes « naturelles » ainsi que la manière dont ils œuvrent à donner du sens à ces catastrophes. Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par cette notion de « sens » et en quoi ces professionnels donnent du sens aux catastrophes mais aussi à leur métier ?

L’anthropologie des catastrophes s’est longtemps concentrée sur la façon dont les personnes affectées par elles expliquaient ce qui s’était passé et imputaient causes et responsabilités. Or il m’a semblé que les pratiques des acteurs professionnels engagés dans la prévention des risques et dans la gestion des catastrophes « naturelles » nous renseignaient également sur les différents cadres explicatifs que ces professionnels mobilisaient pour donner un sens aux catastrophes qu’elles doivent affronter. Mon ouvrage Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles » resserre donc la focale sur les professionnels des catastrophes « naturelles » et sur la façon dont ils analysent ces événements, les interprètent et les comprennent. Ces professionnels se réfèrent à deux grands cadres explicatifs au moins : celui de la préparation et celui de la résilience. Interpréter les catastrophes comme des phénomènes extérieurs à la société, inévitables et perturbant son fonctionnement normal conduit à mettre en place des mesures articulées autour de l’idée de « préparation », qui englobe à la fois le fait de prévoir l’occurrence des phénomènes naturels, d’imaginer des systèmes d’alertes et de se préparer à agir dans l’urgence. Les acteurs « experts » jouent un grand rôle dans ce cadrage.

Si l’on envisage en revanche la catastrophe comme un choc dont il faut se remettre avant la prochaine occurrence, dans une vision cyclique des crises, celle-ci est alors pensée comme routinière et endogène, c’est-à-dire en partie provoquée par la société elle-même. Les mesures à prendre, par conséquent, consistent à « rebondir » ou à « s’adapter » à ces événements et la catastrophe entraîne soit une transformation des modes de développement de la société touchée qui engage les « communautés », soit au contraire une transformation par les individus.

Est-il possible de comparer ces professionnels des catastrophes à d’autres catégories de professionnels tels qu’ils sont étudiés par des chercheurs du CERI par exemple – je pense notamment aux professionnels de la sécurité ?

Ces professionnels des catastrophes « naturelles » construisent leurs carrières de la même façon que de nombreux professionnels internationaux étudiés par la science politique ou par l’anthropologie. On pourra à ce propos se référer au numéro 81 de la revue Critique internationale dans lequel un Thema est consacré à ce sujet des professionnels de l’international. Qu’ils travaillent sur les questions de sécurité (Didier Bigo), de justice transitionnelle (Sandrine Lefranc), de démocratie (Nicolas Guilhot), sur l’humanitaire et le développement (David Mosse, Laëtitia Atlani-Duault), on retrouve des logiques d’internationalisation sensiblement comparables, à travers des formations hors du pays d’origine, des façons de s’insérer dans des réseaux, de se présenter comme des médiateurs possibles, entre le local et l’international (les brokers) ou entre l’échelle nationale et l’international (les consultants). Dans tous les domaines, il s’agit d’apprendre des langages, de négocier des savoirs et des compétences, afin d’intégrer des réseaux de plus en plus vastes et de « s’internationaliser ». Ce qui me semble intéressant lorsque l’on fait la sociologie de ces professionnels, c’est de voir à quel point ils sont tous ancrés dans des réalités locales et nationales et combien ces ancrages contribuent à leur tour à fabriquer les modes opératoires « internationaux ».

En choisissant de vous intéresser au terrain de ces professionnels, ne craigniez-vous pas de tomber sur un monde social déconnecté des réalités ?

Selon l’échelle à laquelle on se place, on peut avoir parfois l’impression que les professionnels internationaux des catastrophes qui produisent les guides de bonnes pratiques, s’entendent sur les glossaires, négocient des accords internationaux très peu contraignants et passent leurs temps à circuler de conférences en stages de formation à travers le monde sont en effet bien loin des réalités d’autres terrains, et notamment ceux que l’anthropologue a pour habitude de rencontrer, à savoir des terrains locaux et dans mon cas, affectés par des situations de catastrophe. Or cette enquête révèle que d’une part, on a bien affaire à des personnes qui circulent entre différentes sphères, qui « ne sont pas nées internationales » mais qui le sont devenues. Elle montre aussi que l’importance de leurs ancrages locaux et nationaux et le rôle qu’ils jouent dans leurs façons de penser les catastrophes et d’y réagir.

D’autre part, les discours et les pratiques qui animent ce monde des catastrophes sont loin d’être irréels et produisent à leur tour des effets sur la façon dont les humains se représentent les catastrophes, les victimes et la façon dont les secours et la prévention sont organisés dans le monde. Nous sommes donc loin d’un monde de pure fiction et c’est également ce qui m’intéresse dans ce monde, ses effets concrets sur nos façons de comprendre et de penser les catastrophes lorsqu’elles se produisent.

Votre ouvrage boucle la boucle d’un travail commencé il y a de nombreuses années et qui avait donné lieu à la publication d’Anthropologie d'une catastrophe. Les coulées de boue de 1999 au Venezuela (Presses de la Sorbonne nouvelle, 2007), livre dans lequel vous vous intéressiez à « la façon dont les acteurs locaux – habitants, sinistrés, déplacés – rencontraient les pratiques et dispositifs de gestion des catastrophes ». Après les victimes, vous vous êtes tournée vers les pratiques d’encadrement. Pouvez-vous nous tracer votre parcours de recherche entre ces deux ouvrages ? Et nous indiquer brièvement comment vous voyez ce vers quoi ce parcours pourrait vous mener dans les prochaines années ?

L’ouvrage publié en 2007 était issu de ma thèse en anthropologie. J’avais alors étudié une catastrophe particulière et la façon dont les différents acteurs s’étaient confrontés à l’événement. J’avais vu se déployer sur le terrain les dispositifs de gouvernement des catastrophes que j’ai pris par la suite pour objets. Puis, avec mon collègue Julien Langumier, nous nous sommes intéressés à travers un travail collectif mené à partir de mon arrivée au CERI en 2009 aux formes que prenaient ces dispositifs (anticipation et préparation, production de communautés, commémorations et production de mémoires). En menant une enquête ethnographique dans le monde des professionnels des catastrophes pour mon dernier ouvrage Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles », j’ai adopté le même type d’approche que dans ma thèse. Je me suis demandée ce que les gens faisaient lorsqu’ils étaient confrontés aux catastrophes et en quoi leurs pratiques nous révélaient des façons de penser, des cadrages mais en me centrant cette fois sur les professionnels.

Dans ce monde social international, contrairement à d’autres domaines qui abordent d’autres types de crises, la question de la réparation se pose assez peu. C’est donc en décalant quelque peu le regard soit vers des scènes locales – le cas du procès Xynthia en France en 2014 et 2015 –, soit vers d’autres types de crises existant dans les relations entre les humains et leur environnement que je travaille désormais cette question de la réparation. Je viens ainsi de débuter un nouveau projet en Colombie, dans le département du Chocó, sur le fleuve Atrato qui est durement touché par les conséquences de l’extraction minière et que la Cour constitutionnelle vient de déclarer « sujet de droits ». Ce fleuve a donc désormais le droit d’être réparé, restauré, réhabilité. Je m’intéresse à ce que les acteurs font de ce dispositif et aux visions du fleuve de chacun d’entre eux.

Propos recueillis par Miriam Périer.