Les connexions chiites à l'échelle de l'Asie antérieure et du Moyen-Orient : les parcours de circulation de l'ayatollah Mohammad Hashem Salehi

Fariba Adelkhah

 

Alors que la guerre de Syrie, l'accord nucléaire de 2015, la lutte contre Daech et la dégradation des relations entre les pétromonarchies et Téhéran placent la République islamique d'Iran au cœur du jeu régional, la nécessité de mieux comprendre les soubassements de celui-ci se fait sentir. La scène religieuse en est l'un des éléments, que l'on connaît mal, faute de travail de terrain, et que l'on a tendance, de ce fait, à caricaturer. L'étude que je me propose de réaliser reposera sur l'analyse de la maisonnée (beyt) d'un clerc afghan, enseignant depuis les années 1970 à Qom tout en exerçant des fonctions importantes à Kaboul : l'ayatollah Mohammad Hashem Salehi.

Ce dernier m'a donné son accord pour me recevoir à Qom et le suivre dans ses pérégrinations régionales à cheval sur l'Iran, l'Irak et l'Afghanistan, tout au long des années 2017-2018.

L'observation de la "maisonnée" de l'ayatollah Mohammad Hachem Salehi permettra de conduire une anthropologie de cette circulation régionale, des connexions concrètes sur lesquelles elle repose, et des enjeux religieux, économiques et politiques qu'elle comporte. Elle replacera l'évolution religieuse, politique et factionnelle de la République islamique dans le contexte de son environnement.

La biographie de Mohammad Hachem Salehi

Mohammad Hashem Salehi, est né en 1945 en Afghanistan, dans la vallée Turkman (wolusvali de Sorkh Parsa, dans le velayat de Parwan).

Après des études élémentaires dans son village, ses études cléricales se poursuivent à Kaboul auprès des plus grands savants religieux afghans du 20e siècle, pères fondateurs du réveil chiite dans ce pays, tels les ayatollah Amine Afshar, Mir Ali Ahmad Hojjat, Mohammad Sarvar Vaez, duquel il garde son attachement à l'enseignement du Makaseb, ouvrage de référence pour ce qui concerne le droit des transactions commerciales, et dont l'exégèse a conforté son sens personnel des affaires, notamment dans le domaine foncier, si l'on en croit le témoignage de son propre fils.

Mohammad Hashem Salehi appartient donc à la " nouvelle vague " des uléma afghans qui ont développé les écoles religieuses depuis le départ des Soviétiques, et plus particulièrement depuis l'intervention américaine, en grande partie grâce aux remises de la diaspora. Il est aujourd'hui l'un des trois principaux dignitaires chiites afghans, aux côtés de l'ayatollah Asef Moheseni, le fondateur du grand complexe de Khatamol Nabien, à Kaboul, et de l'ayatollah Mohaghegh Kabouli, le seul marja du pays qui ait publié sa thèse (resâleh). Mohammad Hashem Salehi, quant à lui, a fondé l'école religieuse Madreseh Elmiyeh Resalat, à Kaboul, qui héberge le Hozeh Elmiyeh Kabol, conçu selon le modèle iranien du hozeh de Qom, et supervisant les autres établissements de la capitale en en planifiant les cours, en allouant des bourses, en organisant la vie estudiantine.

En effet, Mohammad Hashem Salehi a fait l'essentiel de ses études religieuses à Nadjaf, en Irak, où il s'installe avec sa famille, en 1964, et suit les cours de Rouhollah Khomeyni, de Seyed Agolghasem Khoi et de Mohammad Bagher Sadr. Il est rattaché à l'école Darol Hekma de l'ayatollah Hakim et aux mosquées Hindi et Torkha. Si la fréquentation de la mosquée Hindi est logique pour un Afghan, dans la mesure où l'ayatollah Khomeyni (d'origine irano-indienne, rappelons-le) en est un habitué, celle de la mosquée Torkha s'explique par la notoriété de l'ayatollah Khoi, un turcophone d'Iran, qui y prêchait. Mais Mohammad Hashem Salehi est surtout très proche de l'ayatollah Mohammad Bagher Sadr, dont il devient le répétiteur, selon l'usage du Howzeh, pour l'enseignement de son cours sur Lomatein, grand livre de référence pour le raisonnement juridique en Iran, écrit au 16e siècle, et largement utilisé comme source du droit civil et pénal, et Kefayeh, de Sheykh Morteza Ansari, un ouvrage traitant de la science des principes du fiqh. Mohammad Hashem Salehi a d'ailleurs été le représentant de l'aytollah Sadr pour différentes affaires en Irak, en Iran et en Afghanistan, ce qui lui vaut d'être arrêté par les services du Baas lors d'un pèlerinage à Karbala, en 1976, et d'être expulsé vers l'Iran avec sa famille, après un séjour dans différentes prisons du régime. Arrêté à nouveau, cette fois-ci par la Savak, il est finalement envoyé à Qom, où il dispense son enseignement dans la continuité de celui de l'ayatollah Sadr, après l'assassinat de ce dernier par la police de Saddam Hussein, en 1980. Son audience est composée d'étudiants iraniens, afghans, irakiens, libanais, indiens. Mohammad Hashem Salehi est également très actif dans la rédaction de l'encyclopédie Ahle Beyt, traitant de la famille du Prophète.

En Afghanistan, Mohammad Hashem Salehi continue de diriger, par l'intermédiaire de son fils, Javad Salehi, un clerc universitaire très représentatif de la nouvelle génération des religieux, qui ne porte pas l'habit et dont la famille réside en Iran, le Hozeh Elmiyeh de Kaboul, à partir du Madreseh Elmiyeh Resalat. Il est désormais le doyen du Haut Conseil de la supervision des écoles religieuses en Afghanistan, et le premier adjoint de la direction du Conseil des ulémas chiites d'Afghanistan. Nommé membre de la Cour suprême et directeur de la commission de la Sécurité dans le Haut Conseil juridique d'Afghanistan par le président Hamed Karzai, il est aujourd'hui l'un des conseillers du président Ashraf Ghani pour les affaires religieuses.

Par son itinéraire personnel, son public d'étudiants, son rayonnement théologique régional, sa mobilité entre l'Atabat, Qom et Kaboul, Mohammad Hashem Salehi est ainsi très représentatif de l'espace transnational de connexion qui englobe les communautés chiites de l'Asie antérieure et du Moyen-Orient et s'articule au jeu diplomatique et aux enjeux stratégiques de cette partie du monde.

"Arc chiite", ou espace de connexion ?

Il s'agira de privilégier la problématique de l'"histoire connectée ", empruntée à Sanjay Subrahmanyam, qui dégage les liens concrets, fragmentaires, hétérogènes entre des sociétés différentes à travers la biographie de certains de leurs acteurs, plutôt que celle, un peu complotiste, de la manipulation d'un "arc chiite" par la République islamique, dans la perspective classique des relations internationales. En particulier, la guerre diplomatique et militarisée (Irak, Syrie, Yémen) ne doit pas occulter la guerre économique qui se livre dans la région, notamment en Irak, depuis l'occupation américaine de 2003, dans les domaines du foncier et du tourisme religieux. La société de consommation, à laquelle ne déroge pas la République islamique, a développé, depuis deux ou trois décennies, un tourisme de proximité de masse, sous couvert de pèlerinage, dont les lieux saints d'Irak ont été les grands bénéficiaires compte tenu de leur importance symbolique pour les chiites, de la guerre civile en Syrie qui rend inaccessibles les sanctuaires de Damas, jadis très fréquentés, du contingentement des pèlerins à La Mecque et de la suspension du Hadj pour les fidèles iraniens, dans le contexte de la crise diplomatique avec l'Arabie saoudite, en 2016, La problématique de la "connexion" semble d'autant plus pertinente que l'Iran est présent, dans le Golfe, et notamment en Irak, non comme un acteur homogène, mais sous la forme d'un ensemble d'institutions ou de réseaux locaux, tels que la fondation de l'Astan-e Qods ou le Front de la reconstitution des villes sacrées (Atabat), diverses instances gouvernementales, administratives ou municipales, des personnes privées, commerçants ou simples bénévoles, sans sous-estimer la compétition entre les grandes métropoles, les institutions cléricales et les corps militaires de la République islamique en vue de s'accaparer un marché de 3 ou 4 millions de pèlerins par an.

Une nouvelle donne dans l'espace transnational chiite : l'Afghanistan

La "reconstruction" du pays, l'afflux de l'aide étrangère et des remises de la diaspora, la montée en puissance politique des Hazara sur la scène nationale ont conféré aux dignitaires et aux institutions chiites d'Afghanistan une importance accrue sur la scène religieuse régionale. La succession à venir du marja Sistani portera la marque de cette influence nouvelle. Néanmoins, le chiisme afghan ne doit pas être réduit aux seuls Hazara. Concentrés dans le quartier de Chandawul, à Kaboul, et à Kandahar, les Kizilbasch constituent un autre groupe très important, volontiers critique de leurs coreligionnaires hazara, et se reconnaissant dans l'autorité de l'ayatollah Assef Mohseni, le fondateur de l'école Khatamol Nabien. En outre, le chiisme afghan est indissociable du chiisme iranien dans la mesure où sa renaissance s'est enclenché à Qom et à Mashhad et reste tributaire de ces deux villes saintes, autant que de l'Atabat.

Le retour des moaved (réfugiés) irakiens, d'origine iranienne pour la plupart d'entre eux, mais aussi afghane pour une part.

Chassés par le régime de Saddam Hussein dans les années 1970, les Irakiens d'origine iranienne ou afghane s'étaient redéployés dans le Golfe - notamment à Dubaï - et au Levant - notamment en Syrie, autour des lieux saints chiites de Damas. La guerre civile syrienne a mis en danger leur implantation, alors que le renversement du pouvoir au profit des partis chiites, en Irak, leur ouvrait des perspectives de retour dans leur pays d'origine. Ils contribuent au développement du tourisme de pèlerinage et cherchent à récupérer les biens, notamment fonciers, dont ils avaient été spoliés lors de leur expulsion. Ces opportunités économiques et les inévitables contentieux juridiques qu'elles entraînent constituent une dimension importante du jeu régional.