L'Algérie après la présidentielle du 12 décembre 2019


Entretien avec Luis Martinez

Abdelmadjid Tebboune vient d’être élu à la tête de l’Algérie. Comment voyez-vous désormais la situation du pays dans un futur proche ?

Il existe, selon moi, deux possibilités. La première est que la crise s'intensifie, avec en toile de fond une situation économique qui ne s’améliore pas. N’oublions pas que l’Algérie est un pays rentier où le pétrole assure les deux tiers des dépenses publiques. La redistribution est devenue plus difficile avec la chute du prix du baril et, aujourd’hui, les caisses sont vides. La grande majorité des Algériens ne cessent de s’appauvrir tandis que d’autres continuent de s’enrichir, et cela est devenu intolérable pour la population. L’explosion de colère pourrait donc s’accroître et les manifestants pourraient exiger la démocratisation du système. Dans ce cas, il n’est pas certain que la rue puisse continuer à éviter la violence, ce qui entraînerait un risque d’une répression plus importante de la part du pouvoir.

Le mouvement Hirak, qui était au départ une "insurrection citoyenne", s’apparente désormais à un mouvement révolutionnaire qui exige une transformation radicale de l’Etat algérien et le départ de l’armée : "l’armée doit dégager". Mais l’armée algérienne, ce n’est pas seulement Gaïd Salah, son chef d’état-major ; ce sont des milliers d’Algériens et c’est un élément essentiel de l’histoire du pays. Je crains que le Hirak ait mal mesuré le rapport de force entre armée et manifestants. L’armée, de son côté, est convaincue d’avoir accédé aux exigences de la rue en acceptant la fin du règne du président Bouteflika. Sur cela, la rue et l’armée se sont retrouvées. En revanche, aujourd’hui, il n’y a plus de dialogue possible car, pour l’armée, il n’y a plus rien à négocier avec la rue.

La deuxième possibilité est plus optimiste : le pouvoir choisit le dialogue et met en place un processus pour le faire exister, via par exemple les partis politiques. Ceci attesterait du fait que le nouveau président de la République possède une véritable marge de manœuvre et permettrait de donner une représentation à la contestation, au-delà de la rue et du Hirak. En outre, il faut signaler que le contexte international a considérablement changé depuis l’époque des printemps arabes et que les pays étrangers ne sont pas forcément favorables à un changement de régime en Algérie. Alger est en effet un élément important de stabilisation au Sahel et l’effondrement du régime aurait des conséquences catastrophiques dans cette partie du monde.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les relations de l’Algérie avec le reste de l’Afrique, en particulier avec les Etats du Sahel ?

L’effondrement de la Libye post-Kadhafi a ouvert une réflexion stratégique sur les relations des pays du Maghreb avec l’Afrique subsaharienne. Cette évolution se traduit par des engagements militaires, économiques et religieux croissants qui ont permis de renouveler les liens avec les Etats subsahariens. Alger affiche sa préoccupation du respect de la souveraineté au Sahel et travaille au développement de solutions "africaines". L’Algérie œuvre au Sahel avec la conviction que plus la France demeurera longtemps dans cette région du monde, plus les populations se retourneront contre elle. Ainsi, tandis que l’image – militaire – de la France se dégrade dans la région, celle de l’Algérie s’améliore.

Vous montrez dans votre dernier ouvrage* que, pour répondre à la demande d’une grande partie de sa population, notamment de la jeunesse, et pour renforcer l’unité nationale et la cohésion sociale, l’Algérie s’est appuyée dans le passé sur plusieurs modèles différents qui ont chacun donné des résultats décevants. Pouvez-vous nous parler de la façon dont ce pays a œuvré ?

Dans les années 1960, on s’interrogeait déjà sur la capacité des Etats d’Afrique du Nord à faire vivre ensemble leurs citoyens. Une fois l’Etat colonial renversé, son successeur, l’Etat postcolonial, doit, avec des moyens et un savoir-faire limités, poursuivre la fabrique de l’Etat-nation. La contestation de l’oppression coloniale et la lutte pour l’indépendance ont favorisé le développement d’une conscience nationale et, non sans résistances, elles ont soudé des territoires autour du nouvel Etat algérien. Les autorités ont ainsi encadré le développement du nationalisme. L’instauration d’un système politique autoritaire est présentée comme la façon de transformer la société existante, empreinte des germes du chaos et de la violence selon les élites nationalistes, en société civile. Devant la faiblesse de la souveraineté de l’Etat sur certaines parties du territoire, les autorités militaires se sont efforcées de renforcer le sentiment d’appartenance nationale en favorisant, dans le discours, la fusion entre l’Etat et la nation : "l’Etat moderne fait la nation". Ils n’ont jamais promis la démocratie, qui est vue comme une menace, mais ils ont valorisé la construction et la préservation de la cohésion nationale.

Propos recueillis par Corinne Deloy

* L'Afrique du Nord après les révoltes arabes, Paris, Presses de Sciences Po, 2019.