La surprise Matteo Renzi

Entretien/Analyse
Date : 
16/06/2014

L’une des grandes surprises des dernières élections européennes est venue d’Italie. En effet, alors que dans de nombreux pays, les partis populistes anti-européens, eurosceptiques ou europhobes réalisaient de bons résultats, ils ont reculé dans la péninsule. Par ailleurs, le Parti démocrate (PD), désormais membre du Parti socialiste européen, a obtenu 40,8% des suffrages exprimés, près de 15 points de plus que lors du précédent scrutin de 2009, et 31 sièges, soit le deuxième meilleur résultat de la gauche européenne après les travaillistes maltais. Ce succès dû pour l’essentiel au dirigeant du parti, Matteo Renzi, a amplifié le phénomène de Renzimania qui déferle depuis quelques mois sur l’Italie et commence à se répandre hors de ses frontières. Comment expliquer cette victoire électorale ? Qui est exactement Matteo Renzi et qu’entend-il faire ?

Le facteur personnel a sans conteste contribué à la victoire du parti de Matteo Renzi le 25 mai dernier. Depuis son arrivée à la tête du gouvernement, l’homme jouit d’une forte popularité sur laquelle il a pu s’appuyer dans une campagne focalisée sur sa personne et marquée par un dur affrontement d’une part avec Beppe Grillo, le fondateur du Mouvement 5 étoiles, qui, s’il a perdu son pari de remporter le scrutin européen, a néanmoins recueilli plus de 21% des voix, et, d’autre part mais de façon moindre, avec Silvio Berlusconi, l’autre grand perdant de ces élections. Matteo Renzi a mené une habile campagne en combinant plaidoyers pro-européens et critiques contre l’Europe de l’austérité et de la bureaucratie d’autant plus crédibles qu’il vient d’arriver aux affaires. Par ailleurs, il n’a cessé d’évoquer son programme de réformes sollicitant ainsi, lui qui n’a jamais obtenu de mandat national, un soutien des électeurs. Enfin, nombre des candidats du PD étaient des nouvelles figures, 22 d’entre elles ont d’ailleurs été élues. Ce scrutin a donc renforcé la place de Matteo Renzi dans son pays et en Europe alors que l’Italie assurera la présidence de l’Union européenne à partir du 1er juillet prochain.

Agé de 39 ans, l’actuel président du Conseil italien aime se présenter comme un homme neuf en politique, désireux de renouveler la classe dirigeante et de changer l’Italie en profondeur. La réalité est plus complexe. Membre du Parti populaire (démocrate chrétien) dès l’âge de 21 ans, il milite au sein des comités de soutien à Romano Prodi en 1996. En 2004, il est élu à la tête de la province de Florence et, cinq ans plus tard, devient maire de la capitale toscane après avoir gagné la primaire locale contre le cacique du PD. En 2012, il échoue à la primaire convoquée pour désigner le candidat du centre gauche pour les prochaines élections parlementaires. Mais son rival, Pierluigi Bersani, ne parvient pas à s’imposer en février 2013 et doit démissionner de son poste de secrétaire du PD.

En décembre dernier, Matteo Renzi gagne la primaire organisée pour choisir le nouveau dirigeant du PD, s’empare du parti qu’il cherche immédiatement à contrôler en éliminant toute une partie de la vieille garde. En février 2014, après avoir dit et redit qu’il n’en ferait rien, il provoque la chute du gouvernement d’Enrico Letta, son « camarade » de parti, et se fait nommer président du Conseil. Ce virtuose de la communication, adepte des phrases cinglantes et provocatrices, se montre à l’aise aussi bien à la télévision que sur les réseaux sociaux ou dans les meetings qu’il conçoit comme des shows à l’américaine. Matteo Renzi  joue la carte du changement générationnel contre la gérontocratie italienne, usant et abusant du langage des jeunes, soignant son gestuel comme son allure vestimentaire.

Avec son gouvernement resserré, au moins au niveau des ministères, rajeuni et féminisé, il a aussitôt ouvert une série impressionnante de chantiers.  Modification du Sénat (à défaut de son abolition dont il rêvait au départ) ; nouvelle loi électorale au terme d’un accord avec Silvio Berlusconi ; réduction des impôts pour les entreprises ; réformes du marché du travail, de l’administration publique, de la fiscalité ou encore de l’école ; dispositions en faveur de l’économie sociale et solidaire. La seule mesure d’ores et déjà entrée en application est celle accordant 80 euros mensuels supplémentaires aux salaires les plus faibles ; les autres rencontrent encore de multiples résistances que Matteo Renzi espère désormais vaincre. En dépit des affirmations du gouvernement qui compte sur la réduction des dépenses publiques, la privatisation de biens étatiques, le plafonnement des dirigeants des entreprises publiques et la taxation des épargnants les plus riches, nombre de questions continuent de se poser sur le financement des mesures proposées comme sur le processus en cours de recomposition du système politique.

Pour l’Europe, Matteo Renzi, dans la lignée de Mario Monti et d’Enrico Letta, refuse de constituer un front des pays du Sud. Mais, arguant des efforts faits par son pays pour l’assainissement des finances publiques et de la multitude de réformes qu’il veut promulguer, il espère convaincre ses partenaires de la nécessité de relancer la croissance et de définir une politique commune en matière d’immigration, d’infrastructures et d’énergie.

L’heure de vérité de Matteo Renzi va vite sonner. Dirigeant charismatique, pragmatique et post-idéologique parfaitement en phase avec les transformations présentes de la démocratie du public, il devra prouver qu’il est un véritable homme d’Etat, capable de réaliser ce qu’il a annoncé et à la hauteur des immenses espérances qu’il a lui-même suscitées dans un pays encore englué dans une grave crise.