La fabrique de la classe moyenne chinoise 

Entretien/Analyse
Date : 
04/01/2017
Couverture livre

Entretien avec Jean-Louis Rocca à l’occasion de la sortie de son livre The Making of the Chinese Middle Class. Small Comfort and Great Expectations, Editions Palgrave.

Il y a, selon vous, en Chine, trop de définitions de la notion de classe moyenne, ce qui contribue à une certaine confusion et une difficile identification du phénomène. Accepteriez-vous toutefois de nous résumer ce en quoi la classe moyenne chinoise est une « classe moyenne » ?

JLR : Dans toutes les sociétés qui connaissent une forte croissance économique durant une longue période des groupes intermédiaires apparaissent, placés entre les « pauvres » et les « riches » dans la hiérarchie sociale. Ceci est un fait : un groupe d'individus se met à jouir d'un bon revenu, d'une bonne éducation, d'un bon métier, etc. Ensuite, tout un ensemble de gens essaient de donner un sens à ce fait et nous entrons alors dans le domaine de l'imaginaire, de la représentation, de la lutte politique. Avant même que l'on connaisse bien cette population grâce à des études sérieuses, on la pare de certaines vertus. On la dit plus intelligente, plus moderne, plus dynamique, et on la dit capable de changer la société et le politique. On voudrait en faire une sorte d'idéal du citoyen des nations modernes.


On imagine aisément que l’apparition de la classe moyenne en Chine est un phénomène relativement récent. A quand dateriez-vous son émergence et quel type d’évolution ce phénomène suit-il ?

JLR : Ce phénomène de moyennisation a débuté à la fin des années 1990 en Chine, quand le gouvernement a lancé des réformes radicales. On a facilité la commercialisation de la terre et permis aux paysans de se faire exploiter à grand échelle dans les nouvelles zones industrielles. On a liquidé l'emploi public et créé un marché du travail où ceux qui ont des compétences et des relations sont en position de force. On a massifié le système d'éducation pour permettre à beaucoup de jeunes Chinois d'entrer à l'université. Ceux qui constituent aujourd'hui ces couches intermédiaires sont ceux qui ont pu profiter de ces transformations, c'est-à-dire les populations urbaines et leurs enfants. Ce sont les ouvriers urbains et les petits fonctionnaires de l'époque socialiste qui se sont « reproduits » en classes intermédiaires. Pour avoir un bon travail, il faut avoir une bonne formation et pour avoir une bonne formation il faut étudier dans une bonne école urbaine. Pour avoir un bon travail, il faut trouver un travail en ville et pour cela avoir les bonnes relations.



Les Chinois « moyens » ont-ils conscience de leur appartenance à ce groupe social ? Est-ce un sujet de fierté pour eux ? Si oui, pourquoi, et quel est l’imaginaire véhiculé ?

JLR : D'un côté, tout le monde veut faire partie de la classe moyenne, c'est-à-dire que tout le monde veut avoir un revenu correct, un travail valorisant, aller à l'université, acheter un appartement et une voiture, permettre à son enfant de faire de bonnes études, voyager, sortir, etc. C'est le mode de vie de référence. D'un autre côté, l’expression pose un problème à cause de sa polysémie. Être de la classe moyenne c'est un peu faire partie d'une certaine bourgeoisie, ce qui n'est pas vu très positivement. C'est aussi avoir quelques accointances avec les dominants dont la réussite est souvent due à la corruption et au « piston ». Ces classes intermédiaires ont un discours moral sur la réussite par le travail, la modération des appétits, la nécessité de favoriser « l'être » sur l'avoir, ce qui est une façon de critiquer la classe dirigeante. Or, se dire classe moyenne, c'est un peu se rapprocher de ceux-là mêmes qu’on critique.


Dans le sous-titre vous évoquez notamment de grandes attentes (Small comfort, great expectations), pourriez-vous nous en dire plus ?

JLR : Je cherchais un sous-titre, et les Chinois aiment bien les « expressions en quatre caractères » des sortes de proverbe. Et comme d'autre part on parle beaucoup en Chine de small comfort (xiaokang), j'ai rajouté great expectations pour équilibrer. Je veux dire par là que le gouvernement voudrait étendre cet état de small comfort (le niveau de vie classe moyenne) à une très large majorité de la population et donc que celle-ci a des grandes attentes en la matière. Tout le monde veut être classe moyenne et c'est donc politiquement très dangereux.


Pourquoi ? Quel serait le danger ?

JLR : Dans toutes les sociétés modernes en croissance, on explique à la population qu'une amélioration continuelle du niveau de vie ne dépend que d'eux, que la société donne à chacun des opportunités « de se réaliser ». Ce discours marche très bien en Chine et c'est ce qui fait que les Chinois acceptent les inégalités, la corruption. Le problème est que si les gens qui réussissent parfaitement leurs études, qui accumulent les compétences et qui se dévouent à leur travail se rendent compte que cela ne suffit pas, le contrat social s'écroule. C'est le problème du capitalisme, il promet beaucoup mais il ne donne pas grand-chose. Et une des raisons de la réussite du capitalisme chinois est qu'il promet beaucoup…. Il a donné un peu, va-t-il continuer ?


Les membres de la classe moyenne ont-ils une conscience politique ? Quels sont les sujets sur lesquels ils sont susceptibles de se mobiliser ?

JLR : Pour moi il n'existe pas de classe moyenne à proprement parler mais des catégories intermédiaires que l'on regroupe sous ce terme alors qu'elles n'ont pas grand-chose en commun. Dans le domaine politique c'est évident. Les mouvements dans lesquels sont impliqués ces groupes intermédiaires sont très divers et très localisés. Il s'agit de s'opposer à un promoteur immobilier indélicat, de faire fermer une usine polluante, bref des actions qui causent un tort à un groupe très particulier d'individus. Il n'y a pas de mobilisation à une échelle conséquente.

Vous avez effectué plusieurs longs séjours en Chine et avez pu côtoyer de nombreux étudiants auprès desquels vous avez réalisé une enquête. Les étudiants issus de la classe moyenne ont-ils des aspirations liées à une certaine ascension sociale ?

JLR : On peut dire que tous les étudiants veulent faire partie de la classe moyenne. Le problème est que le chômage connaît une progression spectaculaire chez les jeunes diplômés. À l'heure actuelle, la Chine veut moderniser son économie, la rendre plus productive, plus efficace, plus high tech. Mais cela conduit à une diminution des postes de travail et les gens bien formés sont d’ores et déjà trop nombreux pour occuper les emplois qualifiés.


Pour clore cet entretien, je vous propose de revenir sur l’image choisie pour illustrer la couverture de l’ouvrage. On y voit une jeune femme chinoise, portant des vêtements « modernes », attablée devant un grand bol de nouilles et un ordinateur portable sur lequel on peut imaginer qu’elle travaille connectée, ou qu’elle « tchate » sur des réseaux sociaux. On y distingue également le décor dans lequel elle est installée, qui ressemble à un lieu de restauration simple et traditionnel. Pourquoi cette image vous parle-t-elle ?

JLR : D'abord parce que cette image est « posée », « construite ». C'était une obligation énoncée par la maison d'édition. Pour éviter les problèmes de droit à l'image, il fallait une photo qui ne devait rien au hasard. Or la façon dont est traitée la classe moyenne en Chine est une affaire de représentation, d'imaginaire, d'illusion, de fantasme, de pose et de mode. Et donc avec cette photo, nous étions parfaitement dans le thème. J'aime bien cette photo aussi parce qu'elle est ringarde. La façon dont la jeune fille est habillée est passée de mode, le thème « tradition et modernité » est aussi complètement kitsch et tous les Chinois à qui j'ai montré la photo m'ont dit que plus personne n'avait ce modèle de Mac. La photo évoque donc bien ce jeu de miroir continuel que constitue le discours sur la classe moyenne. On est toujours le « plouc » de quelqu'un…


Entretien réalisé par Miriam Périer