L’Autre Printemps 1968 - 50 ans après. Introduction au colloque du 24-25 mai 2018

Les dossiers du CERI
Date : 
09/2018

« Les enfants du siècle prochain apprendront l’année 1968 comme nous avons appris l’année 1848 ». En attendant de vérifier cette affirmation de Hannah Arendt, il est certain que l’année 1968 mérite, au même titre que 1848 ou 1989, d’être étudiée comme un des rares moments (non guerriers) au XXe siècle que l’on peut considérer comme véritablement transeuropéens et qui fut – à des degrés divers – vécu comme tel par les Européens. Il n’y a pas, comme en 1848, de diffusion ou de propagation d’une vague à partir d’un centre (Paris-Francfort-Vienne-Budapest-Prague). La simultanéité des mouvements de contestation et leur dynamique transnationale justifient cependant que nous les abordions de manière comparative et interactive. Partant du Printemps tchécoslovaque de 1968, le colloque n’avait pas pour objectif d’en faire l’histoire et de mettre l’accent sur ses particularités mais de le situer d’emblée dans une problématique de remise en question de l’ordre politique interne et externe (la division de l’Europe) pour explorer la circulation des idées et des logiques de contestation à la fois en Europe du Centre-Est (Varsovie, Prague, Belgrade…) comme des interactions et des malentendus qui ont pu se faire jour avec les mouvements qui se développèrent alors en Europe occidentale (Paris, Berlin-Ouest, Rome…).

Ce colloque sur l’Autre 1968 ne fait donc pas partie des commémorations en cours, mais se veut une invitation à la réflexion sur un tournant de l’histoire européenne. C’est une façon d’élargir, de décentrer les nombreuses commémorations du Mai parisien où se mêlent autocélébration d’une génération sur le départ et désir d’imitation stimulé par les médias en quête d’une opposition au pouvoir en place.

Le cinquantenaire de 1968 que nous allons évoquer est placé côté tchèque et slovaque dans une perspective historique plus longue qui renvoie au centenaire de la création de la Tchécoslovaquie en 1918. La commémoration devient ici prétexte à une réflexion sur le passé présent, et la tentation est grande de situer 1968 dans la lignée des « 8» de l’histoire tchécoslovaque qui sont autant de révélateurs et de tournants de l’histoire européenne : 1918, création de l’Etat dans le cadre d’un nouvel ordre européen façonné avec une contribution majeure de la France ; 1938, Munich et la dissolution de cet ordre avec l’abandon de la Tchécoslovaquie à l’Allemagne hitlérienne par les puissances sensées garantir sa sécurité ; 1948 le « coup de Prague » scelle le début de la guerre froide et la division de l’Europe ; 1968, la tentative d’en sortir en proposant , avec le « socialisme à visage humain » une « troisième voie » entre les deux systèmes en place. Enfin, la « révolution de velours » était prévue pour 1988, mais les tergiversations de Gorbatchev ont un peu retardé le calendrier de la providence. Tous les « 8» de l’histoire tchécoslovaque représentent des enjeux européens : entre Est et Ouest, entre capitalisme et socialisme, entre démocratie et tyrannie.

Il y a, bien entendu, différentes lectures de 1968 à l’Est comme à l’Ouest. A Prague, un premier débat avait opposé dès l’automne 1968 deux grands intellectuels tchèques, Milan Kundera et Vaclav Havel, sur la signification du Printemps et de sa défaite. Le premier considérait, avec une touche de messianisme, que le Printemps de Prague, la tentative de combiner socialisme et démocratie avait, malgré sa défaite une portée européenne durable. Havel, plus sobre, disait qu’en rétablissant les libertés civiques et en abolissant la censure, la Tchécoslovaquie en 1968 ne faisait que rattraper les autres pays européens. 1968 comme quête de « normalité ».Mais laquelle ? Et qu’est-ce que la « normalité » de la démocratie européenne aujourd’hui ? Ce n’est plus qu’une question, il s’agit d’une inquiétude.

Il y a une deuxième dimension du Printemps tchéco-slovaque que nous aborderons, à savoir la dimension centre-est européenne. Répondant à une enquête d’un journal littéraire pendant le Printemps 1968 « Où allons-nous, vers quoi, avec qui ? », le philosophe Ivan Svitak avait donné la réponses la plus concise : « De l’Asie vers l’Europe, seuls ». Cette boutade reflétait un sentiment d’isolement mais n’était pas tout à fait exacte. Le Printemps de Prague et son écrasement ne doit pas faire oublier la dimension centre-est européenne de 1968. En mars 1968, à Varsovie, le mouvement estudiantin contre la censure puis contre la répression, la purge politique et universitaire qui s’en suivit et la campagne antisémite du régime qui poussa quelques 13 000 Juifs polonais à l’exil marquèrent un tournant dans la vie politique et intellectuelle du pays. Alors qu’à Prague on esquissait des projets autogestionnaires en se référant parfois à l’expérience yougoslave, à Belgrade, les étudiants lancèrent au début de l’été 1968 un mouvement de contestation (Maspok) contre un pouvoir qui vidait le terme d’autogestion de sa substance. Tito avait magistralement retourné la situation en sa faveur (« Je vous ai compris…») et pouvait en août se rendre à Prague pour soutenir les réformateurs face aux pressions de Moscou. L’histoire retiendra que Dubcek n’était pas un Tito et n’avait pas la volonté, la détermination de ce dernier pour s’opposer à Moscou.

Le Printemps de Prague a été la tentative la plus poussée de réformer le système de l’intérieur. Son échec s’avéra à terme lourd de conséquences pour sa survie. Au lendemain de 1989, Jiri Dienstbier, un éminent journaliste soixante-huitard devenu dissident, puis prisonnier politique, puis… ministre des Affaires étrangères en décembre 1989, affirme lors de sa première rencontre avec Gorbatchev:« En août 1968, vous avez étranglé les espoirs du Printemps de Prague ».  Gorbatchev lui répond : « Bien plus que cela, en août 1968, nous nous sommes étranglés nous-mêmes » !
Ceux qui débattent pour savoir qui de la révolution hongroise de 1956 ou de Solidarnosc en Pologne a le plus contribué à la chute du communisme ne devraient pas négliger la contribution tchécoslovaque à cette entreprise en 1968.

La révolution de 1989 n’a pas cherché à reprendre là où le Printemps 1968 s’était arrêté. Il ne s’agissait plus de démocratisation du socialisme mais d’une transition vers la démocratie et c’est Vaclav Havel et non Dubcek qui incarné ce mouvement.
Enfin, la dimension européenne et plus généralement internationale de 1968 est le troisième thème que nous aborderons. Qu’avaient en commun les contestataires de Paris et de Prague, Varsovie et Berlin ? Paul Berman, écrivain américain, parle à ce propos d’une « fraternité incohérente » d’une révolte générationnelle.
Milan Kundera souligne plutôt le contraste entre les deux parties de l’Europe (en 1978) : « Le Mai parisien fut une explosion de lyrisme révolutionnaire. Le Printemps de Prague, c’était l’explosion du scepticisme postrévolutionnaire...Le Mai parisien était radical. Ce qui, pendant de longues années, avait préparé l’explosion du Printemps de Prague, c’était une révolte populaire des modérés ».

Simultanéité n’est pas similitude ! Les interactions et les malentendus avec les mouvements qui se développèrent alors en Europe occidentale nous intéressent aussi dans la mesure où ils permettent parfois d’éclairer ceux d’aujourd’hui.
Après la défaite, une convergence entre la dissidence à l’Est et les intellectuels antitotalitaires post-soixante-huitards à l’Ouest s’est esquissée dans un contexte marqué par l’épuisement du marxisme en Europe et l’émergence de la Charte 77 et de Solidarnosc.
Cependant, ce dialogue s’est progressivement estompé après 1989 comme si n’ayant plus d’ennemi commun ni à faire face à la division de l’Europe, nous n’avions plus grand chose à nous dire.
Au-delà des héritages politiques, l’après-1968 constitue aussi l’éclipse des utopies politiques et l’avènement de la « tyrannie du présent ». 1968 représentait l’ouverture et la dimension transnationale. Aujourd’hui prévalent la tentation de la fermeture et le retour des nationalismes. La montée du national-populisme est également une façon de se défaire des héritages de 1968. « Nous sommes entrés dans une période historiquement régressive »  déclare Edgar Morin.

Voilà résumées les grandes lignes de notre colloque. Partant du Printemps de Prague de 1968, il s’agira d’appréhender un phénomène transnational à travers la circulation de thématiques et de répertoires d’action et ainsi non seulement permettre un regard renouvelé sur 1968, mais contribuer à la réflexion sur la difficile construction d’un espace public européen.