Entretien avec Thierry Balzacq

Entretien/Analyse
Date : 
19/02/2019


Thierry Balzacq
a rejoint le CERI en janvier 2019 comme professeur des universités. Ses travaux portent sur les relations internationales et la sécurité entre autre. Il nous parle de son parcours, de ses recherches et de ses projets.

Quel a été votre parcours avant de rejoindre le CERI ?

La thèse que j’ai soutenue à l’Université de Cambridge portait sur la contribution du pragmatisme à notre compréhension et à notre étude de la sécurité. Avant ma thèse, j’ai étudié dans deux facultés différentes de l’Université de Louvain (Sciences politiques et Philosophie) où j’ai obtenu deux Bachelors of Arts et deux MPhil, en 1999 et en 2000. En 2003, j’ai remporté une bourse de la Belgian American Educational Foundation (BAEF), ce qui m’a permis de suivre des études postdoctorales à l’université de Harvard, autour de la question de la culture stratégique. J’ai pris part au séminaire de Ian Johnson sur les nouvelles approches de la sécurité. J’aurais pu rester aux Etats-Unis mais des raisons familiales m’ont ramené en Europe. Je me suis alors rendu compte qu’il n’était pas simple pour un Français qui n’avait jamais étudié en France de trouver une place dans son pays. En 2005, j’occupais mon premier emploi au Center for European Policy Studies (CEPS) à Bruxelles. La même année, j’ai été nommé à l’université jésuite de Namur, où j’ai pu apprécier les bienfaits de l’enseignement. En 2016 j’ai reçu la Francqui Research Chair (la plus haute distinction académique belge) pour mes recherches sur la sécurité et les relations internationales.

Comment voyez-vous le monde académique ?

Pour moi, les universitaires sont des nomades contemporains. J’apprends réellement au travers de mes voyages. Les contacts avec des environnements étrangers sont essentiels car non seulement ceux-ci nous apprennent à revoir nos idées et à progresser intellectuellement mais ils permettent par ailleurs des échanges avec d’autres universités et ils génèrent des transactions culturelles intenses. Je suis très intéressé par la façon dont les étudiants apprennent dans différents contextes et comment mes collègues mènent leurs enseignements et mobilisent des innovations pédagogiques pour faire avancer l’apprentissage. En outre, je suis de très près les évolutions de l’enseignement supérieur dans le monde. Pour moi, l’enseignement supérieur est le nouveau terrain de la compétition internationale. Les Etats qui ne parviendront pas à le comprendre seront disqualifiés, ce qui aura des conséquences économiques, culturelles et politiques lourdes. J’ai été en poste dans diverses universités, y compris à la London School of Economics and Political Science, à l’Université d’Edimbourg, à McGill, à Aberystwyth, à la National University of Singapore, mais aussi l’Australian National University.

Enfin, je suis convaincu qu’il est nécessaire d’entretenir une discussion permanente entre les universitaires et les décideurs politiques, en veillant à ce qu’il n’y ait aucune compromission de l’intégrité intellectuelle des enseignants chercheurs. J’ai collaboré avec le ministère de la Défense français (2014-2016), j’ai été à la tête d’une équipe d’experts pour le parlement européen ou agi en tant qu’expert pour la Commission européenne. En 2018, j’ai été conseiller en planification stratégique auprès du ministère de l’Intérieur australien.

Du point de vue de votre recherche, quels ont été vos principaux centres d’intérêt ?

Au cours de mes études, je me suis intéressé à la question du discours sécuritaire et de sa relation à l’ordre social. J’ai mené cette recherche dans le cadre de la théorie de la sécuritisation, un champ dans lequel j’ai suivi trois axes. J’ai d’abord essayé de développer une nouvelle approche qui propose une lecture plus sociologique de la sécurité, en combinant l’étude des discours, des pratiques et des outils de la sécurité. Cette perspective est originale en ce qu’elle relie des lectures traditionnelles et critiques de la sécurité, ce qui m’a permis de dialoguer avec des membres de différentes écoles de pensée, y compris les écoles dites réaliste, constructiviste et poststructuraliste.

Je défends une recherche fondée sur l’identification du problème, ce qui implique que les théories sont des moyens et non des camisoles idéologiques. Ensuite, et parce que je suis mal à l’aise avec certaines critiques a priori de la sécurité qui n’énoncent pas le critère employé pour évaluer les politiques sécuritaires, je me suis intéressé aux conditions de possibilité d’une légitimité des politiques de sécurité. Les recherches empiriques que j’ai pu mener ont montré que tout ordre social qui dérive de politiques de sécurité est caractérisé par une relation spécifique à la confiance sociale, à l’Etat de droit, et à l’émancipation individuelle. J’ai pu montrer que ces trois éléments sont utilisés par les individus comme des indicateurs – souvent pris séparément – du degré de légitimité de l’ordre social produit par les politiques de sécurité. En fonction de cette évaluation, ils adoptent des stratégies différentes pour contester l’ordre social.
Enfin, j’ai mis en place un nouveau cadre d’analyse de la sécurité, qui met l’accent sur la valeur ajoutée du croisement triangulaire des méthodes. A l’époque, il s’agissait d’une rupture radicale avec de nombreuses approches critiques qui travaillaient presque exclusivement à partir d’une analyse du discours ou d’approches ethnographiques.

Grâce à ma double formation en sciences humaines et sociales, ma recherche traverse sans cesse les frontières disciplinaires. J’essaie d’aborder toute question à partir de différents champs de connaissance (ce qu’on qualifie par ailleurs de « disciplines »). Ce que je trouve réellement difficile est que dédier toute mon attention à un sujet unique. J’ai toujours navigué entre plusieurs sujets, ce qui est un excellent moyen d’éviter l’ennui. J’ai en permanence deux ou trois projets en cours et j’oscille entre l’un et l’autre en fonction de mes lectures, du rythme auquel ma pensée progresse sur tel ou tel sujet. Si une telle approche peut être effectivement assez prenante et qu’elle implique que certains projets prennent plus de temps que ce que j’avais pu prévoir, j’ai été assez chanceux pour l’instant et mes projets se sont toujours enrichis mutuellement.
Ainsi, tandis que je travaillais sur la sécuritisation et les approches critiques de la sécurité au sens large, j’ai aussi conduit des recherches sur les politiques de l’Union européenne aux frontières, y compris sur la coopération policière et la politique européenne de voisinage. J’ai publié des articles sur l’OTAN et la coopération militaire européenne (sur la culture stratégique, la confiance dans la coopération pour la sécurité, etc.), la théorie de l’Actor-Network et la cyber sécurité, l’éthique de la guerre, et le gouvernement du risque et de la sécurité.

Quels sont vos sujets de recherche actuels ? Explorez-vous de nouveaux thèmes ?

Je travaille sur la question de la grande stratégie depuis cinq ans. Mon objectif est de tenter de renouveler la manière dont la grande stratégie a été étudiée jusqu’à présent, en adoptant une approche comparative et inductive. Avec Simon Reich (Rutgers) et Peter Dombrowski (US Naval War College), nous avons mis en place la Global Initiative on Comparative Grand Strategy (GICGS), qui nous a permis d’analyser un nombre de cas bien supérieur à ce que nous aurions pu faire individuellement et nous en avons fait émerger un cadre analytique robuste qui, nous l’espérons, pourra être encore développé. Nous publions en juillet prochain un ouvrage collectif intitulé Comparative Grand Strategy: A Framework and Cases (Oxford University Press). Je travaille également avec Ron Krebs sur un manuel intitulé Oxford Handbook of Grand Strategy et je co-rédige un ouvrage avec Simon Reich provisoirement intitulé Reinventing Grand Strategy. Ces années de recherche et ces projets m’ont permis de proposer un cours sur la grande stratégie à Sciences Po (le premier, à ma connaissance). 

Pour qu’une nation développe et mette en œuvre une grande stratégie, sa société doit comprendre et accepter les objectifs, les manières de procéder et les moyens choisis par l’Etat. De fait, la grande stratégie croise la cohésion sociale mais en travaillant sur les fondations nationales de la grande stratégie, il m’est apparu que cette exigence était un défi de taille pour des sociétés de plus en plus fragmentées. Par exemple, les affirmations selon lesquelles les sociétés occidentales sont polarisées me sont apparues comme des intuitions aux faibles preuves empiriques et qui méritaient un examen attentif. A partir d’une approche foucaldienne, j’ai décidé d’aborder la question en la déplaçant, ce qui allait me permettre, je l’espérais, de rassembler les pièces du puzzle original. La question s’est donc transformée : comment une nation peut-elle développer et poursuivre un projet collectif (la stratégie étant pour moi le plus grand type d’entreprise collective) ? Existe-il un lien – causal ou autre – entre les fragmentations au sein des nations et les perturbations internationales ?

Grâce, entre autres, aux nombreuses discussions avec mes collègues et mes amis, ces questions sont venues nourrir un nouveau projet. J’essaie en effet d’étudier la manière dont les Etats parviennent à construire des ponts quand le système est polarisé. L’un des ouvrages sur lesquels je travaille s’intéresse à la manière dont les Etats façonnent des compromis au sein de contextes polarisés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ici encore, l’objet de ma recherche croise mes enseignements : je suis actuellement en train de préparer un nouveau cours intitulé Pluralism and World Ordering. Il ne s’agit pas d’un module d’enseignement dédié à la diversité culturelle, comme on pourrait l’entendre lorsqu’on évoque le pluralisme, même si cela fait partie de l’enseignement. L’objectif du cours est plus ambitieux car nous examinerons des questions allant du pluralisme et du relativisme épistémologiques (la question des multiples « vérités ») au pluralisme légal et à leurs conséquences sur l’ordre social à différents niveaux. Le cours se nourrit et intègre différentes disciplines, y compris l’anthropologie, la théorie politique, la sociologie, les études comparatives, les relations internationales, et le droit.

Etes-vous engagé dans des projets collectifs au CERI et ailleurs ?

Je viens de rejoindre un nouveau groupe de recherche sur le multilatéralisme, sous l’impulsion de Frédéric Ramel. L’un des principaux objectifs de ce groupe est de produire une forme améliorée du multilatéralisme. En théorie, mon apport sera normatif. Je suis très enthousiaste à propos de ce projet, non seulement parce qu’il correspond à l’un de mes centres d’intérêts mais aussi parce qu’il me permettra de davantage interagir avec mes collègues de Sciences Po et des chercheurs d’autres universités en France, sur un sujet que j’estime urgent pour la politique mondiale. La profondeur et la variété de l’expertise disponible in situ, fait de Sciences Po le lieu d’accueil naturel pour un projet de cette ampleur. Le projet comprend une part internationale importante car nous prévoyons d’inviter des collègues étrangers dont la recherche complètera la nôtre. Le projet correspond réellement à l’une des préoccupations principales de Sciences Po, à savoir : comment articuler différents champs de recherche afin de développer un savoir innovant et ouvert sur l’un des principaux problèmes de notre temps.

Entretien réalisé par Miriam Périer