Entretien avec Adam Baczko

Entretien/Analyse
Date : 
30/11/2019


Adam Baczko vient de rejoindre le CERI. Il nous parle ici de son parcours, de ses précédentes recherches et de ses projets.

Quel a été votre parcours avant de rejoindre le CERI ?


Après un double BA in War Studies and History au King’s College London, je me suis inscrit en master, puis, en 2011, en doctorat de sciences sociales, mention études politiques, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, sous la co-direction de Stéphane Audoin-Rouzeau et de Gilles Dorronsoro. En septembre 2014, j’ai été invité à séjourner un an à Yale University au sein du programme Order, Conflict and Violence supervisé par Stathis Kalyvas, puis j’ai passé le second semestre 2015 à l’Institut für die Wissenschaften vom Menschen (IWM), à Vienne. L’année suivante, j’ai été récipiendaire de la Trajectories of Change Fellowship de la part de la Zeit-Stiftung Ebelin und Gerd Bucerius, une fondation allemande qui finançait alors un programme sur les transformations des Etats et des sociétés contemporaines. Parallèlement, j’ai été engagé comme chercheur au sein du programme ERC « Social Dynamics of Civil Wars » dirigé par Gilles Dorronsoro à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, position dans laquelle je suis resté jusqu’à mon entrée au CERI.

Pouvez-vous nous parler de vos travaux en cours ?



Mes recherches portent sur l’exercice de la justice dans des contextes de guerres civiles, en particulier en Afghanistan, en Syrie et, dans le futur, au Mali. Je retravaille les approches sociologiques de l’Etat et du droit en conceptualisant les guerres civiles non pas comme des situations de non-droit mais de compétition entre systèmes juridiques. J’interroge la façon dont les différents belligérants font reconnaître les décisions de leurs juges comme des actes juridiques dans un contexte où rendre justice est indissociablement une activité politique, un instrument de contrôle social et un enjeu de la guerre.

Je termine actuellement l’ouvrage tiré de ma thèse intitulé La guerre par le droit. Justice, domination et violence en Afghanistan (2001-2018). À travers une enquête de terrain de douze mois étalés entre 2010 et 2016 en Afghanistan, j’analyse les implications sociales et politiques de la formation d’un droit par l’insurrection Taliban. Je montre que les Taliban mettent en place leurs tribunaux dans un contexte d’incertitude juridique radicale causée par des décennies de guerre civile et alimentée, après 2001, par l’intervention militaire occidentale. En vue d’assurer l’impartialité de ses juges, l’insurrection les intègre dans un système institutionnel et tâche d’encadrer leurs pratiques par des procédures rudimentaires d’objectivation. Tout en restant pris dans la guerre, ce système juridique permet au mouvement armé de régler certains conflits privés et, par-là, de légitimer son emprise territoriale et d’appliquer son programme politique.

Parallèlement, j’ai travaillé sur la trajectoire de la guerre civile syrienne, avec un intérêt marqué pour la formation d’institutions juridiques par les différents belligérants entre 2011 et 2015-2016. Ce projet, mené conjointement avec Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, a débouché sur l’ouvrage Syrie. Anatomie d’une guerre civile (CNRS Editions, 2016).

Actuellement, je commence une nouvelle recherche sur la production juridique des opérateurs extérieurs dans les interventions internationales, notamment à travers le cas du Mali. Je souhaite étudier les circulations de l’expertise et l’application des programmes, tant sur le plan du système juridique officiel que des projets plus informels de résolution des litiges. Le cas du Mali m’intéresse tout particulièrement car les programmes liés au droit et à la justice présentent de nombreuses similitudes avec ceux que j’ai observés en Afghanistan dans les années 2010 mais aussi des différences qui me semblent particulièrement déterminantes de ce qui se joue dans les différentes interventions militaires occidentales depuis la fin de la guerre froide.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur la justice et les mouvements armés ? D’où vient votre intérêt pour cette thématique ?

Mon intérêt pour les mouvements armés est ancien, puisque je me suis intéressé à ces questions dès ma licence en études de la guerre. Dans le contexte des interventions militaires en Irak et en Afghanistan post-11 septembre, je voulais mieux comprendre l’ancrage social des insurrections qui résistaient à l’armée américaine. Je sentais que les descriptions habituelles de ces mouvements armés en Europe et aux Etats-Unis étaient simplistes et empêchaient de comprendre leur implantation croissante dans ces deux pays, en dépit de la supériorité technologique de l’armée américaine. A partir de 2009, je me suis donc rendu en Irak, puis en Afghanistan dans le but de mieux comprendre les dynamiques sociales et politiques qui sous-tendaient ces conflits armés.

Mon intérêt pour le droit est venu de mes premiers entretiens avec des Afghans habitant dans les campagnes et dont le quotidien était marqué par la guerre. Alors que je leur posais des questions sur les pratiques de l’insurrection, eux choisissaient de s’étendre sur les litiges privés, fonciers notamment, dans lesquels ils étaient impliqués et dont le rôle apparaissait essentiel dans leur appréciation des différents belligérants. Ainsi, lors d’un terrain en avril 2011, deux opposants déclarés aux Taliban m’ont expliqué préférer faire appel aux juges des Taliban plutôt qu’à ceux du régime et ils ont commencé, alors qu’ils avaient critiqué de manière virulente le mouvement armé, à louer le fonctionnement de ses institutions judiciaires. J’ai compris qu’il se jouait là quelque chose de décisif et je me suis donc penché sur le fonctionnement des tribunaux Taliban.

Dès que j’ai voulu, dans une démarche comparative, rendre compte de la spécificité d’un tel investissement dans le droit au sein d’un mouvement armé, leur présence systématique leur ? à qui, quoi se rapporte ce « leur » ? je pense qu’il s’agit des systèmes juridiques des mouvements armés ? m’est apparue, chez les LTTE au Sri Lanka, les FARC en Colombie, l’insurrection post-2011 et le PYD en Syrie, partout. Généralement mentionnés de manière succincte, ces systèmes juridiques et leurs effets sociaux et stratégiques sont largement sous-estimés. Chacun des conflits armés sur lesquels je me suis penché, derrière l’affrontement militaire, se joue une lutte juridique pour se faire reconnaître comme l’autorité légale, officielle, celle à même de dire le droit, et donc de définir les pratiques sociales autorisées et interdites. Il manque un mot dans cette phrase le premier ? Derrière chacun de conflits…

Dans quels projets collectifs êtes-vous engagé, au CERI et ailleurs ?

Je ne suis pas encore impliqué dans un projet collectif au CERI, mais j’aimerais beaucoup contribuer à en former un autour des questions juridiques en lien aux conflits armés, au terrorisme, à toutes ces questions qui posent le problème de l’articulation entre les juridictions nationales et internationales. Par ailleurs, je viens de rejoindre le comité de rédaction de la revue Critique internationale, une revue qui défend une démarche comparative en sciences sociales, qui me paraît essentielle aujourd’hui.

Je suis membre du programme ERC « Social Dynamics of Civil Wars » coordonné par Gilles Dorronsoro à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, un projet qui se termine l’année prochaine. Il implique une quinzaine de chercheuses et de chercheurs sur les guerres civiles en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Turquie, au Mali, au Sud-Soudan, en Côte d’Ivoire et en Ukraine. Ce groupe de recherche analyse de manière comparative les guerres civiles contemporaines dans une perspective sociologique, rompant ainsi avec la tendance actuellement dominante à une appréhension des conflits armés de manière ad hoc, comme si les concepts centraux des sciences sociales, la socialisation, l’institutionnalisation ou la domination cessaient d’être pertinents dès lors que des hommes prennent les armes. Il nous semble au contraire que l’outillage théorique des sciences sociales est d’autant plus pertinent qu’il aide à mieux comprendre les dynamiques sociales sous-jacentes au conflit que la focalisation exclusive sur la violence armée rend invisible. En retour, une telle perspective permet de repenser certains de nos concepts qui sont souvent caractérisés par certains biais liés à la concentration des travaux sociologiques et politistes sur les sociétés européennes et nord-américaines.

Propos recueillis par Corinne Deloy