Emirats arabes unis : la tolérance religieuse au service de l’intolérance politique

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Date: 
21/03/2019


Au début du mois de février 2019, le pape François a été reçu en grande pompe pour une visite de trois jours aux Emirats arabes unis, la première d’un souverain pontife dans la péninsule arabique. Cette initiative est la dernière manifestation de la politique menée depuis plusieurs années par Abu Dhabi, qui veut apparaître comme une oasis de « tolérance religieuse » dans un environnement marqué par la montée de l’« extrémisme ». Depuis 2014, les Emirats organisent annuellement un Forum pour promouvoir la paix dans les sociétés musulmanes et ils ont co-sponsorisé, en janvier 2016, la Déclaration de Marrakech sur les droits des minorités religieuses en terre musulmane. Dans cet effort, les Emirats se sont beaucoup appuyés sur le grand imam Ahmed el-Tayeb et sur l’institution qu’il préside, l’université al-Azhar du Caire, dont ils sont l’un des principaux financiers et qui est aujourd’hui repassée sous la coupe du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, grand allié régional d’Abu Dhabi.

Cette politique religieuse est le pendant du modèle économique adopté par les Emirats – celui d’une économie ouverte, mondialisée, désireuse d’attirer les investisseurs et les expatriés dans un environnement où ils se sentent à l’aise. Il faut reconnaître les succès de ce modèle, les Emirats jouissant d’un taux de croissance enviable porté par une économie bien plus diversifiée que celle de ses voisins pétroliers. C’est d’ailleurs ce modèle qui inspire aujourd’hui le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui voudrait faire de l’Arabie Saoudite une version XL de son petit voisin. La politique de « tolérance religieuse » des Emirats est cependant loin d’être exempte d’arrière-pensées politiques.

Les Emirats ont commencé à multiplier les initiatives de promotion de la « tolérance » religieuse dans la foulée des soulèvements arabes. Ces soulèvements ont représenté un véritable traumatisme pour Abu Dhabi, qui craignait leur contagion. Les Emirats se sont ainsi, très tôt, rangé dans le camp de la contre-révolution arabe, dont ils sont devenus l’un des fers de lance. Leur obsession s’est principalement cristallisée sur les Frères musulmans, plébiscités dans les urnes en Egypte et en Tunisie après 2011 et qui, aux yeux d’Abu Dhabi, ont pour principal défaut de représenter une alternative politique à l’ordre ancien que la vague printanière avait cherché à balayer. Les Frères musulmans ont été formellement désignés comme « organisation terroriste » par les Emirats arabes unis en novembre 2014.

Peu après le début des soulèvements, les Emiriens ont commencé par faire le ménage chez eux. La petite société civile du pays a été laminée par une série de vagues répressives sans précédent. Des dizaines d’activistes, accusés – souvent à tort – d’appartenance aux Frères musulmans, ont été condamnés à de lourdes peines de prison lors de procès expéditifs. La chape de plomb sécuritaire est aujourd’hui telle que les Emirats sont sans doute le plus « orwellien » des Etats de la région. Libéralisme économique et ultra-autoritarisme politique s’y conjuguent dans un modèle où le marché remplace le marché des idées.

La contre-offensive émirienne s’est ensuite traduite par un hyper-interventionnisme diplomatique et militaire, d’abord discret puis de plus en plus assumé. En Egypte, les Emirats ont pris part au renversement par l’armée, en juillet 2013, du premier président démocratiquement élu du pays, le Frère musulman Mohamed Morsi. En Tunisie, ils ont apporté leur soutien financier au parti Nidaa Tounes, formé pour contrer les ambitions d’Ennahdha. En Libye, ils ont massivement soutenu le maréchal Haftar qui, depuis Benghazi, se rêve en Sissi libyen. Au Yémen, où ils interviennent militairement contre les insurgés Houthis aux côtés et à la demande de leurs alliés saoudiens, ils ont tout fait pour marginaliser le parti islamiste al-Islah, pourtant principale force politique du camp légitimiste. Enfin, les Emirats Arabes Unis sont à l’origine du boycott du Qatar décrété en juin 2017, avec l’appui de l’Arabie Saoudite, de l’Egypte et du Bahreïn. Abu Dhabi ne pardonne pas le soutien de Doha aux soulèvements de 2011 et aux partis issus des Frères musulmans et voudrait faire plier son voisin gazier.

Tout ceci s’inscrit plus largement dans une stratégie expansionniste tout à fait inédite pour ce petit Etat du Golfe. Les Emirats ont aujourd’hui une présence massive en Afrique de l’Est – de Djibouti jusqu’au Somaliland. Cette présence est à la fois militaire, via les bases construites par Abu Dhabi, et commerciale, grâce aux ports contrôlés par l’entreprise Dubai Port World. Par-delà les intérêts économiques, il s’agit aussi de concurrencer le Qatar, jadis influent dans cette partie du monde. L’offensive au Yémen a également permis aux Emiriens de s’emparer de l’île de Socotra, dont la position stratégique leur garantit le contrôle du golfe d’Aden.

Dans ce contexte, la politique de promotion de la « tolérance religieuse » sert de justification idéologique à la lutte très politique qui oppose les Emirats au Qatar et aux Frères musulmans, qu’Abu Dhabi a vite fait d’assimiler aux djihadistes de l’Etat islamique et d’al-Qaïda. Cette politique sert aussi à assurer à Abu Dhabi le soutien des pays occidentaux, qui voient d’un œil favorable les efforts émiriens pour « contrer l’extrémisme violent ». En parallèle à sa stratégie de promotion culturelle axée sur les musées (tels le Louvre Abu Dhabi) et les universités (la Sorbonne ou NYU Abu Dhabi), il s’agit ainsi d’une nouvelle assurance-vie que s’offre ce petit pays aux grandes ambitions. On peut évidemment se réjouir de certaines des initiatives portées par les Emirats arabes unis. Encore faudrait-il ne pas se leurrer sur leurs objectifs.