Les Etats-Unis et l’islam politique. Composer avec les Frères musulmans égyptiens dans les révolutions arabes

01/2016

Un enjeu spécifique de l’étude des politiques étrangères ?

L’objet de cette contribution est de faire la lumière sur la politique islamiste des Etats-Unis. En tant que grande puissance, dont les intérêts, et par conséquent le périmètre d’action diplomatique et militaire, concerne de manière privilégiée le monde musulman, à commencer par le Moyen-Orient, ce pays accorde une importance cruciale à l’ensemble des acteurs qui ont l’ambition d’y dessiner le paysage politique. Un tel constat se vérifie d’autant plus depuis que cette région est en ébullition à la faveur des bouleversements et dynamiques révolutionnaires qui ont notamment permis, dans plusieurs pays, l’arrivée au pouvoir des représentants de l’islam politique. Allié principal de l’Etat d’Israël ainsi que de certains Etats arabes, au premier rang desquels les monarchies du Golfe, la Jordanie et l’Egypte, les Etats-Unis doivent en outre composer avec la problématique énergétique, la violence émanant de certains groupes les prenant pour cible ainsi que les chamboulements qui depuis quelques années ont mis fin au statu quo dans cette région du monde1.

L’islamisme, courant de pensée vieux de près d’un siècle, plus particulièrement structuré autour de l’héritage de l’Association des Frères musulmans, fondée par Hassan al-Banna en 1927, a été, à tout le moins jusque ce que les circonstances politiques ne l’éloignent des sphères de pouvoir dans certains pays (élections en Tunisie, coup d’Etat en Egypte…), l’un des acteurs profitant des nouvelles donnes initiées depuis 2010. L’Egypte en constitue l’une des illustrations les plus saisissantes, ce qui rend l’étude des relations entre Etats-Unis et Frères musulmans dans ce pays encore plus intéressante. Pays clé pour la défense des intérêts américains et de leurs alliés (Israël au premier chef), en plus d’être historiquement le berceau de l’islam politique – courant idéologique orienté vers la prise de pouvoir à la tête des sociétés majoritairement musulmanes dans le but d’instaurer un Etat régi par la norme religieuse comprise de manière fondamentaliste -, l’Egypte a dès le commencement des « printemps arabes » suscité la plus grande attention de la part des autorités états-uniennes.

Si les liens entre responsables américains et membres des Frères musulmans ne sont pas nouveaux (ceux-ci remontant au moins au début de la guerre froide voire à l’époque coloniale2), pour la première fois de l’histoire, la première puissance étatique mondiale a dû composer durant un plus d’une année avec le principal visage contemporain de l’islamisme dans le plus grand pays arabe. Trois remarques liminaires méritent d’être exposées. Analyser la politique islamiste des Etats-Unis revêt, en effet, trois originalités.

Dans un premier temps, il est question d’une interaction entre un acteur étatique classique cherchant à défendre ses intérêts, et un acteur politico-religieux se projetant à l’échelle du monde musulman (voire par-delà). En cela, procéder à l’examen de cette relation s’inscrit dans le cadre des Global Studies qui constituent aujourd’hui l’un des paradigmes privilégiés pour renouveler l’histoire et la sociologie des relations internationales.
Ensuite, il s’agit d’une relation entre un Etat dominant du système international et un mouvement dont l’éthique politique vise, de manière assumée, à renverser les structures de ce dernier car perçues comme soutenant la prépotence d’acteurs (au premier chef les Etats occidentaux) ayant l’islam en ligne de mire. C’est pourquoi l’agenda révisionniste3 des Frères musulmans en matière de diplomatie est clairement affiché comme l’une des priorités de la politique de renouveau que comptent initier ces derniers. A cet égard, la politique extérieure américaine est clairement citée comme inique envers les musulmans lorsque l’on étudie discours et prises de position des théoriciens, cadres et militants de l’islam politique dans le domaine des relations internationales4.

Enfin, malgré son statut de mouvement transnational, l’islamisme et ses épigones, au premier rang desquels les Frères musulmans égyptiens, cherchent à exercer le pouvoir en s’inscrivant dans un Etat donné, de manière à construire une société fidèle aux préceptes de l’islam et avant de penser à une réunification de tous leurs coreligionnaires de par le monde, prélude au rétablissement du Califat. La politique islamiste des Etats-Unis doit par conséquent prendre en considération la nature duale de l’islam politique, à savoir courant de pensée visant le dépassement de l’Etat tout en cherchant ardemment à présider aux affaires publiques dans chacun des pays où des acteurs se réclamant de cette idéologie s’inscrivent. Les Frères musulmans égyptiens jouissent, à ce titre, d’une attention particulière de la part des cercles de réflexion et de décision américains en ce qu’ils sont vus depuis de nombreuses années comme l’une des forces ayant le plus à gagner d’une remise en question des structures politiques qui prévalaient jusque aux révolutions arabes. Les débats portant sur la manière d’exercer le pouvoir une fois arrivés au pouvoir représentent l’une des antiennes majeures caractérisant la production de cercles universitaires, think tanks et milieux politiques impliqués dans la réflexion stratégique américaine. Ayant fait figure durant plusieurs années de wanna be leaders, les islamistes ont nourri une pensée académique et politique que les mutations contemporains du monde arabe se sont chargées d’interroger.
Afin de procéder à l’étude de la vision américaine de l’islamisme égyptien d’inspiration frériste, incarné sur la scène politique domestique par son bras partisan (Parti de la liberté et de la justice), il est intéressant de s’attacher aux déclarations officielles émanant des officiels américains. Les analyses en termes constructivistes selon lesquelles la définition de l’intérêt d’un acteur est déterminée par les configurations inter-représentationnelles au sein desquelles il se trouve accordent une place centrale aux discours et prises de position. Cette grille de lecture, sans être la seule, se révèle pertinente pour saisir l’interprétation faite de l’islam politique par les responsables américains – notamment ceux de l’Administration Obama au pouvoir au moment des révolutions arabes – ainsi que la définition de la meilleure politique à adopter. C’est pourquoi nous nous sommes principalement intéressés aux paroles publiques traitant spécifiquement des Frères musulmans égyptiens, provenant du Président de la République, du Secrétaire d’Etat ainsi que des hauts diplomates américains. L’ensemble de ces acteurs étant liés par une ligne commue définie au sommet du pouvoir, il est possible de prendre connaissance des logiques, contours et évolutions de la politique islamiste américaine.

Penser l’islam politique dans le débat américain : entre suspicion et possibilités de coopération

La période ouverte par les dynamiques protestataires n’a pas signifié un changement de nature de la part de la diplomatie américaine à l’endroit des Frères musulmans. En effet, le débat académique et politique existe depuis longtemps sur la nature du mouvement (et plus généralement de l’islam politique) et ses pratiques s’il devait arriver au pouvoir. Engagés aussi bien dans une diplomatie publique visant à établir des canaux de connexion et de dialogue avec les sociétés non-démocratiques (où les acteurs d’opposition oscillent entre être brimés et réprimés), les responsables américains (personnes en poste en Egypte et cadres du Bureau of Near Eastern Affairs) ont depuis longtemps pris langue avec les représentants des Frères musulmans5 (même si cela s’est fait à un degré différent selon les époques).

Puisant, dans une grande mesure, dans les contacts noués avec les opposants aux régimes perçus comme conciliants, voire alliés à l’Union soviétique lors de la guerre froide, la diplomatie américaine a, au moins depuis cette période, essayé de comprendre et de travailler avec acteurs, groupes et mouvements issus de la matrice frériste. Un tel constat s’applique également aux islamistes non sunnites depuis que leur importance est réelle dans le jeu politique moyen-oriental6.

La conscience du caractère fondamentaliste de l’offre islamiste est certainement le trait caractéristique de la position américaine. Toutefois, les différentes administrations s’étant succédé, à l’époque contemporaine, ont balancé entre deux positions plus théoriques que pratiques quant à la question islamiste. C’est ainsi que George Bush Jr, interrogé en 2006 sur la participation politique du Hezbollah libanais dans son pays, répondait de la sorte : « J’aime l’idée que le peuple décide qui sera au pouvoir. Il y a un effet positif. Peut-être certains s’engageront dans la course et diront : « Votez pour moi, je détruirai l’Amérique ». Mais, je ne pense pas. Je crois que, généralement, les personnes qui concourent pour être aux affaires disent plutôt : « Votez pour moi, je vous sortirai de vos problèmes » »7.
Barack Obama, pour sa part, s’est publiquement déclaré avant son élection suspicieux par rapport au mouvement-père de l’islam politique, à savoir les Frères musulmans, les décrivant comme « peu dignes de confiance », promouvant des « opinions anti-américaines » et qui « n’honoreraient certainement pas le traité de paix avec Israël »8.

Pour directement politique qu’il soit, ce débat possède indéniablement des ramifications profondes dans le champ intellectuel et universitaire. En effet, à rebours des positions exprimées ci-dessus par les deux derniers présidents américains en exercice, les think tanks généralement considérés comme « centristes » se sont, ces dernières années, distingués par des analyses insistant certes sur la radicalité de l’idéologie islamiste mais sans nier des possibilités d’évolution, à la faveur notamment de l’insertion dans un jeu politique plus démocratique au sein duquel les forces politiques d’un pays trouveraient à s’exprimer. C’est notamment le cas de nombreux rapports émanant du Carnegie Endowment for International Peace et du Brookings Center9 alors que certains institutions telle que Rand Corporation se signale, par un degré de défiance plus élevé quant aux Frères musulmans10. La problématique de l’engagement dans le cadre d’une politique islamiste consciente oscille ainsi entre un principe de réalité assumé (le mouvement étant considéré et accepté comme le principal visage de l’opposition au régime dominant en Egypte), une crainte quant aux intérêts américains dans la région, et la quête de la stratégie la plus adaptée pour pouvoir éventuellement le moment venu composer avec le potentiel anti-statu quo compris dans l’éthique islamiste.

Ce débat n’est pas ancien et fait écho dans le monde universitaire à des fractures encore plus importantes en ce que la tradition orientaliste venue d’Europe au XXe siècle à mesure que les Etats-Unis prenaient le relais des puissances outre-Atlantique traditionnelles a engendré, et alors que le fait islamiste s’imposait comme l’un des angles majeurs d’analyse du monde musulman contemporain, de nombreuses divergences quant à son l’interprétation de celui-ci. La compréhension du phénomène représenté par l’islam politique fait ainsi l’objet d’explications différentes, sa nature religieuse étant selon les producteurs de savoir académique tantôt mise en avant ou minorée, le même questionnement étant observable au sujet de la dimension réactive de l’islamisme à une époque de domination des sociétés musulmanes11 (l’exégèse religieuse n’étant pas, pour certains, l’angle principal par lequel l’islamisme doit être abordé). Influençant les décideurs politiques, ces différentes appréhensions de l’islam radical ont été convoquées pour justifier certaines stratégies militaires et diplomatiques touchant le Moyen-Orient12.

Intégrer les Frères musulmans dans le jeu politique : appliquer le Democratic Push aux islamistes

Représentant une force politique duale, à la fois susceptible selon certains d’être intégrée au jeu politique mais également de chercher à nuire aux intérêts américains dans une région clé pour leur sécurité, les Frères musulmans ont donc fait l’objet d’une politique d’engagement teinté de méfiance13. La politique qui a prévalu jusqu’au moment de la révolution est celle de l’inclusion dans l’espace de l’opposition au régime de Hosni Moubarak. Il apparaît, en effet, que les dernières années du régime alors en place en Egypte aient généré de nombreux débats sur sa soutenabilité, et par conséquent la position à adopter envers les acteurs susceptibles de contester ce pouvoir. A resituer dans la réflexion plus large de la nécessaire démocratisation des Etats dans la région (« Grand Moyen-Orient »), les années Bush ont été caractérisées par la mise en place d’un Democratic Push14 qui a inclus jusqu’aux forces islamistes15 dans les pays où ce n’est pas l’intervention militaire mais l’action diplomatie qui a prévalu. C’est alors la thèse d’un mouvement islamiste désormais éloigné de ses racines « absolutistes » qui semble prévaloir en ce que le potentiel de modération politique que les think tanks libéraux (Brookings, Carnegie, Wilson Center…) ont mis en lumière depuis de nombreuses années est pensé comme pouvant servir la démocratisation à venir un jour en Egypte. La renonciation à la violence (position officielle des dirigeants de la confrérie depuis les années 1970) est alors mentionnée comme le facteur discriminant qui peut, selon les officiels américains, justifier de parler avec les représentants de l’islam politique, alors dans l’opposition.

Une stratégie sensiblement analogue est poursuivie par Obama pour qui le temps d’une remise en question des fondamentaux sur lesquels est construite la politique étrangère américaine dans la région paraît arrivé. C’est ainsi qu’avant même le commencement des « printemps arabes », les plus hautes autorités américaines, tout en perpétuant les structures de l’alliance avec l’Egypte, envisagent une redéfinition des liens qui unissent leur pays aux Etats non démocratiques. Supportant le choix souverain des élites politiques dans le monde arabe par le peuple lors de son discours prononcé au Caire le 4 juin 2009, le Président Obama fera suivre l’année suivante au mois d’août sa réflexion d’une note de cinq pages destinée à ses plus hauts conseillers intitulée Political Reform in the Middle East and North Africa16, dont l’argument central tient à la nécessité de cesser de croire que la stabilité dans cette région provient du soutien aux régimes autocratiques, et que les intérêts américains sont bénéficiaires de l’absence de régime représentatif. Quant à elle, l’ambassadrice américaine au Caire à cette époque, Margaret Scobey, déclare en 2009 que « malgré des chuchotements incessant, nul en Egypte ne peut dire avec certitude qui succédera à Moubarak et dans quelles circonstances »17.

Au moment des révolutions : ouvrir progressivement la porte aux Frères musulmans

Les mois de janvier et février 2011 voient le pouvoir de Moubarak vaciller avant finalement que celui-ci ne cède place à un conseil de direction composé de militaires. Dans le sillage de la révolution tunisienne, de nombreux Egyptiens manifestent leur désir de voir le raïs quitter le pouvoir. Si dans les premiers jours du mouvement de protestation, cristallisé physiquement par des centaines de milliers de personnes convergeant vers la Place Tahrir, c’est d’abord la situation du président, et non celle des Frères musulmans, qui occupe prioritairement les responsables américains, celle-ci va rapidement devenir centrale à mesure que la nécessité du départ de Moubarak devient acquise. C’est à cet égard que la Secrétaire d’Etat de l’époque, Hillary Clinton, déclare dans les tous premiers jours des manifestations que « ce n’est pas l’Amérique qui met les gens dans la rue à Tunis ou  au Caire », ajoutant : « Ces révolutions ne sont pas les nôtres, ne sont pas faites par nous, pour nous, ou contre nous »18 avant de rappeler que le gouvernement alors en place était à même de répondre aux aspirations populaires19.

Toutefois, l’évaluation de la situation va rapidement se modifier de manière à laisser place à de sérieuses craintes si le pouvoir n’entend pas les aspirations révolutionnaires mais également par rapport à la donne politique qui pourrait être issue d’une redistribution des cartes au plus haut sommet de l’Etat égyptien, les premières allusions aux Frères musulmans faisant jour, réactivant de la sorte la dualité des analyses qu’ils inspirent au plus haut niveau du leadership américain depuis de nombreuses années. Devant notamment l’amplification du mouvement protestataire (culminant le vendredi 25 janvier 2011 lors de « la journée de la colère »), les positions officielles américaines qui s’étaient alors contentées d’appeler à une prise de conscience de la part des autorités égyptiennes commencent à déborder l’unique problématique du président. Comme l’illustre celui qui deviendra Secrétaire d’Etat après le départ d’Hillary Clinton, John Kerry, il est temps d’une critique argumentée relative à la politique américaine envers l’Egypte. Celui-ci dans les pages « Opinions » datant du 31 janvier dans le New York Times met ainsi en garde : « Compte tenu des événements de la semaine passée, certains critiquent maintenant la tolérance passé envers le régime égyptien qui a caractérisé les Etats-Unis. Il est vrai que notre rhétorique publique n’a pas toujours épousé nos intérêts particuliers. Mais, ce fût également une compréhension pragmatique du fait que notre relation bénéficiait à l’Amérique et promouvait nos intérêts dans la région (…) Les Etats-Unis doivent accompagner leur rhétorique d’une réelle assistance au peuple égyptien. Pendant trop longtemps, financer l’aide militaire à l’Egypte a dominé notre alliance. La preuve a été vérifiée la semaine dernière : les bombes lacrymogènes dirigées contre les manifestants étaient estampillées « Fabriqué aux Etats-Unis » (…) Nos intérêts ne sont pas servis en regardant la chute de gouvernements amis sous le poids de la colère et des frustrations de leurs peuples, ni de transférer le pouvoir à des groupes radicaux qui étendraient l’extrémisme (…) Durant trois décennies, les Etats-Unis ont une politique Moubarak. Maintenant, nous devons regarder au-delà de l’ère Moubarak et définir une politique égyptienne ».

Si les conditions de départ de Hosni Moubarak, et plus spécifiquement le rôle des Etats-Unis, est encore l’objet de débats , les mentions croissantes faites au principal mouvement islamiste égyptien sont inversement proportionnelles aux propos officiels insistant de manière croissante sur le changement de leadership, voire de régime, et de moins en moins sur la nécessité de simples réformes. Si certaines voix se font encore entendre vers les mois de mars et avril 2011 pour mettre en garde contre la possible arrivée au pouvoir des dirigeants fréristes , Hillary Clinton, à mesure qu’un semblant de début de transition politique s’observe, commence à ouvrir explicitement la porte à ces derniers. Plusieurs fois, en effet, entre le printemps et l’automne 2011, elle aura ainsi l’occasion de faire expressément écho à la nécessité de composer avec eux, acceptant de reconnaître que les ressorts de la politique étrangère américaine envers certains Etats de la région devaient faire l’objet d’une certaine critique. C’est, par exemple, à ce moment que de hauts diplomates du State Department et du Pentagone affirment officiellement « encourager des échanges avec un vaste spectre de leaders d’opposition, incluant les Frères musulmans »20. En juin 2011, sera finalement exprimée, lors d’une visite à Budapest, d’une manière claire par Hillary Clinton ce qui est devenue la position officielle de l’Administration Obama : « Nous pensons, étant donné le changement de paysage politique en Egypte, qu’il est dans l’intérêt des Etats-Unis de s’engager avec tous les partis pacifiques et qui ont fait le choix de la non-violence, et qui ont l’intention de concourir pour le Parlement et la Présidence (…) Nous ouvrons, par conséquent, la possibilité d’un dialogue avec les membres des Frères musulmans qui souhaitent parler avec nous »21.

En novembre 2011, la Secrétaire d’Etat ira jusqu’à enfoncer le clou en mettant en parallèle l’ouverture à destination des islamistes égyptiens et le soutien traditionnel aux régimes en place, qui pourrait faire l’objet de critiques : « Pendant de années, les dictateurs ont dit à leur peuple qu’ils devaient accepter les autocrates qu’ils connaissaient afin d’éviter d’avoir des extrémistes qu’ils craignaient. Trop souvent, nous avons-nous-mêmes accepté ce récit »22.

Les Frères musulmans au pouvoir : dompter le potentiel révisionniste 

Les victoires fréristes lors des élections législatives et présidentielles de 2012 vont confirmer cette tentative d’ouverture maîtrisée et critique de la part de l’Administration Obama. Continuant d’inspirer un certain nombre d’inquiétudes quant à leur défiance à l’endroit des Etats-Unis et la possibilité de mettre à mal leurs intérêts dans la région, la diplomatie de l’engagement et de l’inclusion n’en demeure pas moins de mise. A titre d’exemple, l’année 2012 va être celle des rencontres de haut niveau entre membres de la confrérie et officiels américains, ceux-ci échangeant régulièrement, et les seconds cherchant constamment à récolter sentiments et analyses islamistes alors que le monde arabe est en ébullition23. Alors que John Kerry reconnaît les victoires fréristes, les diplomates américains alors en poste au Caire annoncent clairement vouloir travailler avec « les partis vainqueurs », mettant en évidence, plus particulièrement à propos du mouvement islamiste que ses dirigeants « ont tenu à délivrer un message modéré – sur la sécurité régionale et les affaires intérieures, sur les problèmes économiques également »24. Les craintes notamment exprimées par Jean Kirpatrick avant les élections législatives sont dépassées par la position officielle américaine synonyme d’ouverture et d’intégration du mouvement. Si, en effet, l’ancienne ambassadrice aux Nations Unies déclare que « le monde arabe est la seule région du monde où [elle  a été ébranlée] dans [sa] conviction que lorsque l’on laisse les peuples décider librement, ceux-ci fassent des choix rationnels »25, Jeffrey Feltman, Secrétaire adjoint au Bureau for Near Eastern Affairs, déclare : « Nous savons que les partis enracinés dans des valeurs religieuses vont jouer un grand rôle. Nous ne savons pas encore quelle relation les Etats-Unis auront dans les prochaines années avec les gouvernements émergeant, assemblées et sociétés civiles dans ces pays. Cependant, nous savons qu’il sera vital pour les Etats-Unis d’établir et de maintenir les types de coopérations qui nous aident à protéger et promouvoir nos intérêts (…) Notre soutien aux gouvernements légitimes est le meilleur moyen de contrer l’extrémisme violent. Les transitions pacifiques en Tunisie et en Egypte sapent fondamentalement le message extrémiste que la violence est la seule voie vers le changement politique. Offrir la possibilité d’une alternative, d’un chemin non-violent vers une transition politique authentique délégitime les groupes extrémistes et réduit leur attractivité »26.

Faisant écho à ces déclarations, en avril 2012, une délégation de représentants du mouvement sera accueillie à la Maison-Blanche afin de rencontrer les plus hautes autorités américaines, quelques mois après que des représentants américains de haut niveau, comprenant William Burns (chargé des relations avec les ikhwan) aient été reçus au Caire. L’avènement d’un parlement majoritairement frériste ainsi que l’arrivée à la Présidence de Mohamed Morsi vont offrir l’occasion de vérifier la pertinence de la politique d’engagement envers les principaux vainqueurs du processus de libéralisation du régime.

La relation entre la principale puissance étatique du système international et un mouvement politico-religieux arrivé à la tête du principal pays arabe, durant le temps où l’Etat égyptien se situait dans une dynamique transitionnelle a incontestablement confirmé la dualité de la position historique des élites américaines envers la confrérie. A en juger par les propos publics de l’ambassadrice américaine, Anne Patterson, les mois de gouvernance frériste ont généré aussi bien un satisfecit pour ce qui est de la responsabilité dont les ikhwan ont fait preuve sur le plan économique et international (notamment lors du conflit de Gaza en novembre 201227) qu’une défiance toujours observable pour ce qui est de leur armature idéologique, et de leur propension à s’opposer aux valeurs et intérêts américains sur certains dossiers. Les propos tenus par cette dernière sont, à ce titre, illustratifs. En 2011, elle se disait « encore mal à l’aise avec eux », reconnaissant leur engagement pour les libertés économiques, mais nourrissant des inquiétudes quant à leurs vues « peu libérales en matière de droits des femmes » ainsi qu’au sujet de sa position relativement au traité de paix de 1978 avec Israël28.

Sur un plan davantage pratique, les dispositions financières, militaires et diplomatiques en vigueur à l’époque de Moubarak n’ont pas subi de modification. A titre d’exemple, la somme de 1.55 milliards de dollars traditionnellement allouée au titre de l’aide stratégique a continué d’être versée, les autorités américaines précisant bien toutefois qu’elle devait servir à financer les efforts de sécurisation de la région du Sinaï, de manière notamment à pérenniser la sécurité du voisin israélien29.

Depuis le coup d’Etat : ne pas refermer la porte

La période ouverte par l’éviction des Frères musulmans en juillet 2013 a produit de nouvelles tensions au sein de l’Administration Obama, cette dernière ayant dû apprendre pendant plus d’une année à tenter « d’apprivoiser » les aspirations du mouvement islamiste tout en prenant acte des limites d’une politique de soutien aux régimes autocratiques. Le dualisme qui décrit la politique islamiste américaine se trouve en effet, dans la configuration consécutive à l’arrestation du Président Morsi et des principaux dirigeants fréristes, doublée de la nécessité de qualifier et de traiter avec le régime de celui qui deviendra quelques mois après le Président Sissi. Cette relation problématique avec le principal visage de l’islam politique égyptien se retrouve dans les propos du même John Kerry qui avait deux ans plus tôt esquissé un début de critique des logiques sur lesquelles la diplomatie américaine dans le monde arabe s’était construite depuis de nombreuses années. Si l’expression « coup d’Etat » n’a été retrouvée dans la bouche d’aucun responsable, celui qui a entre-temps pris la succession de Hillary Clinton a déclaré que les généraux égyptiens « avaient restauré la démocratie »30. Quelques jours après la reprise en main par l’armée (et alors que les premières tensions sont visibles entre les deux camps), Barack Obama, dans une déclaration officielle depuis la Maison Blanche, s’exprime néanmoins en des termes différents : « Nous sommes profondément inquiets de la décision des forcés armées égyptiennes de faire partir le Président Morsi et de suspendre la constitution égyptienne. J’appelle les militaires égyptiens à agir rapidement et à rendre, de manière responsable, la pleine autorité à un gouvernement civil démocratiquement élu le plus rapidement possible au moyen d’un processus inclusif et transparent, et à éviter toute arrestation arbitraire du Président et de ses sympathisants. Etant donné les événements d’aujourd’hui, j’ai également demandé aux départements et services concernés d’étudier les conséquences prévues par la législation américaine en ce qui concerne notre aide au gouvernement égyptien »31.

Reprise par les diplomates du State Department, cette position illustre les complications certaines qui caractérisent le discours et l’action des Etats-Unis. Elisabeth Jones, secrétaire adjointe du Bureau for Near Eastern Affairs, s’exprime en ces termes : « Monsieur Morsi s’est montré peu désireux ou incapable de gouverner de manière inclusive, s’aliénant de nombreux Egyptiens. Répondant aux désirs de millions d’Egyptiens qui ont pensé que la révolution avait pris une mauvaise direction, et vous avez observé un retour à la sécurité et la stabilité après plusieurs années de troubles, le gouvernement d’intérim a remplacé le gouvernement Morsi.
Mais le gouvernement intérimaire a également pris des décisions incohérentes avec la démocratie inclusive. Nous avons été troublés par les événements du 3 juillet et la violence de la mi-août. La décision d’exclure Morsi, la force excessive utilisée contre ceux qui protestaient en Août, les restrictions sur la presse, la société civile et les partis d’opposition ; la détention continue de nombreux membres de l’opposition ; et l’extension de l’état d’urgence ont été troublants ».

La porte-parole du ministère, Marie Harf, déclare quant à ellez le 12 février 2014 : « Les Etats-Unis ne désignent pas – n’ont pas désigné les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Nous avons été très clairs qu’en Egypte nous travaillerions avec toutes les parties de manière à faire avancer le processus inclusif. Nous avons également, de manière répétée, publiquement et en privé, appelé le gouvernement d’intérim à avancer de la même façon dans le processus d’inclusion. Cela signifie parler à toutes les parties, les impliquant dans cette dynamique. Nous ne disons à quoi le futur gouvernement devrait spécifiquement ressembler mais qu’il doit être inclusif. Cela, naturellement, comprend les Frères musulmans. Nous continuerons à parler aux Frères musulmans en Egypte au titre de notre action générale à destination des différents groupes et partis ici ».

Ainsi, depuis l’immédiat après-coup d’Etat, il semble que l’embarras et l’attentisme soient les principaux traits de la position américaine. Le « ni-ni », ou plutôt le « et-et » fait figure de ligne de conduite (traiter avec le nouveau régime et ménager les Frères). Prenant le soin de reconnaître l’installation désormais peu discutable du Maréchal Sissi à la tête de l’Etat, la diplomatie américaine n’en demeure pas moins attachées à ne pas entièrement fermer la porte aux Frères musulmans, ne serait-ce que discursivement, reconnaissant le caractère exceptionnel de la situation actuelle de l’Egypte tout en précisant les erreurs faites par le mouvement islamiste alors qu’il était aux affaires. Si le retour (temporaire ou non) d’un régime militaire semble ainsi signifier la fin de la politique d’engagement des Frères, il apparaît que cette relation illustre de manière indéniable les limites et les contradictions de la politique américaine dans une région, même si elle reste une donnée importante, elle est amenée aujourd’hui à devoir réagir à des évolutions sur lesquelles elle a de moins en moins de prise.

  • 1. Pour une présentation approfondie des enjeux internationaux caractérisant cette région, lire : Louise Fawcett, International Relations of the Middle East, Oxford University Press, 2013.
  • 2. L’Egypte ayant vécu une indépendance de façade bien après la fin officielle du protectorat britannique en 1922.
  • 3. Ronald L. Tammen et al. (dir.), Power Transitions: Strategies for the 21st Century, Seven Bridges Press, 2000.
  • 4. Mohamed-Ali Adraoui, Les islamistes et le monde. Islam politique et relations internationales, L’Harmattan, Comprendre le Moyen-Orient, 2015.
  • 5. Shadi Hamid, Temptations of Power: Islamists and Illiberal Democracy in a New Middle East, Oxford University Press, 2014.
  • 6. Maria do Ceu Pinto, Political Islam and the United States. A Study of US Policy towards Islamist Movements, Ithaca Press, 1999, et Fawaz Gerges, America and Political Islam: Clash of Cultures or Clash of Interests?, Cambridge University Press, 1999.
  • 7. Shadi Hamid, Temptations of Power, op.cit., p.39.
  • 8. Fawaz Gerges, « What Changes have taken place in US foreign policy towards Islamists? », Contemporary Arab Affairs, 6(2), 2013, p.189-197.
  • 9. Brookings Institution, The Enduring Challenge of Engagins Islamists : Lessons from Egypt, Shadi Hamid, Project on Middle East Democracy, May 2014.
  • 10. Cette institution a, en effet, aussi bien pu produire des analyses proches de celles citées plus haut : Jeffrey Martini, Dalia Dassa Kaye et Erin York, The Muslim Brotherhood. Its Youth, and Implications for US Engagements, National Research Defense Institute, 2012, que des regards plus essentialisant à la fois sur le fait islamique que sur la question islamiste : Cheryl Benard, Civil Democratic Islam. Partners, Resources and Strategies, National Security Research Division, 2003. Dans ce dernier rapport, la question de la démocratisation des sociétés majoritairement musulmanes est, par exemple, directement liée à celle de leur sécularisation, les acteurs revendiquant une identité religieuse ne pouvant clairement être considérés comme des partenaires privilégiés. Plus fondamentalement, cette étude dresse une typologie des musulmans dans le monde, divisant ceux-ci entre « sécularistes », « traditionalistes », « modernistes » et « fondamentalistes». Rangés dans la dernière catégorie, les Frères musulmans sont non seulement analysés comme difficilement conciliables à la démocratie, mais également plus proches d’organisations jihadistes et terroristes comme Al-Qaïda que d’acteurs modérés, l’auteur du rapport défendant la thèse d’un continuum idéologique et politique unissant l’ensemble des acteurs du spectre de l’islam militant.
  • 11. Pour une étude détaillée des débats académiques liés à l’islam aux Etats-Unis, lire : Nadia Marzouki, L’islam, une religion américaine ?, Seuil, 2013.
  • 12. Si, d’un côté, l’œuvre de l’historien Bernard Lewis tend à faire accréditer, notamment par certains néo-conservateurs influents sous la présidence de George Bush Jr, d’accointances réelles entre islam et islamisme, d’autres universitaires, au premier rang desquels John Esposito et Leonard Binder, se sont distingués depuis longtemps par une analyse sociale et politique de l’islamisme. Ce dernier étant à leurs yeux la réponse identitaire à des phénomènes de domination et de fragilisation dus à l’état dans lequel se sont trouvés les pays musulmans au XXe siècle.
  • 13. Fawaz Gerges, « The Obama Approach to the Middle East: the End of America’s Moment?”, International Affairs, 89(2), 2013, p.299-323.
  • 14. Shadi Hamid, Temptations of Power, op.cit., p.59.
  • 15. Prenant le parti de considérer que l’islamisme frériste représentait un possible allié contre le jihadisme transnational systématiquement violent, l’Administration Bush a ainsi favorisé une véritable « diplomatie de l’opposition », continuant à se reposer sur l’Egypte de Moubarak tout en se ménageant la possibilité de discuter et de travailler avec son principal opposant.
  • 16. Fawaz Gerges, «The Obama Approach to the Middle East…”, op.cit.
  • 17. David D. Kirkpatrick et Steven L. Myers, U.S. Reverses Policy in Reaching Out to Muslim Brotherhood.Nytimes.com.
  • 18. Citée dans : Shadi Hamid et Peter Mandaville, « Bringing the United States Back into the Middle East », The Washington Quarterly, 36(4), p.95-105.
  • 19. David E. Sanger, As Mubarak Digs In, U.S. Policy in Egypt Is Complicated. Nytimes.com.
  • 20. David E. Sanger, As Mubarak Digs In, op.cit.
  • 21. Mary Beth Sheridan, U.S. to expand relations with Muslim Brotherhood, 2011.Washington Post.
  • 22. Fawaz Gerges, « The Obama Approach to the Middle East…”, op.cit.
  • 23. David D. Kirkpatrick et Steven L. Myers, U.S. Reverses Policy in Reaching Out to Muslim Brotherhood, op.cit.
  • 24. Ibid.
  • 25. Fawaz Gerges, « What Changes have taken place in US foreign policy towards Islamists? », op.cit.
  • 26. Jeffrey Feltman, Assessing U.S. Foreign Policy Priorities and Needs Amidst Economic Challenges in the Middle East. Washington, DC: U.S department of State, 2012.
  • 27. Leur rôle durant les combats ayant été salué par les officiels américains ainsi que leur capacité à faire pression sur le Hamas, au point qu’il fût qualifié de « positif ». Lire Fawaz Gerges, « The Obama Approach to the Middle East…”, op.cit.
  • 28. Matt Negrin et Reem Abdellatif, US ambassador to Egypt won’t sit down with Muslim Brotherhood...Yet, 2011. GlobalPost.
  • 29. Fawaz Gerges, « What Changes have taken place in US foreign policy towards Islamists? », op.cit.
  • 30. Shadi Hamid et Peter Mandaville, « Bringing the United States Back into the Middle East », op.cit.
  • 31. L’administration américaine prendra soin quelques semaines plus tard d’envoyer une nouvelle délégation (comprenant nombre des officiels qui avait le voyage en 2012 dont William Burns) en Egypte de manière à s’entretenir avec les militaires et les Frères musulmans entre-temps arrêtés. En outre, sur un plan militaire, les opérations communes prévues à ce moment sont tout bonnement annulées par la partie américaine.
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