Syrie. Anatomie d’une guerre civile

15/07/2020

Entretien avec Adam Baczko, auteur avec Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay de Syrie. Anatomie d’une guerre civile qui vient d'être publié en poche dans la Collection Biblis des éditions du CNRS. 

Vous écrivez, dans l’introduction « Le terrain a permis non seulement de confronter, mais aussi d’imaginer in situ un certain nombre d’hypothèses qui forment la trame de ce livre ». A partir de ce constat, pourriez-vous nous raconter la genèse de ce projet de recherche sur le conflit en Syrie, un terrain qui n’est a priori la spécialisation d’aucun des trois auteurs ? 

Adam Baczko : La genèse du projet réside dans le sentiment d’urgence que suscitait la situation en Syrie, mais aussi de ce que nous apportaient nos regards comparatifs sur d’autres conflits armés, l’Afghanistan et l’Irak notamment. Ce que rapportaient des journalistes ou des humanitaires de Syrie faisait écho à certaines questions que nous nous posions sur nos terrains et qui nous semblaient négligées en Syrie : l’émergence d’une multiplicité de groupes armés à la suite d’un mouvement social, puis une dynamique de compétition entre ces groupes armés qui entraîne une simplification progressive de la carte militaire, l’établissement d’institutions civiles et judiciaires par des mouvements armés, les transformations profondes des hiérarchies sociales et communautaires. Notre attention aux institutions civiles mises en place par l’insurrection syrienne et le PYD, la branche syrienne du PKK, s’est révélé une piste féconde, mais d’autres dynamiques que nous n’avions pas anticipées sont également apparues essentielles.
Ainsi, nos premiers entretiens nous ont permis de voir à quel point les manifestations de 2011 se sont organisées en dehors des réseaux historiques de contestation du régime, par l’intermédiaire de Syriens qui se mobilisent dans tout le pays de manière anonyme pour éviter la répression ciblée mise en œuvre par le régime (emprisonnement et torture des manifestants mais aussi de leurs proches).

Ces mobilisations sans mobilisateurs, ces protestations d’anonymes ont joué un rôle fondamental dans la structuration des institutions civiles et judiciaires et ont produit une véritable révolution sociale dans les zones tenues par l’insurrection. Dans un pays où les inégalités étaient devenues criantes, un petit comptable d’entreprise devenait maire d’Alep, un professeur d’école coranique était nommé juge à Al-Bab et un cultivateur de maïs se retrouvait à la tête d’une des plus grandes unités militaires du nord de la Syrie. Être présent à cette époque était fondamental pour capturer ces dynamiques, d’autant que, depuis la conquête des zones tenues par les groupes armés issus des manifestations pacifiques de 2011 par le régime de Damas, les traces documentaires de ces dynamiques s’amenuisent et que, pour faire face à ce qu’elles vivent aujourd’hui, de nombreuses personnes ont besoin de reconstruire a posteriori ce qui s’est passé durant ces années.

En quoi vos terrains précédents respectifs vous ont-ils aidés à appréhender celui-ci ?

Adam Baczko : La perspective comparative était essentielle à plusieurs titres. D’abord, elle nous a amenés à nous poser des questions spécifiques. La plupart des personnes qui vivent une guerre civile soulignent que la situation qu’elles vivent est absolument exceptionnelle, et réfutent d’ailleurs pour cette raison le terme de guerre civile, alors que notre expérience comparative nous permet au contraire de voir de nombreux points communs entre les guerres civiles contemporaines : éclatement du territoire, implications de groupes transnationaux et des puissances régionales, logiques ethniques et confessionnelles. Ces similarités illustrent à quel point les conflits armés comme celui que connaît la Syrie sont structurés par le système international, qui conditionne la reconnaissance internationale et les ressources afférentes au contrôle de la capitale, qui interdit toute modification des frontières ou toute visée sécessionniste (par exemple celle du mouvement kurde) et qui favorise des formes d’interventions localisées qui alimentent le conflit. 

L’internationalisation du conflit syrien avec l’implication des pays occidentaux, de la Turquie, des pays du Golfe, de la Russie, de l’Iran, du Hezbollah, du PKK et de l’Etat islamique est en fait relativement typique des guerres civiles. Par ailleurs, on ne voit que ce que l’on cherche et l’attention portée par exemple à l’établissement de tribunaux par les Taliban en Afghanistan nous a amenés à être très attentifs aux initiatives prises dans le domaine judiciaire. Celles-ci ont été nombreuses et ont eu des effets sociaux et politiques décisifs. C’est notamment autour de la question de qui délivre la justice que les groupes islamistes les plus radicaux se sont imposés aux mouvements armés issus des mobilisations de 2011. A l’inverse, le fait de mettre le conflit syrien en perspective avec d’autres conflits armés nous a amenés à constater ses spécificités. Ainsi, comparés aux conflits afghan ou irakien, les bombardements de cibles civiles ont été en Syrie particulièrement nombreux. Ceux-ci nous a permis de bien voir à quel point le régime de Damas, responsable de 90% des victimes civiles du conflit, avait une stratégie de terreur en rupture avec les politiques des belligérants des autres conflits armés.

Vous écrivez « Le passage à la violence du côté des protestataires durant l’année 2012 enclenche une communautarisation du conflit qui est exacerbée par les acteurs extérieurs ». Pourriez-vous nous indiquer en quoi cette exacerbation est spécifiquement due à ces ingérences extérieures et nous dire quelle est la nature de ces dernières ?

Adam Baczko : Dans le livre nous montrons que la communautarisation du conflit est liée à deux dynamiques. D’une part, le régime de Damas fait de l’ethnicisation et de la confessionnalisation une stratégie de démobilisation des personnes issues des minorités en faveur de la protestation. Bachar el-Assad délègue ainsi en 2011 au PKK la répression des manifestations dans les régions kurdes, il évite de réprimer les participants druzes ou chrétiens et enfin, il accuse les protestataires d’être des terroristes islamistes. L’autre dynamique essentielle est liée aux puissances régionales qui suivent des stratégies confessionnelles, le Golfe, à commencer par l’Arabie Saoudite qui mène une politique anti-chiite féroce et qui finance les groupes armés syriens qui reprennent localement cet agenda, et l’Iran qui met en place des milices chiites dans toute la région, du Liban à la Syrie en passant par l’Irak. Dans la guerre syrienne comme dans les autres conflits armés que nous avons observés, les logiques confessionnelles ou ethniques deviennent de plus en plus incontournables à mesure que les événements locaux (un massacre, le saccage d’un lieu de culte) s’alignent avec les rhétoriques des mouvements armés et les stratégies des puissances régionales qui les financent. C’est ce qui a fini par se produire en Syrie.

Vous écrivez « Les manifestations syriennes se rangent dans la catégorie des mobilisations sans mobilisateurs dans la lignée des événements d’Iran en 1979 et d’Allemagne de l’Est en 1989 ». Vous parlez également de  « révolution des anonymes » et vous montrez le rôle des réseaux sociaux mais aussi des médias internationaux dans le processus d’identification du pouvoir syrien aux régimes arabes renversés au cours des printemps arabe dans d’autres pays. Finalement, au vu de ce qui se passait dans d’autres pays, pour tous ces anonymes,  « L’impossible devenait pensable ». Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ce moment de bascule ?

Adam Baczko : Il y a quelque chose d’extraordinaire dans ces mobilisations qui explique que les travaux précédents sur la Syrie comme sur les autres pays arabes aient eu du mal à imaginer de telles mobilisations. On parlait ainsi dans les années 2000 de la manière dont la population syrienne avait intériorisé la domination qu’elle subissait. En pratique, les mobilisations en Syrie sont passées par des modalités décentralisées et anonymes qui ont permis de contourner les pratiques répressives du régime. Les techniques de répression visent généralement à empêcher les personnes de communiquer et de se coordonner.
Les réseaux sociaux et les médias comme Al Jazeera ont joué un rôle décisif à cet égard mais, plus encore, l’exemple des autres pays a alimenté des espaces d’échanges où les opinions de chacun ont pu s’exprimer. Ainsi, en Syrie dès janvier-février 2011, les images des manifestations tunisiennes, égyptiennes et libyennes ont remplacé les matchs de foot dans les cafés et au sein des familles et tout le monde s’est mis à parler de politique, ce qui était déjà une forme de contestation d’un régime qui punit toute personne qui profère une parole négative sur le président et qui interdit tout rassemblement au-delà de deux personnes dans l’espace public. En fait, quand en mars 2011, les manifestations prennent de l’ampleur, cela fait plusieurs semaines que les Syriens ont commencé à se révolter. Ce sont dans ces microactions et par la chute des présidents Ben Ali, Mouammar Kadhafi et Hosni Moubarak que l’impossible est devenu pensable.

Comment expliquer que les manifestations soient restées pacifiques pendant des mois malgré la violente répression du pouvoir de Bachar el-Assad ?

Adam Baczko : Les manifestations restent pacifiques car les personnes contestent avec l’imaginaire non violent qui caractérise les printemps arabes en 2011. Comme ils font le lien depuis des années entre les présidents arabes et que Ben Ali et Moubarak sont tombés, beaucoup imaginent que la chute de Bachar el-Assad est inévitable, d’autant que l’intervention en Libye contre le régime de Kadhafi suscite l’espoir d’une intervention en Syrie qui mettrait fin à la répression. Les manifestants n’appartiennent pas à un parti politique et ils ne sont pas donc organisés. Ils n’ont donc tout simplement pas les moyens de mener une lutte armée. C’est devant la répression des cortèges que les protestataires vont improviser des formes d’organisations, et notamment un service d’ordre qui s’arme sommairement (avec des bâtons) pour affronter les milices du régime. Le mouvement obtient des armes lorsque des unités de l’armée syrienne se mutinent, celle-ci ne disposant en fait pas des moyens de réprimer efficacement des manifestations qui se multiplient dans l’ensemble du pays. L’effondrement de certaines unités de l’armée oblige le régime à se concentrer sur les axes vitaux, les grandes villes, les routes principales, ce qui entraîne le retrait des troupes d’une grande partie du pays.
C’est dans ces espaces que vont se réfugier, s’organiser et s’armer les mutins, les personnes recherchées par les services secrets syriens ou les manifestants désormais convaincus que seule la lutte armée peut faire tomber le régime.

Vous évoquez le parcours biographique de trois femmes qui se sont engagées dans la révolution et qui ont, pour cela, vécu des  « ruptures biographiques » plus importantes que les hommes. Les trois femmes que vous citez et que vous avez rencontrées sont issues de la classe sociale si ce n’est supérieure, du moins urbaine, et leur engagement ne semble pas celui d’une prise d’armes. Avez-vous pu identifier des raisons idéologiques – ou autres – qui excluraient les femmes, plus généralement, de la possibilité de participer aux combats ?   

Adam Baczko : Tout d’abord, il importe de dire que nous n’avons pu parler qu’à un nombre très réduit de femmes mais celles qui ont accepté de nous parler nous ont raconté combien leurs vies ont été bouleversées par  les manifestations par leur implication dans les institutions civiles qui en sont issues. L’excellent documentaire Pour Sama offre un très bon exemple de ces « ruptures biographiques ». La participation des femmes aux combats était peu fréquente : quelques combattantes citées en exemple dans l’insurrection syrienne et des unités de femmes, bien plus nombreuses, du côté du PYD kurde. De manière générale cependant, les femmes qui étaient très impliquées dans les manifestations de 2011 se sont retrouvées marginalisées lors du passage à la guerre civile.
C’est une logique qu’on retrouve dans la quasi-totalité des conflits armés, même dans les cas salvadorien ou colombien où les mouvements armés recrutent les femmes. On voit ici à quel point le caractère patriarcal des idéologies contemporaines perdure, ce qui est évident dans le cas des mouvements islamistes qui confinent les femmes dans la sphère domestique. Ce caractère est également présent, dans des mouvements marxistes qui, en dépit l’implication des femmes dans l’organisation, reproduisent ou laissent se perpétuer les inégalités de genre.

Propos recueillis par Miriam Périer.

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