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27 avril 2026
Focus ELIPSS #4 : Repenser la peur du crime. Cartographie inédite des rapports à l’insécurité
La « peur du crime » constitue un objet central du débat public. Dans un contexte marqué par une politisation accrue des enjeux de sécurité, une attention médiatique soutenue aux faits divers et des controverses récurrentes autour de la violence et de la délinquance, les perceptions de l’insécurité occupent une place importante dans l’espace public. Cet intérêt s’est accompagné d’un essor significatif des recherches en sciences sociales consacrées à la peur du crime, à ses déterminants et à ses effets sociaux et politiques.
Repenser la peur du crime. Une cartographie inédite des rapports à l’insécurité
Parmi ces travaux, le modèle de la peur liée à l’expérience et de la peur expressive (EEF), développé au milieu des années 2000 par des chercheurs britanniques (Farrall et al., 2009), occupe une place centrale dans la littérature contemporaine sur la peur du crime. Il intègre à la fois un modèle antérieur dont la validité a été démontrée à plusieurs reprises — le modèle de l’interprétation du risque de Kenneth Ferraro — ainsi que de nombreux facteurs dont les effets sur la peur du crime ont été largement documentés (efficacité collective, cohésion sociale, victimation, valeurs et attitudes politiques et morales, etc.).
Il repose également sur une conceptualisation et une mise en œuvre renouvelées de ce phénomène social. L’originalité du modèle tient notamment à la distinction entre deux composantes :
- (1) des épisodes de peur concrète face à des situations de menace perçue (peur liée à l’expérience)
- (2) des appréhensions plus abstraites et diffuses concernant le crime comme problème social (peur expressive).
Toutefois, peu testé empiriquement, ce modèle original se confronte à deux limites. D’une part, les différentes versions du modèle présentent certaines divergences. D’autre part, les méthodes statistiques mobilisées, principalement hypothético-déductives, peuvent ne pas saisir l’ensemble des configurations de variables.
Résultats
L’objectif de ce focus est de revenir sur la manière dont l’enquête SPIP (“Sociologie Politique de l'Insécurité durant les élections Présidentielles de 2022”) propose de revisiter ce modèle EEF, en utilisant deux méthodes statistiques complémentaires : l’analyse de classification et la régression logistique.
Le terrain a été réalisé entre le 11 novembre et le 16 décembre 2021. Le questionnaire a été complété par 1 648 panélistes, soit un taux de réponse de 75 %. L’échantillon est représentatif de la population adulte française métropolitaine.
Les résultats de l’analyse de classification ascendante hiérarchique mettent d’abord en évidence 4 grands profils de rapport à la peur du crime, qui combinent différemment peur expérientielle et peur expressive (figure 1). Aux extrêmes, on retrouve les « inquiets-dysfonctionnels » (11.7 % des répondants), qui cumulent des niveaux élevés de peur expérientielle et expressive, et les « non-inquiets » (50.2 % des répondants), qui présentent des niveaux faibles sur ces deux dimensions. Entre les deux, apparaissent deux profils intermédiaires : les « anxieux » (26 % des répondants), qui expriment une forte inquiétude (peur expressive) sans expérience directe marquée (peur expérientielle), et les « inquiets-fonctionnels » (12.1 % des répondants), qui ont une expérience importante de la peur mais l'expriment peu.
Ces profils se répartissent de manière très inégale au sein de la population des répondants. Ils se distinguent également du point de vue de leurs attitudes sociopolitiques. Ainsi les non-inquiets comme les inquiets-fonctionnels se définissent par une faible préoccupation pour les questions de sécurité (et une plus grande préoccupation pour les questions d’environnement, de pauvreté ou de santé) et une faible propension à adopter des positions autoritaires. A l’inverse, les inquiets-dysfonctionnels comme les anxieux accordent une place importante aux questions de sécurité, de délinquance ou de terrorisme et ont une forte propensions aux attitudes autoritaires.

Les analyses de régression montrent également que ces profils (variables dépendantes) varient selon les caractéristiques sociales (variables indépendantes) : âge, sexe, lieu de vie, niveau de diplôme ou encore satisfaction de vie influencent différemment ces formes de peur. Par exemple, les difficultés financières et le fait de vivre dans un environnement urbain dense sont significativement associés à une probabilité plus élevée d’appartenir à la catégorie des inquiets-dysfonctionnels. Le sexe présente également un effet significatif : être une femme est associé à une probabilité plus élevée d’appartenir à la classe des inquiets-fonctionnels, tandis qu’être un homme est associé à une probabilité plus élevée d’appartenir à la classe des anxieux. Ces résultats révèlent une réalité plus complexe que la simple opposition entre « inquiets » et « non-inquiets ».

Conclusion
Ces résultats invitent à dépasser une vision trop simpliste et binaire de la peur du crime. Maintenir une catégorie homogène d’« inquiets » tend en effet à invisibiliser la diversité des situations et à limiter la portée des réponses publiques à ce phénomène social.
Ainsi, plutôt que de considérer un groupe uniforme, cette étude met en évidence une pluralité de profils, de perceptions et d’expériences. Cette approche permet de mieux comprendre les réalités vécues et ouvre la voie à des politiques publiques plus ciblées et adaptées.
Pour consulter les données : Noble, Julien; Jardin, Antoine; Sciences Po, Centre de données socio-politiques (CDSP), CNRS, 2022, "Sociologie Politique de l'Insécurité durant les élections Présidentielles de 2022 - vague 1 (ELIPSS 2021)", https://doi.org/10.21410/7E4/VD9RGA
Pour aller plus loin
Noble, J., Jardin, A. (2025). Patterns of fear of crime: A mixed-methods exploration of the model of experiential and expressive fear of crime. PLoS One 20(9): e0329493. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0329493
Une version française de l’article est disponible ici : https://www.dropbox.com/scl/fi/wv1yl2hylxd5wooo40hw0/Noble-Les-diff-rents-rapports-la-peur-du-crime-2025.pdf?rlkey=hwm62dk3yehzflz01ztimos7f&dl=0)
Voir les 3 autres vagues de l’enquête Sociologie Politique de l'Insécurité durant les élections Présidentielles de 2022 :
- vague 2 (ELIPSS 2022), https://doi.org/10.21410/7E4/C6BC8L
- vague 3 (ELIPSS 2022), https://doi.org/10.21410/7E4/SK0DZK
- vague 4 (ELIPSS 2024), https://doi.org/10.21410/7E4/Z01RV9
Voir aussi l’enquête Jardin, Antoine; Noble, Julien; Robert, Philippe; Zauberman, Renée; Sahed, Imaine, 2025, "Longitudinal Analysis of Crime and Insecurity - wave 1 (ELIPSS 2025)", https://doi.org/10.21410/7E4/HKO0J5
Auteurs de l’enquête : Julien Noble et Antoine Jardin
Auteurs du focus : Julien Noble, Guillaume Garcia
(crédits : @Unsplash-moricaphamm)
