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Vote populiste de droite : à l’encontre des idées reçues
20 avril 2021
Actualité du populisme, Cogito © Sciences Po
Actualité du populisme
20 avril 2021

Un populisme, des populismes

The ruling AK Party' s fourth ordinary congress was held on May 27,2012 in Istanbul © Fulya Atalay / Shutterstoc

par Marc Lazar

Depuis plusieurs décennies, la montée du populisme suscite un intérêt grandissant dont s’emparent les recherches de nombreuses disciplines : science politique, philosophie, sociologie, économie, histoire, psychologie etc. Il ne se passe pas un jour sans qu’un chercheur travaillant ce sujet ne reçoive une alerte lui indiquant la publication d’un livre, d’un article dans une revue académique, d’un rapport d’un think tank, la tenue  d’un séminaire ou d’un colloque. À Sciences Po, nous sommes plus d’une trentaine de chercheur.e.s, tant seniors que juniors, qui y consacrons des travaux.

Au-delà de nos différences de conceptualisation, d’approches et de méthodologies, un point commun nous réunit : prendre le populisme au sérieux. Nos travaux ne visent pas à accuser tels ou tels acteurs politiques (ni dirigeants, ni citoyens) pour dénigrer et stigmatiser leurs positions. Nos recherches ne sont pas plus inspirées d’une posture revendiquée, souvent adoptée par certains responsables politiques, qui accusés d’être populistes, retournent ce stigmate, pour reprendre la célèbre formule du sociologue Howard Becker(1) Journet, Nicolas. « Outsiders : études de sociologie de la déviance », Xavier Molénat éd., La sociologie. Éditions Sciences Humaines, 2009, pp. 93-94. , et le portent haut et fort.

Un phénomène complexe

Nous réfutons aussi la position adoptée par les chercheurs qui refusent d’employer le terme de populisme considérant que le flou de cette notion, l’inflation de son usage et son incessante instrumentalisation en interdisent l’étude scientifique. Au contraire, nous estimons que le populisme constitue une question essentielle que l’on ne peut ignorer, relativiser ou contourner en recourant à d’autres termes. Certes, nous sommes conscients  que « populisme » est un mot-valise ainsi que de l’impérieuse nécessité d’en proposer une définition opératoire. Celle-ci doit permettre de souligner l’unité fondamentale du populisme afin d’en cerner son essence et son importance. Mais, elle doit aussi permettre, dans un même mouvement,  d’appréhender la diversité des formes qu’il emprunte selon les époques et les pays. Il nous revient aussi d’analyser ses multiples caractéristiques politiques et sociologiques et l’hétérogénéité des mouvements et partis ainsi qualifiés selon qu’ils sont dans l’opposition ou au  pouvoir.

Ce numéro de Cogito n’a nulle prétention à l’exhaustivité. Il entend donner un aperçu de la richesse et de la variété de nos recherches à ce sujet. ainsi qu’à apporter des éclairages sur sa complexité. Constitué d’une dizaine de contributions de politistes, d’économistes, d’historiens et d’une spécialiste des sciences cognitives, il s’organise autour de deux axes permettant des approches comparatives.

L’essor des mouvements et des partis populistes en Europe

Le premier axe s’intéresse aux « populismes-mouvements », pour reprendre la formulation proposée par Hannah Arendt dans sa fameuse étude sur les Origines du totalitarisme. Cette approche rejoint aussi de travaux d’historiens du fascisme qui distinguent les caractéristiques qu’il a pris avant son arrivée au pouvoir et les traits que lui imposa le Duce une fois parvenu aux commandes de l’État. Il s’agit de comprendre les raisons politiques, économiques, sociales, culturelles, de l’essor des partis populistes encore à l’opposition, avec une attention particulière portée à l’Europe.

  • C’est ainsi qu’Alexis Baudour s’emploie à démonter les clichés selon lesquels l’ascension des populistes de droite serait le produit mécanique de la crise économique et sociale avec la hausse du chômage, le creusement des inégalités de toute nature et l’accroissement de la pauvreté. Données à l’appui, il démontre l’existence, en France, d’une  convergence notable entre la progression des votes en faveur du Rassemblement national et le sentiment de déclassement d’une partie des classes moyennes inférieures.
    Lire l’article — Vote populiste de droite : à l’encontre des idées reçues
  • De son côté, Gilles Ivaldi interroge les conséquences politiques de l’épidémie de la Covid 19 qui pourraient entraîner un déclin des droites populistes en Europe.
    En effet, la crise sanitaire combinée avec les sommes d’argent colossales mises sur la table par l’Union européenne pour relancer l’économie, le retour de l’État-providence et la défaite de Donald Trump – soutenu jusqu’à la fin par de nombreux leaders populistes, Marine Le Pen et Matteo Salvini en tête – , écornent l’efficacité de leur démagogie. Toutefois, Gilles Ivaldi, se gardant bien de prononcer leur oraison funèbre attire notre attention  les opportunités de rebond générées par l’épidémie et dont les acteurs populistes  pourraient s’emparer.
    Lire l’article — La crise du Covid-19 : vers le déclin des droites populistes ?
  • Pour sa part, Jan Rovny s’intéresse à une tout autre dimension des phénomènes populistes : celle des minorités ethniques. Après l’euphorie qui a suivi l’écroulement des régimes communistes, plusieurs pays d’Europe centrale et orientale ont connu un recul de la démocratie. Jan Rovny jette une nouvelle lumière sur ce phénomène, en développant une thèse à priori paradoxale. Il démontre que dans les pays où vivent des  minorités ethniques importantes et bien organisées politiquement, comme en Bulgarie, en Estonie et Lettonie, les formations populistes ont un poids moindre que dans les pays plus homogènes ethniquement, comme la Hongrie et la Pologne. Et même si leur importance numérique et leur présence dans le champ politique favorisent le développement de formations de droite nationale, elles permettent aussi  l’essor de contrepouvoirs libéraux.
    Lire l’article : Politiques de l’ethnicité et résilience démocratique

Les régimes populistes sont-ils nécessairement autoritaires ?

Le second axe privilégie l’analyse des régimes populistes, leurs systèmes politiques, leur emprise sur les sociétés, la subversion progressive des institutions entreprise par le chef populiste avec la possibilité de basculement vers un régime autoritaire (au sens donné, de manière classique pour la science politique, par Juan Linz (2)voir Juan J. Linz, Régimes totalitaires et autoritaires, Paris, Armand Colin, 2006, réédition ; « Lectures », Pôle Sud, 2007 . Mais il s’agit aussi de démontrer qu’il existe des formes de résilience des institutions démocratiques et des mobilisations de la société civile qui peuvent contrecarrer l’érosion de la démocratie.

  • Dans cette optique, Élise Massicard analyse le cas turc dont le trajet historique permet de comprendre les raisons pour lesquelles ce pays se révèle un terreau favorable au populisme.
    Elle montre comment l’AKP et Erdoğan y ont subverti les institutions. Elle restitue ce qu’elle appelle « la descente aux enfers » de la démocratie au point d’interroger la qualification du régime turc. Est-il encore une démocratie dans laquelle le nouveau sultan occupe une position prééminente en tant que populiste ou bien la Turquie a-t-elle d’ores et déjà basculé dans l’autoritarisme ? Une question fondamentale qui, hors de la Turquie, peut désormais s’appliquer à d’autres contrées.
    Lire l’article : Populisme en Turquie : vers la fin de la démocratie ?
  • Pour autant, tous les populismes et leurs leaders ne se ressemblent pas. C’est clairement ce que démontre Florence Faucher dans son analyse du cas britannique.
    En étudiant Boris Johnson et en testant sur lui le qualificatif de populiste, entendu comme un style davantage qu’une idéologie, fut-elle une « thin ideology » pour reprendre l’expression du politiste Cas Mudde (3)Cas Mudde, The ideology of the extreme right, Manchester University Press, 2020. Sa réponse est tout en nuances. Elle démontre que si le Prime minister possède tous les attributs du leader populiste et qu’il a marqué de son sceau le parti conservateur, le Royaume Uni est peu susceptible de connaître une dérive autoritaire. De fait, hier comme aujourd’hui, la démocratie britannique — qui a déjà connu des accès de fièvres populistes — est dotée de traditions politiques suffisamment solides pour lui permettre d’y résister.
    Lire l’article : Boris Johnson : une fièvre populiste passagère ?
  • Étudiant l’expérience de Donald Trump, Mario Del Pero en arrive à des considérations semblables. Pour reprendre le titre de sa contribution, la démocratie américaine, celle qui a fasciné tant de personnes — que l’on pense à Alexis de Tocqueville — est fatiguée. Il montre comment Donald Trump a exploité cette usure — et les perturbations engendrées  par la crise économique de 2008 — pour s’imposer et exercer une mandature fondée sur des recettes populistes et souverainistes. Mais si le trumpisme a véritablement bousculé la démocratie américaine, celle-ci a su résister comme le démontrent la victoire de Joe Biden et la capacité de résistance des institutions le 6 janvier 2021 au cours d’une journée folle et totalement inédite devenu un événement-monde.
    Lire l’article : États-Unis : une démocratie fatiguée, attaquée par le populisme trumpien
  • Bien que différents à de nombreux égards, Erdogan, Jonhson et Trump, avec d’autres leaders populistes, partagent des façons d’être particulières. C’est ce qu’analyse en profondeur, Lou Safra, spécialiste des sciences cognitives, via une approche originale.
    On le sait, les populistes aiment à recourir au registre des émotions qu’ils opposent sciemment au discours plus froid des technocrates. Certes, ils n’en ont nullement le monopole. Mais ils savent utiliser et exacerber les peurs, les détestations, les haines, jouer de l’indignation et de la colère. Colère à l’encontre de « l’establishment », de l’Union européenne, des étrangers etc. Inscrite sur leurs visages, cette colère les met en position de domination, venant renforcer leurs attributs d’hommes forts et parfois de femmes fortes, à même de surmonter les crises.
    Lire l’article : La colère joue-t-elle en faveur du populisme ?

Le XXIe siècle a commencé comme étant celui du populisme ainsi que le proclame le titre du dernier ouvrage de Pierre Rosanvallon « Le Siècle du populisme : Histoire, théorie, critique »(4)Pierre Rosanvallon  » Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique« , Éditions du Seuil, janvier 2020. Un peu comme on a pu dire que le XIXe siècle fut celui des nationalismes et le suivant, celui des totalitarismes. Ces formules, on le sait, sont à la fois suggestives et réductrices. Il n’en demeure pas moins que comprendre le populisme et les populismes est un enjeu majeur, indissociable d’interrogations sur l’état et le devenir de la démocratie. À ce titre, il est et restera un des champs d’études majeur à Sciences Po comme dans d’autres institutions universitaires.

Marc Lazar a assuré la direction scientifique de ce dossier. Professeur des universités et directeur du Centre d'histoire de Sciences Po, il consacre l'essentiel de ses recherches sur l'histoire et la sociologie politique des gauches et des populismes en Europe. Parmi ses publications récentes à ce sujet, on peut noter avec Mathieu Fulla, European Socialists and the State in the Twentieth and the Twenty-First Century, Palgrave, 2020, “À propos du populismeHistoire@Politique, Décembre 2020 (open access) et avec Ilvo Diamanti, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties, Gallimard, 2019.

Notes

Notes
1 Journet, Nicolas. « Outsiders : études de sociologie de la déviance », Xavier Molénat éd., La sociologie. Éditions Sciences Humaines, 2009, pp. 93-94.
2 voir Juan J. Linz, Régimes totalitaires et autoritaires, Paris, Armand Colin, 2006, réédition ; « Lectures », Pôle Sud, 2007
3 Cas Mudde, The ideology of the extreme right, Manchester University Press, 2020
4 Pierre Rosanvallon  » Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique« , Éditions du Seuil, janvier 2020