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Vote populiste de droite : à l’encontre des idées reçues

Marine Le Pen, Leader of the French National Front. © Global Panorama via Flicrk. CC BY-SA 2.0

par Alexis Baudour

Capitol Stormed Jan 6, 2021 © CC BY-NC 2.0, Blink O’fanaye via Flickr

L’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 par les partisans Donald Trump a incarné à travers des images surréalistes « la vague populiste » dénoncée par beaucoup depuis plusieurs années. Sans la crise de la Covid et sa gestion déplorable, le 45ème président des États-Unis aurait sans doute été réélu.
Mais les USA ne sont pas un cas isolé : depuis une décennie, la droite populiste semble inexorablement progresser dans l’ensemble des démocraties occidentales. Survenue en 2019, la percée de Vox, le parti d’extrême droite espagnol, a marqué la fin de « l’immunité espagnole » face à cette vague. Aujourd’hui, en Europe de l’Ouest, seuls le Portugal et l’Irlande ne connaissent pas de parti populiste de droite de taille significative.

It’s the economy, stupid!

Nombre d’explications économiques, culturelles ou psychologiques ont été avancées afin d’élucider les succès électoraux récurrents de ces courants. Seuls les fondements économiques de ce vote seront considérés ici. Pour beaucoup le lien avec les difficultés économiques et la crise de 2008 semble aller de soi. Ainsi, le chômage, la pauvreté ou les inégalités grandissantes sont souvent données comme explication de ce vote de protestation. Le but de cet article est de montrer le faible pouvoir explicatif de ces facteurs et proposer des pistes alternatives. Le vote populiste de gauche n’y sera pas abordé compte tenu des différences en termes de motivations et de composition sociologique entre ces deux électorats (seuls 12 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont voté pour Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle française de 2017).

Source : données Insee. © Alexis Baudour, Sciences Po

Chômage : Le coupable désigné

Pour commencer, le chômage serait le fondement le plus commun du vote populiste. De fait, en France, le chômage comme le score électoral pour le principal parti d’extrême droite, dirigé par Jean-Marie Le Pen, puis par sa fille Marine, sont omniprésents depuis les années 1980. Cependant, lorsque l’on met côte à côte l’évolution locale du chômage et ces votes, cette relation est loin d’être évidente. La figure 1 montre la carte de l’évolution du chômage par département français entre 2012 et 2017. La figure 2 expose la répartition géographique de l’augmentation du vote Le Pen au premier tour des élections présidentielles entre 2012 et 2017. Aucune corrélation n’apparaît entre ces cartes. La progression impressionnante de Marine Le Pen dans le Nord et dans une moindre mesure dans le Nord-est et le Sud semble déconnectée de l’évolution du chômage. Par ailleurs, les chômeurs ne sont pas plus enclins que les autres électeurs à voter Le Pen d’après les sondages en 2017(1)Florent Gougou, Nicolas Sauger. « The 2017 French Election Study’ (FES 2017): a post-electoral cross-sectional survey. » French Politics, 2017. (si on tient compte d’autres facteurs comme le niveau de diplôme). Le cas particulier de cette élection illustre-t-il une propriété générale ? Il semble que oui. Les nombreuses recherches visant à lier chômage et droite radicale n’arrivent pas globalement à montrer un effet clair. Un résultat confirmé par les études Abdelkarim Amengay(2)Amengay, Abdelkarim and Daniel Stockemer. ‘The Radical Right in Western Europe: A Meta-Analysis of Structural Factors.’ Political Studies Review, 2018., qui reprenant 50 études sur le sujet, a montré l’absence de relation statistique entre chômage et vote populiste.

Source : données Insee. © Alexis Baudour, Sciences Po

 

Certains chercheurs ont proposé que l’effet soit conditionnel, par exemple, le chômage favoriserait le vote populiste de droite dans les régions avec une forte présence immigrée. Cette variante n’est pas plus concluante, en particulier en France, où le Front (puis Rassemblement) National parvient à prospérer dans des régions où résident peu d’immigrés. S’il n’existe pas de lien simple et direct entre chômage et vote pour ce parti, on peut cependant considérer d’autres pistes intéressantes. Le figure 3 montre que 30 % des électeurs de Le Pen se déclarent « tout à fait d’accord » avec l’hypothèse posée selon laquelle « les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment », soit une proportion 3 fois supérieure aux électeurs de François Fillon (candidat de la droite traditionnelle à l’époque de l’enquête) ou d’Emmanuel Macron. Pourtant, les électeurs du FN, bien que loin d’être des nantis jugent ces chômeurs, animés par le désir de s’en éloigner . Par exemple, les Français du nord de la France, région particulièrement pauvre, où Marine Le Pen a nettement progressé en 2017 (figure 2), sont aussi plus hostiles envers les chômeurs (22 % contre 15,5 % pour le reste de la France, figure 3). De manière générale, les électeurs populistes dans de nombreux pays dénoncent comme « profiteurs » les populations bénéficiant des minima sociaux, même dans les pays où ces dernières sont peu nombreuses.

Source : French Election Study 2017. © Alexis Baudour, Sciences Po

Il faut peut-être comprendre cette récrimination dirigée contre les plus pauvres par ceux qui frôlent la pauvreté. Dans l’échelle des revenus, ils se situent juste à un niveau à peine supérieur à celui des chômeurs ; leur hostilité envers les chômeurs pourrait donc marquer une volonté de se distinguer de ces derniers. C’est-à-dire établir une distance symbolique visant à éviter toute confusion entre les deux groupes.

Paupérisme : Populisme ?

Afin d’étudier l’explication potentielle de la pauvreté et des inégalités riches-pauvres, je considère les pays européens où le populisme de droite a un ancrage solide, excluant donc les pays où le populisme est récent et instable, comme le Royaume-Uni (où le Brexit party/UKIP ont obtenu 2 % aux dernières législatives). Je me concentre donc sur les pays où la droite radicale a été un acteur politique significatif depuis 30 ou 40 ans, à savoir l’Autriche et la Suisse, mais aussi à la France et au Danemark, ou encore à la Flandre et l’Italie du Nord. Soit des pays nettement plus riches que la moyenne européenne et où les inégalités riches-pauvres y sont moins marquées que, par exemple, en Espagne ou au Royaume-Uni.
D’une manière plus générale, l’explication du vote populiste de droite par la pauvreté est mise au mal par le concept introduit par Mols et Jetten(3)Mols, Frank and Jetten, Jolanda. ‘The Wealth Paradox: Economic Prosperity and the Hardening of Attitudes’. Cambridge University Press, 2016. de « wealth paradox » : les percées électorales du populisme ne se produisent pas durant les crises mais souvent lors des périodes de reprise économique quelques années après les dites crises. Le Brexit (2016), la victoire de Trump (2016), l’essor de l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne (2017), du parti Vox en Espagne (2019) et du Danish People’s Party au Danemark (2015) se sont produits durant des périodes de reprise.

Un véhicule aux couleurs du Parti populaire danois (Danske Folkeparti), avec le portrait de son leader, le député Kristian Thuelesen Dahl. Les textes disent « Plus de Danemark, moins d’EU », « c’est possible ! ». Copenhague, 2016 © Jebulon, CC0, via Wikimedia Commons

Des percées plus anciennes comme en France, aux Pays Bas en 2002 ou en Australie en 1998 semblent confirmer ce schéma (on pourrait citer d’autres exemples en Europe de l’Est comme la Pologne). La pauvreté diminuant durant ces périodes plus fastes de reprise économique, il est difficile de la considérer comme une explication vraisemblable du vote de droite radicale.
Les inégalités grandissantes entre les riches et les pauvres ne semblent pas non plus constituer une explication pertinente. Les chiffres montrent sans ambiguïté que les grandes villes cosmopolites comme Paris ou Londres, où le gouffre entre les riches et les pauvres qui y résident est spectaculaire, résistent au vote d’extrême droite. Marine Le Pen a d’ailleurs obtenu 4,5 % à Paris (un score décroissant d’élection en élection depuis 30 ans, à contre-courant du reste de la France). Les autres capitales européennes — dont le coefficient de référence des inégalités (Gini) est également élevé — se montrent également rétives au vote de droite radicale.

Le cas du populisme dans le Nord

Toutefois, une autre forme d’inégalité économique est nettement plus corrélée au vote FN : si on considère les villes où le vote Le Pen a augmenté de 13 points ou plus entre 2012 et 2017, on note (sans surprise au vu de la figure 2) que ces 53 villes se situent dans le nord de la France. Or dans ces villes, le revenu médian (revenu séparant la moitié des revenus supérieurs des revenus inférieurs) y a progressé plus vite (8 %) que dans le reste de la France (7 %). Au contraire, les revenus du premier décile (revenus des 10 % les plus pauvres) s’y sont effondrés (-3 %) alors qu’ils ont stagné (5 %) dans le reste de la France. Ces villes, où le FN progresse de façon très significative, ne sont donc pas caractérisées par un déclin des revenus de classe moyenne, mais par une divergence entre les classes populaires et les classes moyennes inférieures et une classe moyenne en ascension.

© Shutterstock

La progression du vote en facteur des droites radicales n’est donc pas le résultat direct de la hausse du chômage, de la pauvreté ou des inégalités. Comprendre la dynamique relationnelle entre les groupes sociaux qui divergent économiquement, qui sont les gagnants et qui sont les perdants, semble être une piste prometteuse. En croisant les données, on s’aperçoit que le vote Le Pen pourrait être lié à un déclin économique des classes moyennes inférieures, « fatiguées d’attendre leur tour » pour atteindre la reconnaissance sociale (4)Arlie Russell Hochschild, ‘Strangers in Their Own Land. Anger and Mourning on the American Right, The New Press, 2016.. Ces classes se montrent anxieuses d’un décrochage qui les éloignent des classe moyennes établies et les rapproche symboliquement des chômeurs et des exclus dont ils essaient avec agressivité de se distinguer. La confusion entre chômeurs et immigrés pourrait relever de cet effort de distanciation.

 

Alexis Baudour, doctorant au MaxPo et docteur en mathématiques, étudie l’influence des facteurs économiques sur le vote populiste de droite en Europe. Les facteurs considérés sont l’évolution du chômage, du revenu médian et des inégalités. Pour y parvenir, il compare les évolutions de la distribution des revenus et les résultats des élections successives à l’aide de méthodes statistiques longitudinales.

Notes

Notes
1 Florent Gougou, Nicolas Sauger. « The 2017 French Election Study’ (FES 2017): a post-electoral cross-sectional survey. » French Politics, 2017.
2 Amengay, Abdelkarim and Daniel Stockemer. ‘The Radical Right in Western Europe: A Meta-Analysis of Structural Factors.’ Political Studies Review, 2018.
3 Mols, Frank and Jetten, Jolanda. ‘The Wealth Paradox: Economic Prosperity and the Hardening of Attitudes’. Cambridge University Press, 2016.
4 Arlie Russell Hochschild, ‘Strangers in Their Own Land. Anger and Mourning on the American Right, The New Press, 2016.