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Le « racisme anti-Blancs » existe-t-il ?

©Shutterstock

Par Daniel Sabbagh

Couverture de « Valeurs Actuelles », 12 septembre 2019

La dénonciation du « racisme anti-Blancs » étant aujourd’hui en France l’un des chevaux de bataille de l’extrême droite, la tentation est grande de n’y voir qu’un oxymore, un « non-sens »(1)Danièle Obono et la valeur actuelle du racisme, Tribune d’un collectif d’universitaires incluant notamment l’historienne Ludivine Bantigny et les sociologues Sarah Mazouz et Ugo Palheta ; Le racisme anti-Blancs existe-t-il ?, France Culture, octobre 2018 avec Éric Fassin, sociologue. et une « imposture intellectuelle »(2)Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale, intervention du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel, colloque « Sous les masques du « racisme anti-Blancs », 9 février 2013., parfois sur le fondement d’une confusion entre racisme et discriminations(3)De l’urgence d’en finir avec « le racisme anti-blanc », intervention de Joao Gabriel; 8 septembre 2019.. Compréhensible, cette tentation est néanmoins problématique.
Pour s’en convaincre, il suffit de passer en revue les trois conceptions principales du racisme actuellement en usage dans l’ensemble des disciplines pertinentes : anthropologie, droit, histoire, philosophie, psychologie, science politique, sociologie.

Un racisme idéologique

Le racisme peut tout d’abord être défini comme une idéologie. Il s’agit alors d’un ensemble de propositions selon lesquelles: 1) L’humanité se compose de groupes essentiellement distincts les uns des autres et caractérisés par des propriétés intrinsèques, d’ordre naturel ou culturel ; 2) Ces propriétés caractéristiques sont innées, immuables et héréditairement transmissibles ; 3) Elles déterminent un certain nombre de traits, d’aptitudes ou de comportements passibles d’une évaluation comparative; 4) Cette évaluation conduit à l’établissement d’une hiérarchie entre les groupes en question, que l’on peut appeler « races » ; 5) Cette hiérarchie justifie la domination des races inférieures par les races supérieures.

G.F. Cuvier: racial characteristics; 1836-49

Apparue dans l’entre-deux-guerres, cette conception du racisme comme idéologie n’est nullement obsolète. Elle réunit des auteurs aussi divers – et aussi peu confidentiels – que l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss(4)Claude Lévi-Strauss, Didier Eribon, De près et de loin, Odile Jacob, 1988., le philosophe américano-ghanéen Kwame Anthony Appiah(5)Kwame Anthony Appiah, In My Father’s House, Oxford University Press, 1992. et les sociologues Robert Miles (britannique)(6) Robert Miles, Racism, Routledge, 1989. et William Julius Wilson (états-unien)(7)William Julius Wilson, The Bridge over the Racial Divide. Rising Inequality and Coalition Politics,  University of California Press, 1999.. Dans cette perspective, les croyances énumérées plus haut étant erronées, une stratégie antiraciste adéquate devrait inclure la diffusion d’informations exactes susceptibles de conduire à la révision et, en dernier ressort, à l’abandon de ces croyances fausses. Les groupes « racisés » ou « racialisés »(8)Aucune distinction n’est ici établie entre ces deux termes. sont ceux indûment tenus pour des « races » au sens susvisé et maltraités en tant que tels(9)Lawrence Blum, « Racialized Groups : The Sociohistorical Consensus », The Monist, 93 (2), 2010, p. 298-320 ; Michael Hardimon, Rethinking Race. The Case for Deflationary Realism, Harvard University Press, 2017.. Leurs membres ne peuvent entièrement se soustraire à la « charge mentale » consistant à anticiper les réactions négatives potentiellement suscitées par leurs traits stigmatisés afin de mieux s’en prémunir. À l’inverse, « être blanc, c’est ne pas être obligé d’y penser »(10)Robert Terry, « The Negative Impact on White Values », dans Benjamin Bowser et Raymond Hunt (eds), Impacts of Racism on White Americans, Sage, 1981, p. 120.. Telle est même la quintessence du « privilège » inévitablement associé à cette position dans la hiérarchie raciale.

Un racisme attitudinal

Selon un autre courant de pensée de quelques décennies postérieur, largement issu de la psychologie sociale, le racisme peut aussi être défini comme qualifiant une gamme d’attitudes négatives déterminées par l’appartenance perçue de l’individu ciblé à tel ou tel groupe conventionnellement défini comme « racial ». Ces états mentaux à dominante affective – plutôt que cognitive(11)Jorge Garcia, « Le cœur du racisme », dans Magali Bessone et Daniel Sabbagh (dir.), Race, racisme, discriminations. Une anthologie de textes fondamentaux, Hermann, coll. « L’Avocat du Diable », 2015, p. 125-155.– comprennent la haine, des formes d’animosité moins intenses, la peur, le dégoût, le mépris, l’irrespect(12)Joshua Glasgow, « Racism as Disrespect », Ethics, 120 (1), 2009, p. 64-93. ou une simple indifférence à l’égard du bien-être et des intérêts légitimes de la personne visée. Ils peuvent à bon droit être décrits comme racistes même si l’individu qui les ressent n’adhère pas au racisme comme corpus doctrinal.

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Ces attitudes, fruit de la socialisation dans une large mesure, peuvent varier dans le temps et ne sont pas immédiatement observables : elles ne peuvent être qu’inférées des comportements constatés. Cependant, elles ne se traduisent pas nécessairement par des actes perceptibles. Il est tout à fait concevable qu’une attitude raciste ne donne lieu à aucune discrimination, soit que la personne qui l’éprouve la désapprouve et parvienne à l’empêcher de se manifester, soit qu’elle entende échapper à l’opprobre qui s’attache à l’extériorisation d’affects racistes dans certains contextes, soit encore par crainte de s’exposer à des sanctions dictées par la loi.
Dans cette perspective, conformément à l’hypothèse formulée par Gordon Allport dans son ouvrage pionnier(13)Gordon Allport, The Nature of Prejudice, New York, Basic Books, 1979 [1954]., une stratégie antiraciste adéquate devrait promouvoir la multiplication d’interactions entre les membres de différents groupes raciaux placés sur un pied d’égalité (1), tenus de coopérer (2) pour atteindre un objectif commun (3), avec l’appui d’une autorité reconnue (4). En effet, depuis plus d’un demi-siècle, un grand nombre d’études expérimentales ont montré qu’il en résulte bel et bien une diminution de la composante émotionnelle du racisme. Qui plus est, cette diminution est durable. Enfin, elle bénéficie à l’ensemble des membres du groupe stigmatisé – au-delà des seuls protagonistes impliqués dans l’interaction -, ainsi même qu’aux membres d’autres minorités du même type(14)Thomas Pettigrew et Linda Tropp, « A Meta-Analytic Test of Intergroup Contact Theory », Journal of Personality and Social Psychology, 90 (5), 2006, p. 751-783..

Un racisme systémique

« March of Silence », Seattle, Washington / USA – June 12 2020 © 2003-2020 Shutterstock

Une troisième conception du racisme, la plus récente(15)Stokely Carmichael et Charles Hamilton, Black Power. The Politics of Liberation in America, New York, Vintage, 1967 ; Robert Blauner, Racial Oppression in America, New York, Harper and Row, 1972., fait de ce dernier le système comprenant l’ensemble des facteurs (idées, discours, actions, règles institutionnelles…) qui contribuent à la production et à la reproduction d’inégalités entre groupes « raciaux », chacun des éléments dotés d’une valeur causale à cet égard pouvant alors être qualifié de « raciste » pour cette raison seule. Bien qu’ayant aujourd’hui le vent en poupe des deux côtés de l’Atlantique, cette conception du racisme « systémique » soulève au moins trois difficultés.
Sur le plan analytique, elle empêche de distinguer les mécanismes spécifiques (violence physique, discrimination, ségrégation, stigmatisation, autodisqualification…) dont l’interaction engendre et perpétue les désavantages subis par les membres des groupes racisés(16)Glenn Loury, « Les stéréotypes raciaux », dans Bessone et Sabbagh, Race, racisme, discriminations, op. cit., p. 203-234 ; Elizabeth Anderson, « Ségrégation, stigmatisation raciale et discrimination », ibid., p. 235-276.. Or seul un examen minutieux de leurs modalités d’articulation, qui suppose cette distinction préalable, permettrait l’élaboration de politiques publiques adaptées.
Sur le plan politique, d’une part, elle risque d’affaiblir la coalition antiraciste en s’aliénant la bonne volonté d’une partie de ses membres potentiels, possiblement découragés par l’usage maximaliste et l’application à eux-mêmes d’un terme inévitablement chargé d’une très grande force accusatoire. D’autre part, et inversement, le risque est de banaliser des accusations bien fondées de racisme au sens plus étroit : si tout est « raciste », in fine, plus rien ne l’est.

Quid du « racisme anti-Blancs » ?

À l’issue de ce bref panorama, revenons donc à notre question initiale : le « racisme anti-Blancs » existe-t-il ?

Elijah Muhammad standing behind microphones at podium / World Telegram & Sun photo by Stanley Wolfson, via Wikimedia Commons

Si par « racisme » on entend l’idéologie ou  les attitudes négatives évoquées plus haut, étant donné l’étendue et l’intensité du racisme subi par les « non-Blancs », il serait pour le moins surprenant que l’on ne trouve aucune occurrence – ne serait-ce que réactive – de « racisme anti-Blancs ». De fait, on en trouve sans grande difficulté. Un exemple « idéologique » : les propos d’Elijah Muhammad, président de l’organisation américaine Nation of Islam de 1934 à 1975, selon lesquels tous les Blancs s’apparenteraient à des « démons ». Un exemple « attitudinal » : la vidéo mise en ligne en France, en septembre 2018, par le rappeur Nick Conrad ayant pour titre « Pendez les Blancs », qui lui a valu une condamnation à 5 000 euros d’amende pour provocation au crime. Dans les deux cas, la qualification de « racisme anti-Blancs » ne paraît pas constituer un abus de langage.

Est-il besoin de préciser que rien de ce qui précède ne vient étayer la thèse invraisemblable selon laquelle, en France ou ailleurs, l’ampleur du « racisme anti-Blancs » serait similaire à celle du racisme auquel se heurtent les membres des minorités ? Aucune mise en équivalence ne découle des arguments ici formulés. À l’évidence, les discriminations raciales – directes ou indirectes, intentionnelles ou involontaires, voire « systémiques » – ne frappent pas également Blancs et non-Blancs.

Reste un constat : c’est uniquement si l’on opte pour la troisième conception – « systémique » – du racisme et si l’on exclut entièrement les deux autres que le « racisme anti-Blancs » en vient à constituer une contradiction dans les termes. Mais pourquoi faudrait-il privilégier cette option plutôt que de s’en tenir à une approche pluraliste? Le racisme est un phénomène multidimensionnel. Affirmer doctement que « le racisme anti-Blancs n’existe pas » exige d’évacuer purement et simplement deux de ses dimensions principales. La fin ne justifie pas les moyens. Plutôt que de servir sur un plateau à l’extrême-droite le « tabou » qu’elle ne manquera pas de faire fructifier à ses propres fins, mieux vaudrait traiter l’existence éventuelle d’un « racisme anti-Blancs » comme une question empirique, et non comme une aberration. Selon toute vraisemblance, la baudruche ne s’en dégonflera que plus aisément(17)Ce texte a bénéficié des remarques critiques de Laure Bereni, Magali Bessone, Julie Saada et Hélène Naudet, que je remercie..

Daniel Sabbagh est directeur de recherche au Centre de recherches internationales (CERI). Ses travaux portent principalement sur la problématique des discriminations et des discriminations positives envisagées dans une perspective comparative et pluridisciplinaire, le multiculturalisme, le droit américain, les théories de la justice et de l’égalité, les déterminants internes de la politique extérieure américaine et la peine de mort aux États-Unis.  Voir ses publications.

Notes

Danièle Obono et la valeur actuelle du racisme, Tribune d’un collectif d’universitaires incluant notamment l’historienne Ludivine Bantigny et les sociologues Sarah Mazouz et Ugo Palheta ; Le racisme anti-Blancs existe-t-il ?, France Culture, octobre 2018 avec Éric Fassin, sociologue.
Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale, intervention du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel, colloque « Sous les masques du « racisme anti-Blancs », 9 février 2013.
De l’urgence d’en finir avec « le racisme anti-blanc », intervention de Joao Gabriel; 8 septembre 2019.
Claude Lévi-Strauss, Didier Eribon, De près et de loin, Odile Jacob, 1988.
Kwame Anthony Appiah, In My Father’s House, Oxford University Press, 1992.
Robert Miles, Racism, Routledge, 1989.
William Julius Wilson, The Bridge over the Racial Divide. Rising Inequality and Coalition Politics,  University of California Press, 1999.
Aucune distinction n’est ici établie entre ces deux termes.
Lawrence Blum, « Racialized Groups : The Sociohistorical Consensus », The Monist, 93 (2), 2010, p. 298-320 ; Michael Hardimon, Rethinking Race. The Case for Deflationary Realism, Harvard University Press, 2017.
Robert Terry, « The Negative Impact on White Values », dans Benjamin Bowser et Raymond Hunt (eds), Impacts of Racism on White Americans, Sage, 1981, p. 120.
Jorge Garcia, « Le cœur du racisme », dans Magali Bessone et Daniel Sabbagh (dir.), Race, racisme, discriminations. Une anthologie de textes fondamentaux, Hermann, coll. « L’Avocat du Diable », 2015, p. 125-155.
Joshua Glasgow, « Racism as Disrespect », Ethics, 120 (1), 2009, p. 64-93.
Gordon Allport, The Nature of Prejudice, New York, Basic Books, 1979 [1954].
Thomas Pettigrew et Linda Tropp, « A Meta-Analytic Test of Intergroup Contact Theory », Journal of Personality and Social Psychology, 90 (5), 2006, p. 751-783.
Stokely Carmichael et Charles Hamilton, Black Power. The Politics of Liberation in America, New York, Vintage, 1967 ; Robert Blauner, Racial Oppression in America, New York, Harper and Row, 1972.
Glenn Loury, « Les stéréotypes raciaux », dans Bessone et Sabbagh, Race, racisme, discriminations, op. cit., p. 203-234 ; Elizabeth Anderson, « Ségrégation, stigmatisation raciale et discrimination », ibid., p. 235-276.
Ce texte a bénéficié des remarques critiques de Laure Bereni, Magali Bessone, Julie Saada et Hélène Naudet, que je remercie.