Massacres dans la Yougoslavie démembrée, 1941-1945

Date: 
31 Mai, 2010
Auteur: 
Tomic Yves

Les violences de masse commises dans l’espace yougoslave entre 1941 et 1945 sont abordées dans un cadre yougoslave et non dans celui de chacun des pays le composant. En effet, si le royaume de Yougoslavie a été démantelé en avril 1941, force est de constater que le pays ne s’est pas effondré de l’intérieur et que des acteurs politiques et militaires significatifs continuent d’agir dans la perspective du rétablissement de la Yougoslavie : c’est le cas de l’Armée yougoslave dans la patrie (ou mouvement des četnici) dirigée par le général Dragoljub Mihailović et soutenue par le gouvernement yougoslave en exil, mais également du mouvement des partisans communistes (partizani), qui tout en combattant les occupants souhaitent prendre le pouvoir dans un Etat yougoslave remodelé. La Seconde Guerre mondiale n’affecte la Yougoslavie qu’à partir d’avril 1941. En effet, l’Allemagne d’Hitler n’avait pas de visée particulière sur cet Etat. Ce n’est qu’à la suite d’un putsch, survenu le 27 mars 1941, et ayant provoqué le renversement du gouvernement yougoslave qui avait adhéré au Pacte tripartite deux jours plus tôt, que l’Allemagne, appuyée par ses alliés italiens, hongrois et bulgares, décide d’envahir le pays.

Cet index chronologique ne présente pas un caractère exhaustif. Plutôt que de recenser l’ensemble des atrocités commises pendant la Seconde Guerre mondiale – ce qui représenterait un travail fastidieux et quelque peu indigeste – l’objectif est ici de refléter les violences commises par chacune des parties impliquées (occupants et acteurs internes) en sélectionnant les cas les plus pertinents possibles. Les régions traitées sont principalement la Serbie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine.

Les violences de masse commises dans l’espace yougoslave entre 1941 et 1945 font toujours l’objet de vives polémiques, en particulier à propos du nombre total de victimes. Les chiffres officiels établis par les autorités yougoslaves après 1945 fixant le nombre de victimes à 1,7 million de personnes ont été remis en question dans la seconde moitié des années 1980 par des chercheurs indépendants (Bogoljub Kočović, Vladimir Žerjavić), estimant à un million environ le nombre de victimes de guerre.

I. Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes 1918-1929

Les premières années d'existence du royaume des Serbes, Croates et Slovènes révèlent toute la complexité de l'Etat commun. Il s'agit en effet d'un Etat composite, regroupant des populations de traditions religieuses, politiques et culturelles diverses : sur un total de 12 017 323 habitants, les Serbes en représentent 38,83 %, les Croates 23,77 %, les Slovènes 8,53 %, les minorités non-slaves (Allemands, Hongrois, Albanais, Roumains, Turcs, Italiens, etc.) 16,5 %. Le tracé de la frontière avec l'Italie laisse cependant plus de 500 000 Slovènes et Croates en dehors des frontières. Le discours officiel présente les Macédoniens comme des Serbes du sud. Serbes et Croates se disputent l'allégeance des Musulmans de Bosnie-Herzégovine. De surcroît, les pertes démographiques ont été importantes pendant le conflit mondial, en particulier dans les territoires du royaume de Serbie : 1 250 000 (400 000 militaires et 850 000 civils) victimes sur 4 millions d’habitants (soit 28 % de la population totale) selon les chiffres officiels communiqués par le gouvernement serbe à la Conférence de paix de Paris de 1946.

Instabilité politique et troubles dans le sud du pays

Les années vingt sont une période d'instabilité politique dans le nouveau royaume. Les institutions du pays tardent à se mettre en place : les élections pour l'Assemblée constituante ne sont organisées qu'en novembre 1920 et la Constitution du royaume des Serbes, Croates et Slovènes n'est proclamée qu'en juin 1921. Elle n'a pas été adoptée par une majorité qualifiée de deux tiers des députés, comme prévu dans la Déclaration de Corfou de 1917, mais par une majorité simple. Le Parti paysan croate de Stjepan Radić a boycotté les travaux de l'Assemblée constituante et son mouvement ne reconnaît pas le nouvel Etat car la Diète croate ne s'est pas prononcée sur l'unification.

Le nouveau royaume est fortement contesté dans le sud-est du pays, en Macédoine et au Kosovo, nouveaux territoires intégrés à la Serbie à l’issue des guerres balkaniques (1912-1913). Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes est confronté à la résistance d’Albanais en armes (kačaci) s’attaquant aux forces de sécurité et se livrant à des activités de pillage, mais également de bandes armées macédoniennes favorables au rattachement de la Macédoine du Vardar à la Bulgarie (actions de l’Organisation révolutionnaire macédonienne intérieure, VMRO). À l’automne 1918, les actions de désarmement de la population albanaise aboutissent à la destruction de plusieurs villages (Janjetović, 2005: 111). En 1919-1920, plusieurs insurrections albanaises sont réprimées (Tasić, 2008: 229-278). Les familles des insurgés sont déportées dans des camps d’internement et voient leurs propriétés confisquées. Les représentants politiques albanais (Comité du Kosovo, appuyé par l’Italie en premier lieu) déplorent des milliers de victimes et maisons incendiées : les chiffres varient entre 6 000 et 100 000 victimes (Janjetović, 2005: 113). Les données du Ministère de l’Intérieur pour la période entre 1918 et 1923 indiquent 600 victimes environ parmi les gendarmes (Jovanović, 2007: 15). En Macédoine, plusieurs centaines d’assassinats politiques ont été organisés par les forces de sécurité yougoslaves (Jovanović, 2007: 13-14). Suite à plusieurs attaques des komitadži macédoniens favorables à la Bulgarie contre des villageois serbes et des gendarmes, le gouvernement fait appel au chef de l’Association contre les bandits bulgares, Dobrica Matković, responsable du massacre de 53 habitants du village de Garvan début mars 1923 (Jovanović, 2007: 14).

La vie politique est dominée par les partis favorables au centralisme et à l'unitarisme yougoslave : le Parti démocrate et le Parti radical serbe. Les crises gouvernementales se succèdent. Bien que la Constitution de 1921 ait établi un régime parlementaire, le pouvoir se trouve en fait dans les mains du roi Alexandre. Entre 1918 et 1929, sur 23 crises gouvernementales, 21 sont provoquées par le roi, le parlement étant responsable des deux autres. Au cours de cette période, aucune des assemblées élues (1921, 1923, 1925 et 1927) ne parvient au terme de son mandat.

Le mouvement autonomiste croate

La question croate domine la vie politique : dans sa lutte pour l'instauration et la reconnaissance d'un Etat croate, le Parti paysan agit en direction des grandes puissances. En 1923, Stjepan Radić effectue un long voyage à travers les capitales européennes (Vienne, Paris, Londres et Moscou) pour y défendre la cause croate, sans réel succès. En 1925, le gouvernement décide d'interdire son mouvement et fait arrêter ses dirigeants. Face à la perspective de sa marginalisation politique, et le roi Alexandre ayant initié un compromis, Stjepan Radić décide de reconnaître la Constitution du royaume en mars 1925. En octobre 1925, le Parti paysan croate entre au gouvernement.

Les divergences perdurent entre les forces centralistes et les partis défendant le fédéralisme. Le 20 juin 1928, Stjepan Radić est victime d'un attentat en pleine séance de l'Assemblée nationale. Au bout de dix années de vie commune, les élites politiques des différents groupes nationaux ne sont pas parvenues à trouver un consensus sur l'organisation et la forme de l'Etat.

II. Le royaume de Yougoslavie 1929-1941

Proclamation de la dictature

Les années 1930 sont marquées par l'instauration de la dictature et un rapprochement du pays avec les puissances fascistes. Le 6 janvier 1929, le roi Alexandre Karadjordjević proclame la dictature en s'appuyant sur l'armée. Il prend le contrôle des pouvoirs exécutif et législatif, suspend la Constitution de 1921, interdit les partis politiques et les associations se réclamant d'une identité particulariste et renforce la loi sur la sécurité de l'Etat. Il tente d'imposer l'idée d'une nation yougoslave unitaire, à l'encontre de la diversité nationale. En octobre 1929, il rebaptise le pays « royaume de Yougoslavie ».

Dépourvu d’une base solide, le roi tente d'améliorer son assise en dotant le royaume d’une Constitution en septembre 1931. Cette dernière confie au souverain l'essentiel du pouvoir législatif. Les anciens partis demeurent interdits et les libertés publiques restreintes : les partis basés sur une identité nationale autre que yougoslave ne sont pas reconnus par la loi. En novembre 1931, des élections sont organisées et prennent la tournure d'un référendum, dans la mesure où seul le gouvernement peut constituer une liste électorale. Le régime crée son propre parti en décembre 1931 : la Démocratie paysanne radicale yougoslave.

Alors que le pays est affaibli par la crise économique mondiale, que les Etats fascistes se renforcent et que les menaces extérieures se précisent (Italie, Hongrie), le roi Alexandre est assassiné à Marseille, le 9 octobre 1934, par un tueur macédonien de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne au service des nationalistes croates du mouvement Oustachi et macédoniens.

Vers un règlement de la question croate

L'héritier au trône, Pierre II de Yougoslavie, étant mineur, une régence est constituée : elle est dirigée par le prince Paul Karadjordjević. De nouvelles élections, où les partis d'opposition peuvent concourir, sont organisées en mai 1935. La liste gouvernementale, appuyée par l'appareil administratif et policier, l'emporte. Un nouveau gouvernement est instauré : il sera dirigé par Milan Stojadinović jusqu'en février 1939. Ce dernier opère une réorientation de la diplomatie du pays en abandonnant progressivement la Petite Entente (Yougoslavie, Tchécoslovaquie et Roumanie), ainsi que la France et l'Angleterre, pour se rapprocher des forces de l'Axe (Allemagne et Italie).

En 1939, un nouveau gouvernement, confié à Dragiša Cvetković, a pour première tâche de conclure un accord avec le Parti paysan croate, afin de consolider le royaume et de résoudre la question croate, qui demeure une source permanente de tensions. De longues et difficiles négociations aboutissent en août 1939 : l'accord établit une entité croate autonome au sein de la Yougoslavie. Toutefois, cet accord est fortement contesté par certains milieux intellectuels serbes, dont le Club culturel serbe présidé par Slobodan Jovanović qui revendique la création d’une entité serbe au sein du royaume de Yougoslavie.

Après la défaite de la France au printemps 1940, la politique de neutralité de la Yougoslavie devient incertaine. De fait, le gouvernement ne peut résister longtemps et finit par adhérer le 25 mars 1941 au Pacte tripartite. Le 27 mars 1941, un coup d'Etat organisé par l'armée renverse la régence afin de protester contre le ralliement à l'Axe.

III. La Yougoslavie et la Seconde Guerre mondiale : 1941-1943

Les violences de masse dans la Yougoslavie démembrée n’ont pas fait l’objet d’études systématiques, tant pendant la période de la Yougoslavie communiste (1945-1990) qu’après l’éclatement du pays en 1991-1992, hormis des monographies concernant des régions spécifiques. À l’historiographie favorable au mouvement de résistance des Partisans communistes ont succédé des écrits tendant à réhabiliter les forces nationalistes qui avaient lié leur destin à celui de l’Allemagne nazie. Le chercheur doit donc se montrer prudent face à l’ensemble de ces sources. Les monographies sur les violences de masse portent, dans la plupart des cas, sur les crimes des « autres », les historiens croates s’intéressant aux crimes commis par les četnici (tchetniks) serbes, tandis que les historiens serbes publient des travaux sur les crimes commis par les ustaše (oustachis) croates et l’Etat croate indépendant.

Pour la Yougoslavie démembrée en 1941, la guerre a plusieurs dimensions : à la guerre contre les forces de l'Axe et les puissances d'occupation succède une guerre civile opposant les communautés nationales les unes aux autres, mais aussi les membres de la même communauté (cas des partisans communistes serbes contre les soldats serbes de l’Armée yougoslave dans la patrie par exemple). Suite à l’adhésion du royaume de Yougoslavie au Pacte tripartite le 25 mars 1941, un coup d’Etat est organisé dans la nuit du 26 au 27 mars. Le gouvernement de Dragiša Cvetković ainsi que la régence sont renversés, les ministres sont appréhendés et le roi Pierre II Karadjordjević est proclamé majeur. Un nouveau gouvernement dirigé par le général Dušan Simović est constitué. Le même jour, Hitler prend la décision d’attaquer militairement la Yougoslavie.

Dans la nuit du 5 au 6 avril, l’Allemagne lance ses opérations militaires contre le royaume de Yougoslavie. Disposant de peu d’armements modernes, les forces armées yougoslaves sont défaites en quelques jours. Zagreb, capitale de la Croatie est conquise le 10 avril, Belgrade, capitale de la Serbie, le 12. Le pays capitule officiellement le 17 avril. Le gouvernement issu du putsch quitte le pays avec le jeune roi Pierre II pour se replier en Grande-Bretagne. Les vainqueurs se partagent le territoire yougoslave en fonction de leurs intérêts stratégiques ou de leurs prétentions nationales.

L'indépendance de la Croatie est proclamée le 10 avril 1941 par l'organisation Ustaša (« insurgé »), créée en 1929 en réaction à la dictature royale d'Alexandre Karadjordjević. Cette organisation bénéficie de la profonde exaspération du peuple croate envers l'Etat yougoslave. Son discours nationaliste reçoit l'approbation aussi bien des militants du Parti paysan croate que de la hiérarchie catholique. Ce nationalisme prend cependant bientôt les formes d'un racisme militant : les « lois de Nuremberg » contre les juifs et les Roms sont introduites, comme dans toute l'Europe soumise au IIIe Reich. En revanche, la politique anti-serbe du régime lui est propre. Les 1 900 000 Serbes constituent environ 30 % de la population du pays qui comprend dans ses frontières la Bosnie-Herzégovine. Souhaitant une fois pour toute régler la question serbe, les autorités croates vont recourir d’une part à l'expulsion vers la Serbie des Serbes orthodoxes, d’autre part à leur assimilation par conversion forcée au catholicisme, et enfin à leur extermination physique. L'Etat ustaša met en place des camps de concentration, dont le plus tristement célèbre est celui de Jasenovac. Une grande part des violences de masse sont commises entre les mois de mai et août 1941. Un mémorandum adressé par l’Eglise orthodoxe serbe au commandement militaire allemand à Belgrade en août 1941 estime le nombre de victimes à 180 000 (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 594-625). C’est d’ailleurs ces violences qui contribuent au développement de la résistance serbe (mouvements des partisans communistes et četnici) en particulier en Bosnie-Herzégovine et dans la Krajina croate (Redžić, 1998: 26, 37). En septembre 1941, des rapports militaires italiens font état de 80 000 Serbes tués dans les régions de la Lika et de Bosnie, ainsi que de 30 000 autres victimes ailleurs, dans les autres régions de Yougoslavie (Redžić, 1998: 34).

En Serbie, une administration de commissaires (Komesarska uprava) dirigée par Milan Aćimović, chargé également des Affaires intérieures, est formée le 30 avril 1941. Mais incapable de rétablir l’ordre face à l’action des partisans communistes et des četnici, cette structure sera remplacée le 29 août 1941 par un nouveau gouvernement dirigé par Milan Nedić. Ce dernier rejette l’Etat yougoslave et se prononcera pour l’intégration des Serbes dans un seul et même Etat en s’appuyant sur l’Allemagne nazie. La propagande du gouvernement est orientée principalement contre la « ploutocratie anglaise » et le bolchevisme.

Dans la nuit du 10 au 11 mai 1941, un groupe de 26 officiers, sous-officiers et soldats de l’Armée royale yougoslave arrive de Bosnie sur les hauteurs de la Ravna Gora. Ces hommes, dirigés par le colonel Dragoljub M. Mihailović, refusent la capitulation et envisagent d’organiser la résistance à l’occupant allemand. Ils estiment que la Yougoslavie a été défaite à cause de l’action des hommes politiques et de la trahison des Croates. Au cours des mois de mai et juin 1941, ils se consacrent à l’organisation de leur mouvement. Leur vision de la Yougoslavie est celle de la monarchie des Karadjordjević. Leur stratégie est prudente et attentiste : ils préfèrent accumuler des forces dans l'attente d’un éventuel débarquement des Alliés dans les Balkans. Ils mènent néanmoins des actions de guérilla contre l’adversaire croate ou musulman sur le territoire de l’Etat croate indépendant, ainsi que contre les Partisans communistes. Après 1941, leurs actions contre les forces d’occupation se limiteront principalement à des opérations de sabotage (voies ferrées, ponts, etc.). Contrairement aux ustaše, le mouvement de Dragoljub Mihailović ne contrôle pas un appareil d’Etat pendant les années de guerre ni ne dispose d’un cadre juridique pour éventuellement exclure des parties de la population (Dulić, 2006: 267). Il n’aura pas recours à l’organisation de camps de concentration.

Le mouvement de résistance communiste déclenche une insurrection armée dès juillet 1941 au Monténégro et en Serbie. Les Partisans connaissent un échec au Monténégro et à la suite d'une opération de pacification entreprise à l'automne en Serbie, la petite armée des Partisans se replie sur le Sandžak et la Bosnie orientale. Elle passe l'hiver 1941-1942 à Foča, aux confins orientaux de l'Etat croate indépendant. Durant l'année 1942, Tito et ses combattants traversent la Bosnie d'est en ouest.

IV. L’ Etat croate indépendant (comprenant la Bosnie-Herzégovine)

1941 ; 27-28 avril: Le premier massacre de masse dans l’Etat indépendant de Croatie se produit dans le village de Gudovac, près de Bjelovar, où les forces armées ustaše tuent 184 paysans serbes originaires de cette localité et de villages voisins en représailles à la mort de deux agents des forces de sécurité croates, tués sur la route menant de Gudovac à Bjelovar (Jelić-Butić, 1977: 166 ; 195 paysans tués selon Bulajić, 1988: 252-264). L’exécution de ces civils se produit en présence d’Eugen Dido Kvaternik, responsable de l’ordre public et de la sécurité de l’Etat croate indépendant.**

11-12 mai : Les violences contre les Serbes se poursuivent dans le district de Vojnić et à Glina. Dans cette dernière localité située dans la région du Kordun (Confins militaires), plus de 300 Serbes sont arrêtés, puis tués par les forces armées ustaše dans la nuit du 12 au 13 mai (Zečević et Popović, 1996: 236-237).**

2 juin :Au mois de juin, les massacres perpétrés par les forces armées ustaše prennent une dimension importante en Herzégovine où la population serbe s’est retirée dans les montagnes avec le bétail. Le 2 juin, aux abords de Ljubinje, 140 Serbes environ sont tués par les forces ustaše. Le 5 juin, 140 paysans serbes environ sont massacrés à coups de maillets dans le village de Korito, près de la localité de Gacko, à l’initiative du commandant ustaša Herman Tonogal (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 144-145 ; 180 victimes selon l’ouvrage collectif Hercegovina u NOB, 1961: 42, 97 ; Bulajić, 1988: 473-481). Les corps sont jetés dans les gorges Golubija, profondes d’une trentaine de mètres.***

4 juin :Lors d’une réunion dirigée par le représentant de l’Allemagne à Zagreb, Siegfried Kasche, réunissant les autorités allemandes et croates, la décision est prise de déplacer en masse des Slovènes vivant dans les frontières du Reich allemand en Croatie, puis en Serbie, ainsi que les Serbes de Croatie en Serbie. Plusieurs vagues de déplacements de population sont ainsi définies : lors de la première vague (jusqu’au 5 juillet 1941), 5 000 Slovènes parmi les intellectuels et les éléments « douteux » sur le plan politique doivent être expulsés de Styrie vers la Serbie. Quant aux prêtres catholiques, ils seront installés en Croatie à la place de popes orthodoxes expulsés vers la Serbie ; au cours de la deuxième vague, 25 000 Slovènes envoyés en Styrie depuis 1914 devront être installés en Croatie entre les 10 juillet et 30 août 1941. Dans le même temps, le même nombre de Serbes devra avoir été déplacé en Serbie (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 78-81). La troisième vague prévoit l’expulsion de 65 000 Slovènes de Basse-Styrie et 80 000 de Carinthie vers la Croatie du 15 septembre au 31 octobre 1941. Dans le même temps 30 000 Serbes doivent être déplacés en Serbie.***

18 juin : C’est à Gospić qu’est établi le premier système concentrationnaire dans l’Etat indépendant de Croatie où seront perpétrés des crimes de masses. La prison de Gospić accueille de nombreuses personnes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine. Une partie des prisonniers est envoyée dans un camp de travail (Ovčara) non loin de Gospić. Le gros des prisonniers est transféré dans les camps de Jadovno (région du Velebit) et de Slano, sur l’île de Pag. De mi-juillet à fin août, des milliers de personnes y périssent (Mataušić, 2003: 24).***

23 juin : Dans les villages de Popovo Polje situés dans le district de Ljubinje, les forces ustaše ont arrêté environ 200 serbes et les ont jetés dans la crevasse Ržani Do, près du village de Kotez (Hercegovina u NOB, 1961: 43). Les victimes étaient des paysans pris en embuscade dans leurs champs. Sur 167 personnes, seules trois personnes ont pu s’échapper de la fosse (Hercegovina u NOB, 1961: 124).*

22 juillet : Sur ordre de Ljubomir Kvaternik, frère de Slavko Kvaternik, chef des forces armées de l’Etat croate indépendant, les Serbes de Bihać et de ses environs sont arrêtés et emprisonnés. Le 23 juillet, ils sont conduits sur le plateau de Čeravci à 2 km de Bihać alors qu’on leur a fait croire qu’ils partaient travailler en Allemagne. Ils sont alors dépouillés, fusillés et pour une partie d’entre eux égorgés. Les corps sont ensuite jetés dans des fosses préalablement creusées ainsi que dans la petite rivière Klokot. Ce scénario se répète à plusieurs reprises fin juillet et courant août 1941. Un document ultérieur de la Commission pour les crimes de guerre de l’Etat yougoslave mentionne 10 000 à 12 000 victimes dans ce secteur (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 983).*

24-25 juillet : Plus de 1 200 Serbes sont appréhendés dans le village de Banski Grabovac près de Petrinja suite à des actes de résistance perpétrés par des paysans serbes en armes. Environ 800 d’entre eux ont été fusillés sur place et enterrés dans deux fosses communes près de la gare de Banski Grabovac. Les autres personnes arrêtées ont été conduites au camp de Jadovno situé près de Gospić, où elles ont été également tuées (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 380-383).

Sous le commandement de Miro Matijević, la population orthodoxe de Kulen Vakuf et de ses environs est exterminée à partir du 25 juillet. On estime à 4 500 environ les personnes victimes des violences des forces ustaše dans cette localité et ses environs immédiats.*

27 juillet : Dans la commune de Petrovo Selo (région de la Lika), les forces ustaše sous le commandement de Petar Šimić réquisitionnent 250 personnes environ pour les envoyer prétendument travailler en Allemagne. Ces dernières sont emprisonnées et subissent de graves tortures dans la prison de Petrovo Selo. Le lendemain, 204 d’entre elles sont transportées à Bihać (Bosnie-Herzégovine) et 46 dans la direction de Prijeboje où elle sont tuées et jetées dans un ravin. Les personnes du premier groupe seront tuées à Bihać le 28 juillet (Vezmar, 2004: 102). Le 29 juillet, un second groupe de Serbes est arrêté : 155 d’entre eux sont tués le soir même après avoir subi des tortures (Vezmar, 2004: 103).**

Sur ordre de Ljubomir Kvaternik, les Serbes de Bosanska Krupa et de ses environs immédiats sont arrêtés et tués dans la ville même. Les victimes ont été l’objet d’atteintes corporelles cruelles puis dépouillées de leurs biens de valeur, avant de mourir dans la souffrance (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 988). Ces crimes ont été perpétrés jusqu’au 10 août 1941, date de l’arrivée des forces italiennes dans la ville. On estime à 800 le nombre de victimes. Il est procédé à l’extermination des Serbes dans les environs de Bosanska Krupa également, principalement en deux autres endroits : Crno Jezero et Risovac Greda. Au total, plus de 2 500 personnes auraient ainsi péri dans le district de Bosanska Krupa (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 989).**

29 juillet : Les premiers crimes de masse contre les Serbes de Velika Kladuša se produisent dans les environs de cette localité, sous la colline Ičungar où se situent des tranchées antichars. Les Serbes sont tués à l’arme automatique et également à l’arme blanche. Ces massacres se déroulent sur plusieurs jours sous les ordres de l’officier ustaša Vidaković. Le nombre de victimes est estimé à plus de 4 000 (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 990).**

30 juillet : Plusieurs centaines (900 environ) de Serbes sont tués par les forces ustaše dans la localité de Glina, dans l’église orthodoxe serbe transformée en lieu de détention (Zečević et Popović, 1996: 236-237).***

31 juillet : Dans le district de Cazin, sur ordre de Ljubomir Kvaternik transmis à l’officier ustaša Ale Omanović, les Serbes sont arrêtés. Le 2 août, les détenus sont tués et massacrés par centaines, femmes et enfants compris. Plusieurs centaines sont conduits au lieu de massacre de Garavica dans les environs de Bihać (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 1015).**

23 août : Les premiers détenus arrivent dans le camp de Jasenovac, principalement des Serbes et des Juifs. Les camps de Gospić et du Velebit ayant été fermés à la demande de l’Italie, les prisonniers sont transférés dans le camp de Jasenovac. Ce dernier est composé de deux parties : le camp de Krapje (camp I) établi sur un terrain marécageux et le camp de Bročice (camp II). En octobre 1941, ces deux camps comptent entre 4 000 et 5 000 prisonniers. L’inondation des camps I et II conduit aux transfert des prisonniers, du 14 au 16 novembre 1941, vers le camp Ciglana (« briquerie ») ou camp III : ils ne sont plus que 1 500 environ (Mataušić, 2003: 35-36), nombre d’entre eux ayant été tués fin octobre-début novembre. Depuis une soixantaine d’années, d’aucuns ont essayé d’établir ou d’estimer le nombre de victimes dans ce système concentrationnaire. Les chiffres varient de quelques milliers à 700 000, voire un million de morts. Selon le recensement, probablement incomplet, des victimes de la Seconde Guerre mondiale conduit en 1964 par l’Institut fédéral de statistique yougoslave, il est possible d’établir une liste de 72 193 victimes (33 860 hommes, 19 327 femmes, 19 006 enfants), dont 40 251 Serbes, 14 750 Roms, 11 723 Juifs, 3 583 Croates, 1 063 Musulmans, etc. (Smreka, 2007: 7-10).***

5-20 décembre : Les četnici serbes entrent dans la ville de Foča à la suite d’un accord passé avec l’armée italienne qui tenait la ville jusqu’au 4 décembre. Sous les ordres du commandant Sergije Mihajlović, les četnici tuent 300 Musulmans environ à Foča même, ainsi que plusieurs centaines d’autres dans les districts voisins de Goražde, Višegrad et Čajniča. A Foča, les victimes sont conduites sur le pont surplombant la Drina, y sont égorgées et jetées dans la rivière (Dizdar et Sobolevski, 1999: 249-250).**

1942 ; 15 août : Les unités de l’Armée yougoslave dans la patrie (JVUO, également dénommée Mouvement de la Ravna Gora) prennent la ville de Foča, située en Bosnie orientale. Un rapport signé par Petar Baćović et Dobrosav Jevđević au commandement supérieur fait état de plus de 300 femmes et enfants tués par les četnici (Dizdar et Sobolevski, 1999: 311).**

V.La Serbie

1941 ; 21 octobre : Les forces allemandes ont pour ordre d’écraser les forces insurgées qui contrôlent de nombreuses localités en Serbie. La tâche est confiée au général Franz Böhme qui, du 22 septembre au mois de décembre 1941, va parvenir à défaire militairement les forces de la résistance communiste et royaliste de l’Armée yougoslave dans la patrie, provoquant ainsi la mort de 26 000 personnes environ. Parmi ces crimes de masse, ceux commis à Kragujevac le 21 octobre 1941 occupent une place particulière par le nombre de victimes et le mode opératoire. Ayant subi des pertes humaines lors d’affrontements contre les forces des partisans communistes et de l’Armée yougoslave dans la patrie le 16 octobre 1941, des mesures de représailles sont ordonnées (Petranović, 1992: 264). Le 19 octobre 1941, plusieurs centaines de paysans sont exécutés dans les villages environnants de Kragujevac. Le 20 octobre, des centaines d’hommes sont arrêtés dans la ville même. Ils seront fusillés le 21 octobre entre 7h et 14h. Parmi les victimes, on compte plusieurs centaines d’élèves des écoles secondaires de la ville. Ces opérations ont été appuyées par les Unités armées volontaires de Dimitrije Ljotić formées en septembre 1941 et liées à l’organisation politique Zbor. Selon les sources allemandes, 2 300 personnes ont été fusillées. L’historiographie officielle communiste évoque 7 000 victimes. Le Musée mémorial du 21 octobre de Kragujevac recense 2 797 victimes exécutées et 61 survivants (Brkić, 2007: 214).***

9-30 octobre : Deux mille deux cent Juifs et Roms sont tués par les forces d’occupation allemandes. Ces exécutions massives se produisent alors que l’insurrection contre les forces d’occupation se déploie à travers la Serbie occidentale. L’ordre de fusiller 2 100 prisonniers des camps de concentration de Šabac et de Belgrade a été donné par le commandement militaire allemand à la suite de la mort de 21 soldats allemands. Entre les 9 et 11 octobre 1941, 449 personnes sont fusillées. Les 12 et 13 octobre 868 Juifs et Roms sont tués. Selon les autorités policières, 2 200 Serbes et Juifs ont été fusillés au cours de cette opération de représailles (Koljanin, 1992: 39). Du 27 au 30 octobre 1941, de nouvelles exécutions sont organisées visant des Juifs et des Roms. Au total, le nombre de victimes juives masculines âgées de plus de 14 ans est estimé à 5 000. L’objectif des autorités allemandes était d’exterminer les hommes juifs et roms et de détenir dans des camps les femmes et les enfants. Le lieu choisi pour la détention de ces milliers de personnes est le Parc des expositions de Belgrade (Beogradsko sajmište) situé dans la banlieue de la capitale serbe, à Zemun, localité ayant été rattachée à l’Etat croate indépendant. Jusqu’au 15 décembre 1941, 5 281 personnes, Juifs et Roms, sont internées dans le camp dénommé Judenlager Semlin (Koljanin, 1992: 58). Selon les calculs du commandement allemand à Belgrade, 20 149 otages ont été exécutés entre les 1er septembre 1941 et 12 février 1942 en Serbie (Petranović, 1992: 330).***

1942 ; 21-28 janvier : Suite à des attaques lancées par les partisans communistes dans le sud de la Bačka, l’armée hongroise lance une opération supervisée par le lieutenant-général Ferenc Feketehalmi-Czeydner afin de « nettoyer » la région de Šajkaška et ses localités de Titel, Žabalj, Novi Sad et Srbobran des insurgés communistes. Entre les 21 et 23 janvier, 879 personnes sont tuées à Novi Sad. Au cours de ces journées, des centaines de personnes sont arrêtées et conduites par camions au bord du Danube et sont ensuite jetées dans le fleuve gelé. Ces atrocités ont choqué une partie des dirigeants hongrois : un procès a été organisé à Budapest entre les 14 et 23 décembre 1943. Il a visé principalement des sous-officiers, les principaux responsables n’ayant pas été entendus, ni poursuivis (Klajn, 1991: 202-208). Selon l’acte d’accusation du Tribunal militaire, le nombre de victimes civiles s’élève à 3 309 dont 147 mineurs. Toutefois, selon les autorités yougoslaves d’après-guerre, et plus particulièrement la Commission pour l’établissement des crimes de l’occupant et de ses collaborateurs de la Province autonome de Voïvodine, ont estimé à 4 000 le nombre de victimes.**

Mars : Au cours de la première moitié du mois de mars, la décision est prise au sein de l’appareil de sécurité allemand à Berlin de tuer tous les Juifs restants en Serbie. À cette fin, deux sous-officiers SS, Goetz et Meyer, sont envoyés à Belgrade avec un camion spécial de marque Saurer dont l’échappement est modifié pour provoquer la mort par asphyxie au monoxyde de carbone. L’entreprise de destruction des Juifs par cette voie débute par les patients, personnels soignants et médecins de l’hôpital de la communauté juive de Belgrade situé dans le quartier Dorćol. Entre les 19 et 22 mars, entre 700 et 800 Juifs sont asphyxiés dans le camion spécial. Une fois la méthode éprouvée, l’opération est poursuivie avec les Juifs du camp de Zemun comptant 5 293 détenus au 31 mars 1942 (Koljanin, 1992: 124). Entre le début du mois d’avril et le 10 mai 1942, la totalité de ces personnes ont été tuées. Le responsable des questions juives au ministère des affaires étrangères allemand, Fritz Rademacher, déclare dans un mémorandum daté du 29 mai 1942 que la question juive n’est plus d’actualité en Serbie. Au total, on estime entre 7 000 et 11 000 le nombre de Juifs tués dans ce camp (Koljanin, 1992: 127-128).***

VI. La Yougoslavie et la Seconde Guerre mondiale : 1943-1945

Le début de l'année 1943 est marqué par deux opérations allemandes consécutives visant à anéantir l'armée des Partisans. Celle-ci parviendra à rompre l'encerclement lors de deux batailles, sur la Neretva en mars et sur la Sutjeska en juin. Durement éprouvée, mais non brisée, l'armée des Partisans retraverse la Bosnie d'ouest en est pour atteindre les confins du Monténégro. La capitulation de l'Italie en septembre 1943 permet aux Partisans de récupérer un matériel de guerre important. Le 29 novembre 1943 se déroule à Jajce la seconde session du Conseil antifasciste de la libération nationale (AVNOJ) qui se veut un forum politique représentatif de la Yougoslavie engagée dans la lutte antifasciste. Un Comité national, sorte de gouvernement provisoire dont Tito assure la présidence, est constitué. Le principe de l'organisation fédérale de la future Yougoslavie est proclamé.

En 1944, la défaite du IIIe Reich paraît assurée, les Partisans ne cessent de conforter leurs positions, ils étendent leur contrôle sur la Macédoine. À la fin de septembre 1944, l'Armée rouge atteint la frontière yougoslave sur le Danube et opère sa jonction avec les unités de Partisans. Belgrade est libérée le 20 octobre 1944. Les forces armées serbes et croates ayant soutenu les régimes fantoches et combattu les partisans communistes prennent la fuite vers les territoires slovènes et autrichiens, suivis par des civils. Il faut attendre mai 1945 pour voir la partie occidentale de l'espace yougoslave libérée.

La Yougoslavie compte parmi les pays d'Europe les plus durement éprouvés par la guerre mondiale. Dès le printemps 1945, les autorités fédérales yougoslaves annoncent le chiffre de 1 700 000 victimes de guerre qui est repris lors de la Conférence de paix de Paris de 1946 (il inclut les 305 000 victimes de l’Armée de libération nationale). En 1947, l’Institut fédéral de statistique yougoslave, selon l’évaluation de Vladeta Vučković, fournit un chiffre identique mais relatif aux pertes démographiques totales (morts naturelles, naissances reportées, tués, disparus) et non aux seules personnes tuées pendant le conflit (Kočović, 1999: 8-14). Néanmoins, ce chiffre est repris dans l’historiographie communiste et le discours des autorités politiques pendant plusieurs décennies. C’est à partir de la seconde moitié des années 1980 que surgissent dans la sphère publique des débats sur les victimes de la Seconde Guerre mondiale. Les chiffres officiels sont contestés dans les travaux de Bogoljub Kočović (Kočović, 1985) et de Vladimir Žerjavić, économiste de Zagreb et expert auprès des Nations unies (Žerjavić, 1989). En se basant sur les données démographiques d’avant-guerre, les évolutions attendues entre 1941 et 1945, ainsi que le recensement de 1948, les deux auteurs obtiennent respectivement des chiffres relativement proches : 1 014 000 tués (pertes démographiques évaluées à 1 985 000) et 1 027 000 (pertes démographiques évaluées à 1 696 000).

VII.Serbie/Monténégro/Bosnie

1943 ; 10 janvier : Le commandant des unités des četnici du Lim et du Sandžak, Pavle I. Djurišić, rapporte au chef d’état-major Draža Mihailović, le 10 janvier 1943, que l’action récente de ses hommes dans les secteurs de Plevlje, Sjenica, Peć et Kolašin englobant 33 villages ont abouti à la mort de « 400 combattants musulmans environ », ainsi que de « 1 000 femmes et enfants ». L’ensemble des villages en question a été incendié (Dedijer et Miletić, 1990: 299-302).***

7 février : Dans un rapport daté du 13 février 1941 et adressé au chef d’état-major Draža Mihailović, Pavle I. Djurišić, commandant des unités des četnici du Lim et du Sandžak indique que « l’action contre les Musulmans dans les districts de Plevlje, Čajniča et Foča a été exécutée » le 7 février 1941. Il précise que « la population musulmane a été complètement détruite » au cours de cette opération : il mentionne 1 200 morts parmi les combattants musulmans et « 8 000 victimes parmi les femmes, personnes âgées et enfants » (Dedijer et Miletić, 1990: 329-333). Le nombre de victimes des opérations menées par les forces de l’Armée yougoslave dans la patrie entre janvier et février 1943 contre les Musulmans est estimé à 10 000 (Tomasevich, 1975: 258).***

3 novembre : Les troupes de l’Armée rouge entrent en Voïvodine, au nord de la Serbie, en octobre 1944. Elles atteignent Novi Sad le 22 octobre. Les partisans communistes prennent progressivement le pouvoir dans les localités avoisinantes. Le 3 novembre, 122 hommes hongrois du village de Bezdan sont conduits dans une ferme à l’écart du bourg. Ils sont ensuite fusillés par les partisans communistes (Cseres, 1993: 39-42). De fin octobre 1944 à début 1945, des milliers de personnes sont tuées par l’Armée de libération nationale yougoslave dans un esprit de vengeance. Les estimations sur le nombre de victimes varient de 20 000 à 50 000. En février 2009, les leaders des partis politiques hongrois de Voïvodine se sont adressés aux plus hautes autorités de l’Etat de Serbie pour exiger une enquête sérieuse sur ces crimes.**

VIII. Etat croate indépendant/Slovénie

1945 ; 14 mai : Le 6 mai 1945, Ante Pavelić et ses troupes, accompagnées de nombreux civils, quittent Zagreb en direction de la Slovénie et de l’Autriche et suivent les troupes allemandes battant retraite. D’autres forces armées ayant collaboré avec les occupants (četnici serbes, Corps de volontaires serbes, etc.) participent à cet exode, soit au total 400 000 soldats en comptant les unités allemandes (Jelić-Butić, 1977: 309-310). Encerclés par l’Armée yougoslave contrôlée par les partisans communistes dans la région de Dravograd, plusieurs dizaines de milliers de soldats et civils croates parviennent à franchir la frontière avec l’Autriche et à se livrer aux forces alliées sous commandement britannique dans la région de Bleiburg. Le gros des troupes croates et autres formations ayant collaboré (četnici serbes, domobranci slovènes, etc.) est fait prisonnier par l’Armée yougoslave de Tito, soit plus de 120 000 personnes (Jurčević, 2005: 363). Toutefois, les forces britanniques décident de remettre aux nouvelles autorités yougoslaves l’ensemble de ces réfugiés, soit 70 000 personnes environ (Jurčević, 2005: 233). Ces dizaines de milliers de personnes sont ensuite escortées par les membres de l’Armée yougoslave vers des camps de prisonniers en direction de la Croatie. Toutefois, sur ce « chemin de croix », tel que l’ont dénommé les témoins ou acteurs croates de ces événements, des milliers de soldats et civils ont été tués par les forces de l’Armée yougoslave en de multiples endroits (Kočevski Rog, Maribor, Celje, environs de Zagreb, etc.). Sur le territoire de la Slovénie, 400 charniers environ ont été comptabilisés (Corsellis et Ferrar, 2005: 202). Le nombre de victimes en fonction des sources varie entre 50 000 et 140 000, voire davantage (Nikolić, 1998: 99 ; Geiger, 2009: 340).***

Mai : Des camps de concentration sont créés près d’Osijek à Josipovac et à Valpovo pour les Allemands de Slavonie, du Srem et de la Baranja. Plus de 3 000 personnes sont internées en mai 1945 dans le camp de Josipovac avant d’être expulsées en Autriche. Des milliers d’Allemands expulsés vers l’Autriche sont renvoyés en Yougoslavie par les forces alliées. À partir du mois d’août 1945, les camps de Valpovo et de Krndija deviennent les principaux lieux d’internement des Allemands en Croatie. Sur 20 000 Allemands de Croatie, entre 10 000 et 18 000 ont été internés dans des camps où plusieurs milliers d’entre eux ont perdu la vie, dont une forte proportion d’enfants et de femmes (Geiger, 2008: 20). Ces personnes sont mortes principalement de faim et de maladie (typhus, dysenterie, etc.) et, dans une moindre mesure, après avoir subi des violences physiques. Selon le ministère de l’Intérieur yougoslave, 117 485 Allemands étaient détenus dans des camps au 18 janvier 1946 (Geiger, 2008: 23).**

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Citer cet article

Tomic Yves, Massacres dans la Yougoslavie démembrée, 1941-1945, Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, [en ligne], publié le : 31 Mai, 2010, accéder le 19/10/2019, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/massacres-dans-la-yougoslavie-da-membra-e-1941-1945, ISSN 1961-9898