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Quand la vérité nous dérange ou l’interprétation « motivée » des informations

© alphaspirit/Shutterstock

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 © Jeanne Hagenbach

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Dans de nombreux contextes économiques et sociaux, les individus se basent sur un certain nombre d’informations pour prendre leurs décisions (d’achat, d’investissement, d’emploi etc…). Ces informations peuvent prendre des formes variées : elles peuvent être vérifiables ou non, constituer des preuves plus ou moins précises de certains faits ou être simplement des recommandations ou conseils d’amis. Mais quelle que soit leur nature, une hypothèse guide leur usage dans la plupart des modèles économiques : manquant initialement d’informations, les agents souhaitent connaître au mieux le contexte dans lequel ils agissent. En d’autres termes, l’objectif principal des individus est de découvrir le vrai « état du monde » (un concept de microéconomie qui résume toute l’incertitude d’un environnement). Par exemple, l’on suppose que les consommateurs souhaitent connaître le contenu nutritionnel de leur nourriture dans le but d’ajuster leur régime, que les travailleurs souhaitent appréhender au mieux leur environnement de travail et les risques qu’ils y prennent pour adapter leurs efforts, ou encore que les postulants à un concours essayent d’évaluer précisément leurs chances de réussite afin de mieux préparer leur candidature.

Un autre objectif que celui de vérité

Dans un nouveau projet de recherche, financé par la Commission Européenne (ERC Starting Grant), Jeanne Hagenbach, chercheuse CNRS au Département d’économie, souhaite questionner cette hypothèse : et si les agents économiques ne souhaitaient pas toujours connaître toute la vérité ? En d’autres termes, il s’agit de considérer que les individus peuvent former des « croyances motivées » sur leur environnement, c’est-à-dire des croyances qui servent un objectif personnel potentiellement plus complexe que celui d’exactitude. Ainsi, un agent peut souhaiter ne pas savoir comment les abattoirs fonctionnent et continuer à consommer de la viande, fumer sans apprendre les risques de cancer qu’il encoure ou croire à tort qu’il a fait une bonne affaire.

Le rôle complexe des croyances

La recherche en psychologie a montré depuis longtemps que les croyances peuvent affecter le bien être d’un individu directement, et non pas seulement par ce qu’elles sont un instrument pour prendre de meilleures décisions. Par exemple, le psychologue Melvin Lerner (1)Melvin Lerner, The Belief in a Just World: A Fundamental Delusion, Plenum Press, 1980 soutient que les individus accordent une valeur intrinsèque à la croyance selon laquelle le monde est juste, au sens où chaque chose y est « méritée » ou « à sa place ». Le champ de la psychologie a également établi que, indépendamment de ses actes, un individu peut souffrir du fait que ses croyances, une fois mises à jour, contredisent celles qu’il entretenait jusqu’alors.

Des stratégies élaborées pour atteindre certaines croyances
© ra2 studio/Shutterstock

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Comme l’économie comportementale en général, le thème des croyances motivées reçoit un intérêt croissant en économie depuis quelques années (2)Roland Bénabou, “The economics of motivated beliefs”, Revue d’économie politique, 2015. Cet intérêt part initialement de l’observation que les agents se pensent toujours « meilleurs » que la moyenne (en meilleure santé, avec moins de chance de divorcer, meilleur conducteur etc.), une croyance nécessairement erronée. Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, et Roland Bénabou, professeur à l’Université de Princeton, ont ainsi proposé un modèle dans lequel l’individu met en place des stratégies internes élaborées pour atteindre et maintenir des croyances plaisantes sur lui-même (son intelligence, son altruisme etc.). Dans ce modèle, plusieurs versions (ou « self ») du même individu sont en interaction stratégique : un soi en manipule un autre (3)Roland Bénabou, Jean Tirole – Self-confidence and personal motivation, The Quarterly Journal of Economics, 2002! De récentes expériences en laboratoire ont en outre montré que les individus mémorisent mieux les informations positives les concernant et ce, sans doute pour garder une image d’eux-mêmes qui les rassure ou les motive (4)Florian  Zimmermann, “The Dynamics of Motivated Beliefs, American Economic Review, 2019. Au cours de telles expériences, des sujets humains volontaires sont habituellement associés aléatoirement à différents traitements expérimentaux. L’on mesure ensuite comment les traitements affectent, par exemple, les croyances que forment les sujets sur leur niveau de QI. Comme il est courant de le faire dans les expériences en économie, les sujets sont rémunérés en fonction de l’exactitude de leurs croyances afin de les inciter à révéler leurs vraies croyances.

Des croyances sur soi mais aussi sur le monde
©Stmool/Shutterstock

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Cependant, dans tous les travaux précédemment cités, les croyances formées de manière motivée portent sur des caractéristiques personnelles de l’individu : son intelligence, sa générosité, son état de santé. Dans son projet, Jeanne Hagenbach souhaite étudier la manière dont les agents économiques ou sociaux forment des croyances motivées sur les autres individus et sur l’environnement économique plus largement.
Perçoit-on les autres de la même manière lorsqu’on s’apprête à entrer en compétition avec eux ou à entrer dans leur équipe ? Quelles dimensions de l’identité d’une personne amène-t-on à son esprit dans différents contextes économiques ? Quelles stratégies d’évitement mettent en place les individus pour ne pas réaliser que certains produits sont mauvais pour l’environnement ? Évitent-ils de lire les étiquettes, de raisonner à leur propos, ou oublient-ils délibérément ce qu’ils ont lu ? Pour tenter de répondre à ces questions, Jeanne Hagenbach utilise des méthodes expérimentales et des modèles théoriques. En matière d’expériences, il s’agit, par exemple, de présenter des CV à des sujets expérimentaux et de mesurer leur perception de ces CV dans différents contextes stratégiques annoncés à l’avance. En termes de modélisation, l’objectif est de montrer que certaines limites dans la rationalité peuvent résulter de choix délibérés qui permettent à un individu de ne pas tout savoir. Ainsi, il est possible que les agents aient les capacités cognitives de faire les inférences qui mènent à la vérité dans certains contextes mais qu’ils refusent de les faire si la vérité les dérange.

La question du refus de l’information

Selon la théorie économique « classique », un décideur ne devrait jamais refuser l’information car elle lui permet de faire de meilleurs choix. Il est donc particulièrement surprenant de constater que les agents, pour former des croyances motivées, évitent parfois les informations qui leurs sont données (5)Russel Golman, David Hagmann, and Georges Loewenstein, “Information Avoidance”, Journal of Economic Literature, 2017. Il s’ensuit que les politiques publiques qui reposent sur la divulgation obligatoire de données – sur les dangers pour la santé ou pour l’environnement, les méthodes de protection des informations personnelles etc. – ne sont peut-être pas aussi efficaces qu’on pourrait le penser. Quand les agents ne veulent pas savoir, comment les informer ? Et le doit-on ?

Jeanne Hagenbach est chargée de recherche CNRS au Département d’économie. Ses travaux, qui s’inscrivent dans le champ de la microéconomie, s’appuient sur la théorie des jeux et l’économie expérimentale.

Notes   [ + ]

1. Melvin Lerner, The Belief in a Just World: A Fundamental Delusion, Plenum Press, 1980
2. Roland Bénabou, “The economics of motivated beliefs”, Revue d’économie politique, 2015
3. Roland Bénabou, Jean Tirole – Self-confidence and personal motivation, The Quarterly Journal of Economics, 2002
4. Florian  Zimmermann, “The Dynamics of Motivated Beliefs, American Economic Review, 2019
5. Russel Golman, David Hagmann, and Georges Loewenstein, “Information Avoidance”, Journal of Economic Literature, 2017