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Japanese Picture Brides at Angel Island in 1919. Crédit photo : Domaine public
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Changement climatique et sexes : des perspectives en concurrence

Cueillette au Sri Lanka. Crédits photo : Anton Mishin

par Helena Alviar Garcia, École de droit*

International Day of Climate Action, dec. 208, Lima
Crédit image : 350 .org, CC BY-NC-SA 2.0

Est-il possible que la déprédation de l’environnement et le réchauffement climatique affectent différemment les femmes et les hommes ? Les féministes et certains acteurs de terrain posent cette question depuis plus d’un demi-siècle. Les analyses proposées sont diverses selon le type d’économies considérées, mais aussi selon la place des femmes dans ces modèles et dans les sociétés.

Femmes et développement durable : les fondamentaux

C’est au début des années 70 qu’Ester Boserup, économiste danoise, pose les bases d’une réflexion sur le lien entre les femmes et le développement durable. Dans son ouvrage “Women’s Role in Economic Development”(1)Ester Boserup, Women’s Role in Economic Development, 1970, elle s’intéresse à la division sexuée du travail agricole ainsi qu’au rôle des femmes dans l’économie de subsistance. Elle y souligne notamment que ce rôle prédominant les conduit à être plus enclines à protéger l’environnement. En d’autres termes, les femmes sont en charge de la plantation des cultures destinées à la consommation domestique – telles que le maïs ou le plantain – ce qui les rend plus attentives aux changements climatiques, en particulier à ceux qui entraînent sécheresses et inondations. Des constats qui les amènent à mettre en place des pratiques plus respectueuses de l’environnement. 

Récolte du thé. Crédit image : Quang Nguyen Vinh, photo libre de droits

Des recherches plus récentes ont fait valoir que le changement climatique va affecter de façon disproportionnée les plus pauvres des pauvres des pays du Sud en raison de leur voisinage avec les mégalopoles et du type d’activités économiques qui sont les leurs. Il faut en outre remarquer que les catégories les plus défavorisées ne disposent ni d’assurances, ni d’épargne et vivent dans des pays où les pouvoirs publics ne sont pas en mesure d’aider leurs populations lors des catastrophes naturelles. Des situations où les femmes sont particulièrement vulnérables. Pour ne prendre que l’exemple des inondations : on ne leur a pas appris à nager, alors que ce sont elles qui le plus souvent vont chercher l’eau et pêchent. 

Quelles actions entreprendre ?

Les politiques et les chercheurs divergent quant à l’ampleur du problème et la manière d’y apporter des réponses.
Les féministes libérales centrent leur interprétation sur la sous-représentation des femmes dans les milieux qui décident de l’accès aux ressources énergétiques, du développement durable ou de la sécurité alimentaire. Elles revendiquent aussi un meilleur accès des femmes à la propriété des terres et la possibilité de disposer d’une aide technique et financière.

Manifestation en Espagne. Crédit image : Renaat, CC BY-NC-ND 2.0

De leur côté, les féministes matérialistes – qui dénoncent l’exploitation des femmes par le système patriarcal – voient moins cette question comme relevant d’un problème de représentation ou d’accès aux milieux de décision. Elles partagent avec les féministes libérales la volonté de se départir d’une vision romantique de la relation des femmes avec la nature. Mais elles s’en distinguent en critiquant la division sexuée du travail, qui marginalise les femmes et les cantonnent à un rôle de production et de gestion de l’alimentation, rôle qu’on leur assigne sans leur permettre d’être véritablement propriétaires. Et d’une manière plus générale, elles considèrent que maintenir les femmes dans fonctions de care rend leur travail invisible.
Dans cette perspective, il est indispensable que les femmes bénéficient d’un soutien des pouvoirs publics dans le travail reproductif afin de briser le cercle de la pauvreté. Il s’agirait aussi de pousser les sociétés à prendre conscience de l’importance de l’agriculture de subsistance, des possibilités de la pratiquer en respectant l’environnement, de sorte à limiter le réchauffement climatique.

Cueillette au Sri Lanka. Crédits photo : Anton Mishin

Un troisième courant féministe que l’on dénomme féminisme culturel ne se reconnaît pas dans les questions d’égalité, de représentation ou d’invisibilité du travail reproductif mais prône une redéfinition radicale du système économique. Selon ce courant, il est nécessaire de repenser l’ensemble de l’économie afin d’y incorporer une vision alternative, féminine qui déplacerait la focale mise sur la croissance vers le développement durable et l’interdépendance. 

De fait, la conception de l’économie qui a prévalu durant le 20e siècle est celle d’individus égoïstes, isolés, calculateurs, attachés à leurs propres préférences et dominant la nature. Une approche qui a largement façonné ce que nous sommes devenus. Mais, comme l’exprimait Kate Raworth(2)Kate Raworth – Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st Century Economist, Random House 2017, « la nature humaine est bien plus riche que cette définition veut le faire croire, ainsi que le démontre le nouveau portrait de l’humanité qui est en train de se dessiner : nous sommes intrinsèquement sociaux, interdépendants, approximatifs, nos valeurs évoluent et notre destin est largement dépendant de l’ensemble du monde vivant ». 

Crédit : ONU Mujeres, ONU Medio Ambiente y Fundación Natura

Une de mes recherches précédentes m’a conduit à analyser le rôle joué par la question des relations entre femmes et développement durable et l’accès aux ressources des paysans en Colombie. J’ai aussi examiné ce qu’il en était des dispositifs juridiques visant à compenser les dommages subis par les victimes des conflits civils lesquels n’aient pas éteints. Il s’était avéré que les lois adoptées prenaient bien en compte la relation entre femmes et développement durable. La plupart de ces dispositions étaient inspirées de la pensée des féministes libérales dans la mesure où elles visaient un accès égal entre femmes et hommes aux politiques publiques de développement agricole, lesquelles incluaient les questions de la propriété foncière, le crédit et l’éducation. Ces recherches m’avaient amenée à conclure que malgré les mesures envisagées (notamment celles qui privilégiaient les femmes comme bénéficiaires des aides et comme victimes à indemniser). J’en suis arrivée au constat que malgré la prise en compte de la question de l’égalité entre sexes dans les mesures législatives et économiques visant au développement de l’agro-business, l’accès limité des femmes à la propriété des terrains agricoles et leur surcharge de travail engendrée par leur travaux reproductifs ne permettait pas d’avoir des effets durables(3)García, Helena Alviar “Searching for women and sustainable development in Colombia: Restructuring the limits”. In Fordham Environmental Law Review, 2012.. 

Un enjeu grandissant, mais plus d’opportunités ?

Inondations en Inde octobre 2013. Crédit photo: Samuel Marie-Fanon, EU/ECHO 2013

Quelles que soient les approches, chacune d’entre elles ouvre des pistes pour mieux mesurer les différents impacts du réchauffement climatique. Il apparaît tout d’abord que les plus vulnérables, femmes et hommes, en seront les premières victimes et que ce constat doit être pris en compte dans toutes les réponses que l’on souhaite y apporter. Deuxièmement, il s’avère que les dangers générés par le changement climatique peuvent permettre de repenser la croissance et les liens entre l’humanité et la nature. Enfin, il devient évident que les activités reproductrices, largement assumées par les femmes et de façon invisible, les exposent à des risques plus importants que ne les sont les hommes. 

Helena Alviar Garcia est professeure des universités à l’École de droit de Sciences Po. Elle consacre ses recherches aux questions du développement durable, au droit de la propriété, aux droits économiques et sociaux, au féminisme et à la justice accompagnant les sorties de conflits.

Bibliographie

 

Notes   [ + ]

1. Ester Boserup, Women’s Role in Economic Development, 1970
2. Kate Raworth – Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st Century Economist, Random House 2017
3. García, Helena Alviar “Searching for women and sustainable development in Colombia: Restructuring the limits”. In Fordham Environmental Law Review, 2012