Politiques des quotas d'égalité entre sexes . Crédits : Delpixel, Shutterstock
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Les inégalités de sexes dans l’éducation supérieure

Crédit image : antoniodiaz, Shutterstock

par Ghazala Azmat, Département d’économie*

Dans la grande majorité des pays de l’OCDE, les femmes sont plus nombreuses (50%) que les hommes (38%) à obtenir une licence (bac +3).

Proportion des femmes et des hommes possédant une licence
en 2018 dans les pays membres de l’OCDE 

Source : OCDE, 2020

Ce phénomène n’est pas nouveau, le niveau d’éducation des filles s’étant accru de façon notable depuis plusieurs décennies. Cette dynamique d’investissement du capital humain doit beaucoup à la levée des barrières interdisant aux filles d’accéder aux études supérieures ainsi qu’à l’accroissement de la participation des femmes au marché du travail. Pour autant, l’évolution des schémas d’intégration des filles dans l’éducation supérieure pose encore de nombreuses questions auxquelles les recherches en sciences humaines et sociales peuvent apporter des réponses.

Tous les diplômes n’ont pas la même valeur

Au regard du niveau de diplomation des femmes, on ne peut que s’étonner de leur sous-représentation aux échelons supérieurs du monde professionnel où l’on constate des écarts significatifs en matière d’accès aux postes à responsabilité, de rémunération et de progression de carrière. Ainsi, aux États-Unis, les filles représentent 30% des populations disposant d’un MBA et près de 50% des élèves en master de Droit et des titulaires de doctorat. Mais, dans le même temps, elles n’occupent que 5% des postes de PDG et 26% des postes de management dans les entreprises cotées au S&P 500(1)Le S&P 500 est un indice boursier qui s’appuie sur 500 grandes sociétés cotées sur les bourses aux États-Unis.
Cette sous-représentation des femmes est également frappante dans d’autres secteurs : elles ne représentent que 20% des associés dans les cabinets d’avocats et 32% des professeurs des universités. Enfin, quel que soit le niveau hiérarchique occupé dans ces secteurs, l’écart de salaires entre les femmes et les hommes diplômés du supérieur persiste.
Comment expliquer de telles inégalités professionnelles au sein des diplômés d’une licence ? Une première étape consiste à analyser le rôle joué par les différents types d’études supérieures et leurs liens avec les inégalités de salaires. Le graphique ci-dessous qui croise représentation des femmes et rémunération moyenne par secteur met en évidence la pertinence de cette approche.
À l’exception de la pharmacie, les secteurs dans lesquels les femmes sont sur-représentées sont les moins rémunérateurs : l’art, l’histoire, les langues ou la psychologie. Les hommes, de leur côté, sont sur-représentés dans des disciplines conduisant à des secteurs où les salaires sont plus élevés : les mathématiques, l’informatique, l’ingénierie.

Median net monthly salary en euros in France,  2016

Source: Insertion professionnelle des diplômés de Master en universités et établissements assimilés – données nationales par disciplines, Anne Boring (Le Monde, 2017) & Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation

Mais le choix des spécialités étudiées n’explique que partiellement le phénomène. Même lorsque les filles et les garçons ont suivi les mêmes formations, les écarts de salaires en défaveur des femmes restent importants et ce quels que soient les secteurs professionnels. Pire encore, ces écarts se creusent dans le temps, et ce très tôt après la diplomation, comme le montre le graphique ci-dessous.

 

La persistance des inégalités salariales

Source : « Au travail, les inégalités entre hommes et femmes apparaissent dès après l’université « , Le Monde, Anne Boring, 1 décembre 2017

L’écart salarial entre les femmes et les hommes ayant le même niveau de formation est loin d’être la seule interrogation liée aux inégalités en matière d’éducation. La recherche s’intéresse de plus en plus à ce qui relève du “vécu” lors des années de licence. Par ailleurs, de nouvelles recherches se placent encore plus en amont en examinant ce qui fonde le choix des filles et des garçons de poursuivre des études en licence et les raisons pour lesquelles leurs choix sont différents.

L’impact des différences d’attitudes et des compétences relatives

Sciences Po, 2019 – Révisions en bibliothèque. © Caroline Maufroid / Sciences Po

Pour répondre à ces questions, les scientifiques se penchent de plus en plus sur le rôle que les compétences non-cognitives jouent dans le choix des études et la vie professionnelle. On cherche, par exemple, à savoir si les différences comportementales, socio-émotionnelles entre femmes et hommes pourraient expliquer pourquoi les garçons s’engagent moins souvent que les filles dans des études supérieures. Il s’avère que certains marqueurs de réussite scolaire – les bonnes notes, la performance académique, mais aussi l’attitude en classe – assiduité, discipline – ainsi que le comportement social en général, ont tendance à jouer en faveur des filles. Plus ces critères sont favorablement évalués et plus les chances d’entrer en licence sont élevées, même après avoir pris en compte des résultats strictement académiques et cognitifs (2)Jacob, B. « Where the Boys Aren’t: Non-Cognitive Skills, Returns to School and the Gender Gap in Higher Education » Economics of Education Review, 2002 ; Becker, Gary S., William H. J. Hubbard, and Kevin M. Murphy« The Market for College Graduates and the Worldwide Boom in Higher Education of Women«  American Economic Review, 2010.

Les compétences relatives des deux sexes peuvent aussi aider à comprendre pourquoi ils et elles ne choisissent pas de suivre les mêmes matières et spécialités. Lorsque les hommes choisissent d’étudier à l’université – ce qu’ils sont moins enclins à faire que les femmes – ils ont tendance à privilégier des matières telles que les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques. Les travaux de Peter Arcidiacono(3)Peter Arcidiacono, Duke University soulignent que les matières choisies par les hommes mènent à des secteurs bien rémunérés : peu de femmes s’engagent dans des études de sciences et techniques (STEM) ou dans des études d’économie, et sont encore moins nombreuses à en sortir diplômées. Ce phénomène, connu sous le nom de “leaky pipeline” est d’autant plus étonnant que le niveau en mathématiques et en sciences à l’entrée dans le système d’éducation supérieur des filles est identique à celui des garçons.

S’agissant des compétences en mathématiques, les comparaisons élaborées par l’OCDE en 2018 dans le cadre de son Programme international d’évaluation des étudiant.e.s. (Programme for International Student Assessment, PISA) soulignent que les différences entre sexes sont infimes : le score moyen des garçons est 492, celui des filles de 487. En revanche, les filles ont un niveau assez supérieur en matière de compétences verbales avec un score moyen de 502 pour 472 chez les garçons.

OCDE (2015), L’égalité des sexes dans l’éducation : Aptitudes, comportement et confiance, PISA, Éditions OCDE

OCDE (2015), L’égalité des sexes dans l’éducation : Aptitudes, comportement et confiance, PISA, Éditions OCDE

Or, une étude récente montre que les compétences verbales jouent un rôle très important par rapport aux autres compétences au moment de l’entrée dans le supérieur. Ce facteur joue en défaveur des garçons , car il est sans doute à l’origine de la proportion plus importante de filles en licence évoquée plus haut(4)Aucejo, Esteban M., and Jonathan James, “The Path to College Education: The Role of Math and Verbal SkillsWorking Paper, 2019. Puisque les compétences en mathématiques sont également réparties entre les filles et les garçons, les moindres compétences langagières des garçons relativement aux filles se traduisent par un avantage comparatif en maths et en sciences ce qui les conduit à s’orienter vers ce type d’études.

Le rôle de la pression sociale 

Une autre dimension peut également expliquer la différence dans le choix d’orientation, les différentes expériences durant les études, puis plus tard les inégalités dans la progression de carrière dans le monde professionnel. Il s’agit de la pression à réussir et à grimper les échelons, des éléments souvent perçus comme jouant un rôle positif. Passer les examens finaux, se présenter au dernier entretien d’embauche, postuler à une promotion sont autant d’enjeux cruciaux. Or, les caractéristiques des tests proposés – en particulier leur objectivité, leur caractère compétitif et le type de compétences qu’ils cherchent à évaluer – sont des facteurs pouvant expliquer les inégalités entre les sexes en matière de réussite (5)Azmat Ghazala, Caterina Calsamiglia and Nagore Iriberri “Gender Difference in Response to Big StakesJournal of the European Economic Association, 2016.

Pour comprendre pourquoi seules 29% des filles obtiennent une licence en économie aux États-Unis, Claudia Goldin (6)Goldin C. “Notes on Women and the Undergraduate Economics Major « , CSWEP Newsletter, 2013 montre que les filles qui ont reçu la meilleure note (A) au cours d’introduction à l’économie sont plus enclines que les garçons qui ont également reçu un A à choisir l’économie comme discipline majeure.

 © Zenzen, Shutterstock

© Zenzen, Shutterstock

Mais elle montre aussi qu’à l’inverse, lorsque les filles ont reçu un B, elles se lancent moins souvent que les garçons qui ont aussi reçu un B dans une majeure d’économie. Dans l’ensemble, il s’avère que la même proportion de garçons qui ont reçu un A et de ceux qui ont reçu un B choisissent la majeure “Économie”, tandis que les filles qui ont reçu un B la choisissent deux fois moins que les filles qui ont obtenu un A.

Une autre explication possible à phénomène mystérieux est que certains diplômes et emplois engendrent plus de pression que d’autres. Les jeunes gens qui supportent mal de subir une pression vont éviter ce genre de parcours. Ils vont aussi éviter les processus de sélection qui permettent d’y parvenir.

Ainsi, étudier et comprendre comment se forment les choix éducatifs (niveau et type d’orientation) est un élément clé pour analyser les écarts entre les sexes dans l’éducation supérieure. Au-delà, ces décisions ont des conséquences de long terme, elles permettent de comprendre les racines des inégalités salariales et professionnelles. C’est donc en s’attachant à examiner ces éléments – le soubassement des choix éducatifs, la résistance à la pression – que l’on pourra éclairer la sous-représentation de femmes au sein des élites.

Ghazala Azmat est professeure des Universités au département d'économie à Sciences Po. Ses travaux se focalisent sur l'économie de l’éducation et du travail et en particulier sur la question de l’égalité entre les femmes et les hommes en leur sein. Elle s'intéresse plus largement aux politiques publiques économiques et au fonctionnement économique des entreprises.

 

Notes   [ + ]

1. Le S&P 500 est un indice boursier qui s’appuie sur 500 grandes sociétés cotées sur les bourses aux États-Unis
2. Jacob, B. « Where the Boys Aren’t: Non-Cognitive Skills, Returns to School and the Gender Gap in Higher Education » Economics of Education Review, 2002 ; Becker, Gary S., William H. J. Hubbard, and Kevin M. Murphy« The Market for College Graduates and the Worldwide Boom in Higher Education of Women«  American Economic Review, 2010
3. Peter Arcidiacono, Duke University
4. Aucejo, Esteban M., and Jonathan James, “The Path to College Education: The Role of Math and Verbal SkillsWorking Paper, 2019
5. Azmat Ghazala, Caterina Calsamiglia and Nagore Iriberri “Gender Difference in Response to Big StakesJournal of the European Economic Association, 2016
6. Goldin C. “Notes on Women and the Undergraduate Economics Major « , CSWEP Newsletter, 2013