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Avant le déluge

Carte d'état des vols avec annulation de vols internationaux et chaos de passagers en raison des restrictions d'interdiction de voyager à l'échelle mondiale : CC Shutterstock

L’irréductible croissance des mobilités humaines dans le monde d’avant la Covid

Par Ettore Recchi

Baisse du trafic aérien en Europe corrélée à la propagation du coronavirus (en nombre de cas confirmés), mars 2020. Source : Airports Council International Europe

Six mois après la déclaration de pandémie par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le 11 mars 2020, la Covid-19 a coûté la vie à près d’un million de personnes dans le monde. Les dégâts collatéraux dans la sphère économique ont été également immenses, et parmi ceux-ci la chute drastique de toutes les formes de mouvements transnationaux.
Les voyages ont été fortement découragés, voire interdits, dans la plupart des régions du monde par crainte de contagion. S’il nous manque encore des données définitives, nous savons qu’à la fin du mois de mars(1)Iacus, S. M., Natale, F., Santamaria, C., Spyratos, S., & Vespe, M. “Estimating and projecting air passenger traffic during the COVID-19 coronavirus outbreak and its socio-economic impact.” Safety Science, 2020. les principales compagnies aériennes ont annulé entre 50 et 95% de leurs vols réguliers et qu’une reprise timide n’est intervenue qu’au cours des mois d’été. Dans la mesure où ces déplacements représentent la « dimension humaine » de la mondialisation(2)Smith, M. P. & Favell, A. (Eds.). 2006. The Human Face of Global Mobility: International Highly Skilled Migration In Europe, North America And The Asia-Pacific, 2006, Transaction Publishers., la disparition quasi totale des mouvements transfrontaliers de personnes pendant la pandémie pourrait être un signe précurseur de l’avènement d’un monde moins intégré.

Cet événement inattendu et traumatisant a interrompu une tendance qui paraissait pourtant inexorable depuis le début de son ascension il y a une soixantaine d’années : la croissance mondiale des voyages transnationaux(3)Deutschmann, E. “The Spatial Structure of Transnational Human Activity.” Social Science Research, 2016.. Nous illustrons dans cet article l’ampleur et la nature de cette mobilité avant l’arrivée de la Covid-19 à partir de données ordonnées et régulières collectées dans le cadre d’un projet collectif que nous avons dirigé. Nous nous interrogerons, en conclusion, sur les scénarios envisageables pour l’après crise de la Covid-19.

La mobilité globale : un développement constant mais inégal

Charles de Gaulle, avril 2017, CC BY H. Naudet

Pour les chercheurs s’intéressant aux mobilités humaines, deux sources fournissent des données fiables sur le volume global et les distributions géographique de ces flux entre les pays : les unes portent sur le tourisme international et les autres sur les transports aériens. Pour le tourisme, c’est-à-dire des déplacements transfrontaliers comprenant au moins une nuit sur place, les données sont collectées par l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT). Toutefois, les données fournies par cet organisme n’incluent pas les déplacements des individus entre différents pays pour des motifs autres que le tourisme (tels que les retours de résidents vers leur pays d’origine). De même, les voyageurs provenant d’États connaissant peu de départs ne sont pas pris en compte dans ces statistiques.

Pour le trafic aérien des passagers, les données sont fournies par les compagnies aériennes privées (et en particulier par le groupe Sabre). Or, ces dernières n’incluent pas, naturellement, les déplacements effectués par d’autres moyens de transport. Cependant, la combinaison de ces deux sources de données permet d’obtenir une estimation fiable de la mobilité mondiale. L’intégration attentive de ces chiffres a permis de créer une base de données, la Global Transnational Mobility Dataset(4)Recchi, E., Deutschmann, E. & Vespe, M. “Estimating Transnational Human Mobility on a Global Scale”, Migration Policy Centre European University Institute, 2019 ; Gabrielli, L., E. Deutschmann, F. Natale, E. Recchi & M. Vespe. “Dissecting Global Air Traffic Data to Discern Different Types and Trends of Transnational Human MobilityEPJ Data Science, 2019.. Cet ensemble couvre 196 pays d’origine et de destination sous la forme d’une matrice symétrique de 38 220 cas (c’est-à-dire des couples de pays) par an. Sur la période 2011-2016, cette base représente 15,5 milliards de voyages.

Dans l’ensemble, la Global Transnational Mobility Dataset estime qu’il y a eu 2,95 milliards de voyages transfrontaliers en 2016. De fait, la mobilité globale s’est sensiblement accrue entre 2011 et 2016, et en termes absolus, le nombre de voyages a augmenté d’environ 0,6 milliards d’épisodes annuellement. Cette croissance – d’environ 5% par an – est plus importante que celle de la population mondiale – environ 1 % par an – sur la même période. De ce point de vue, la mobilité transnationale croît bien plus vite que les migrations dont l’augmentation n’a pas dépassé celle de la population mondiale(5)Czaika, M., & De Haas, H. “The globalization of migration: Has the world become more migratory?International Migration Review, 2014..

Les flux de mobilité les plus importants de la planète ont eu lieu entre la Chine et Hong Kong et entre la Chine et Macao, pour l’Asie ; entre l’Allemagne et la Pologne et entre le Royaume-Uni et l’Espagne, pour l’Europe ; puis à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, pour le continent américain. Une estimation prudente de ces flux s’élève à plus de 30 millions de voyages par an. À l’inverse, parmi l’ensemble des 229 329 combinaisons entre pays d’origine et de destination sur six ans (2011-2016), plus de la moitié représente moins de cent voyages d’un pays à un autre par an. La structure globale de la mobilité mondiale est donc extrêmement déséquilibrée.

La mobilité intra-régionale prédomine

Trafic aérien en Afrique, 2020 © IATA

Le déséquilibre des flux est ancré dans une structure régionale claire. La mobilité inter-régionale est bien moins courante que l’intra-régionale. La part la plus importante de la mobilité globale s’effectue au sein de l’Europe, d’où partent 46,9 % des voyages dans le monde, et dont la grande majorité concerne les voyages entre les pays européens. L’Europe est ainsi la région qui compte le plus grand nombre de voyages intra-régionaux, suivie par l’Asie. Les déplacements à l’intérieur du continent américain se situent en deuxième position, et, enfin, c’est à l’intérieur du continent africain et en Océanie que les chiffres sont les plus faibles. De plus, la mobilité intra-régionale a considérablement augmenté en Europe et en Asie entre 2011 et 2016, tandis que les Amériques n’ont vu qu’une faible évolution et que les voyages en Afrique et en Océanie sont restés stables. Il n’y a donc pas d’effet de “rattrapage” entre les régions du monde. À l’inverse, l’écart entre les régions en termes de mobilités intra-régionales semble se creuser avec le temps. Pour avoir une idée de la magnitude de cette différence, il faut avoir à l’esprit que la mobilité transnationale en Europe est environ vingt fois supérieure à celle en Afrique, en dépit d’une population bien plus importante sur ce dernier continent. Le transnationalisme qui passe principalement mais pas exclusivement par la mobilité humaine est une caractéristique majeure de l’Europe contemporaine(6)Recchi, E., A. Favell, F. Apaydin, R. Barbulescu, M. Braun, I. Ciornei, N. Cunningham, J. Diez Medrano, D. N. Duru, L. Hanquinet, S. Pötzschke, D. Reimer, J. Salamonska, M. Savage, J. Solgaard Jensen, A. Varela. Everyday Europe: Social Transnationalism in an Unsettled Continent. Bristol: Policy Press, 2019..

Par ailleurs, pour évaluer la structure globale des flux de mobilité humaine, on peut appliquer un algorithme de détection de communautés qui identifie les pôles les plus denses des réseaux de voyages dans le monde. Cette technique présente l’avantage de permettre un rendu visuel de l’information (cf. figure). Dans le cas ci-dessous, les données portent sur l’ensemble de la mobilité transnationale en 2016 dès lors que chaque paire de pays est connectée par un minimum de 5 000 voyages dans l’année. Par souci de visibilité, les flux sont centrés sur les capitales nationales.

Figure : Le réseau mondial de la mobilité humaine transnationale en 2016

Source : Deutschmann, E. & Recchi, E. “ Rapidly Increasing, New Open-Access Dataset Shows” MPC/EUI Blog, 2019.

Les pôles sont présentés de couleurs différentes et l’algorithme de détection de communautés confirme que la mobilité humaine s’effectue au sein des continents plus qu’elle n’est réellement mondiale. La zone représentée en orange montre les connexions fortes qui existent au sein de l’Europe, avec quelques pôles isolés en Asie centrale (y compris en Russie) et certaines anciennes colonies africaines. La couleur violette nous montre le pôle américain, qui s’étire du nord au sud du continent. Les traits bleus montrent les liens relativement forts entre les Amériques et les pays d’Asie de l’Est. Enfin, le vert révèle par les voyages une certaine proximité entre l’Afrique (et en particulier de l’Afrique du Sud qui représente le principal pôle de mobilité du continent) et l’Océanie et l’Asie, cette dernière connexion s’étant d’ailleurs légèrement mais invariablement renforcée au cours des ans.

Un futur incertain de la mobilité globale et des relations internationales

Les passages de frontières annuels ont atteint 3 milliards à la fin des années 2010. La mobilité transnationale a été plus dense et a cru à un rythme plus soutenu dans les régions les plus riches du monde. Est-ce que la pandémie de la Covid-19 a sonné le glas de cette tendance ? L’apogée de cet âge de la mobilité (et de la mondialisation) est-il derrière nous, ou la tendance reprendra-t-elle comme si de rien n’était ?

© Shutterstock

Historiquement, la hausse de la mobilité transnationale dans la période post seconde guerre mondiale a répondu à au moins cinq moteurs sous-jacents : la baisse du coût des voyages qui s’appuie sur le progrès technologique, les intérêts commerciaux à encourager les voyages et le tourisme, la richesse croissante de la population mondiale, l’orientation culturelle vers des nouvelles expériences, et l’intégration politique croissante de certaines régions (notamment de l’Union européenne). La pandémie n’a pas affecté la technologie des transports et le capitalisme n’a pas été subverti. Toutefois, le monde s’est appauvri, les individus sont plus conscients des coûts environnementaux et des risques sanitaires liés aux voyages et les relations internationales se sont quelque peu détériorées.

Alors à quoi faut-il s’attendre ? Les économies peuvent se rétablir, et la demande de voyages peut reprendre son cours si les conditions sanitaires s’améliorent substantiellement. La mise à disposition de moyens de transport et l’offre de tourisme peuvent accompagner cette tendance, les infrastructures n’ayant pas été atteintes. La question la plus importante reste celle de savoir si les États souverains seront favorables à la réouverture des mobilités internationales, ou si, par défaut, ils vont se retrancher sur un positionnement nationaliste : le monde est fait d’insiders et d’outsiders qui doivent être maintenus sur un territoire bordé de limites et par les contrôles à ces frontières. Dans la mesure où ces choix ont un impact sur les opportunités et les horizons de vie des individus, la politique de mobilité façonnera inexorablement le monde de demain.

Ettore Recchi est professeur de sociologie et membre de l'Observatoire sociologique du changement. Sa recherche porte sur les mobilités (sous ses différentes formes), la stratification sociale, les élites, et l’intégration européenne. Il est également professeur part-time au Migration Policy Centre, European University Institute, Florence. Voir toutes ses publications.

Article traduit de l’anglais par Miriam Perier, CERI

Notes

Iacus, S. M., Natale, F., Santamaria, C., Spyratos, S., & Vespe, M. “Estimating and projecting air passenger traffic during the COVID-19 coronavirus outbreak and its socio-economic impact.” Safety Science, 2020.
Smith, M. P. & Favell, A. (Eds.). 2006. The Human Face of Global Mobility: International Highly Skilled Migration In Europe, North America And The Asia-Pacific, 2006, Transaction Publishers.
Deutschmann, E. “The Spatial Structure of Transnational Human Activity.” Social Science Research, 2016.
Recchi, E., Deutschmann, E. & Vespe, M. “Estimating Transnational Human Mobility on a Global Scale”, Migration Policy Centre European University Institute, 2019 ; Gabrielli, L., E. Deutschmann, F. Natale, E. Recchi & M. Vespe. “Dissecting Global Air Traffic Data to Discern Different Types and Trends of Transnational Human MobilityEPJ Data Science, 2019.
Czaika, M., & De Haas, H. “The globalization of migration: Has the world become more migratory?International Migration Review, 2014.
Recchi, E., A. Favell, F. Apaydin, R. Barbulescu, M. Braun, I. Ciornei, N. Cunningham, J. Diez Medrano, D. N. Duru, L. Hanquinet, S. Pötzschke, D. Reimer, J. Salamonska, M. Savage, J. Solgaard Jensen, A. Varela. Everyday Europe: Social Transnationalism in an Unsettled Continent. Bristol: Policy Press, 2019.