Elections au Brésil

Bouleversements sociaux sans réalignements politiques

A l’issue d’une campagne électorale aux multiples rebondissements, le premier tour des élections brésiliennes du 5 octobre dernier a rendu un verdict conforme aux équilibres politiques du pays depuis vingt ans.[1] Le deuxième tour de la présidentielle opposera le 26 octobre le Parti des Travailleurs (PT) au Parti de la Social Démocratie Brésilienne (PSDB), comme lors des cinq précédentes élections.[2] La troisième voie qu’a tentée d’incarner Marina Silva n’a finalement pas séduit au-delà des 20% qu’elle avait déjà obtenus en 2010.

 

Dilma Rousseff, la présidente sortante du PT candidate à la réélection, et surtout Aécio Neves, le candidat du PSDB, reviennent pourtant de loin. Celle qui a succédé en 2011 à Lula, alors au faîte de sa popularité, est longtemps parvenue à préserver le capital de soutiens hérité de son prédécesseur, en dépit d’un ralentissement de l’économie provoqué par la fin du boom des exportations de matières premières. En mars 2013, 56% des Brésiliens interrogés par Data Folha font part de leur intention de voter pour Dilma Rousseff aux élections de 2014. Marina Silva est alors créditée de 14% et Aécio Neves de 10%.

Trois événements viennent alors rebattre les cartes.

En juin 2013, les impressionnantes mobilisations sociales ébranlent la présidente. Dilma s’effondre dans les sondages, à 29%, contre 18% pour Marina et 15% pour Aécio.

Fin 2013, les stratèges du PT se réjouissent de voir la présidente remonter à 47% dans les enquêtes, mais le premier semestre de 2014 ne lui est pas favorable. A l’approche de la coupe du monde de football, les manifestations se multiplient dans le pays. L’événement donne de la visibilité aux revendications des classes moyennes brésiliennes concernant les investissements publics, sacrifiés sur l’autel du Mundial et des dépenses extravagantes qu’il occasionne. Les adversaires de Dilma ne tirent pas profit de cette séquence, car ils ne peuvent pas s’aligner sur le mot d’ordre des manifestants « No vai ter copa » (« la coupe du monde n’aura pas lieu »).

Le 13 août 2013, un événement tragique vient à nouveau relancer la campagne. Marina Silva n’ayant pas pu faire inscrire son parti politique, Red de Sostinibilidad, faute d'un nombre suffisant de signatures, elle avait adhéré au Parti socialiste brésilien (PSB) pour devenir la colistière d’Eduardo Campos. Or celui-ci disparaît dans un accident d’hélicoptère le 13 août, et Marina devient candidate à sa place. Alors que le ticket Eduardo Campos – Marina Silva ne décollait pas dans les sondages, les intentions de vote bondissent de 8% à 34% dès lors que la candidature du PSB est portée par Marina. Celle-ci se retrouve à égalité avec Dilma, reléguant Aécio Neves à une distante troisième place (15%).

Les deux derniers mois de la campagne sont marqués par un effritement régulier des soutiens à Marina, qui profitent tant à Dilma qu’à Aécio. L’icône Marina Silva résiste mal aux attaques lancées contre elle. Le positionnement politique de la militante de gauche attachée à la défense de l’environnement, apparaît progressivement ambiguë voire contradictoire. Dans la dernière ligne droite, les machines politiques du PT et du PSDB font la différence.

Quelles leçons peut-on tirer de ce premier tour ? Usé par douze ans de pouvoir et de nombreux scandales de corruption, malmené pendant la campagne, et surtout handicapé par une conjoncture économique très défavorable, le PT est parvenu à limiter ses pertes. Dilma recule de 5 points par rapport au premier tour de 2010 mais vire en tête du premier tour. Le PT perd 18 sièges à la chambre des députés fédérale et un sénateur, mais il fait élire trois gouverneurs dès le premier tour et pourrait égaler ou même dépasser son score de 2010 (il avait obtenu à l'époque cinq postes de gouverneurs).

Le recul du PT profite à ses adversaires, comme le PSDB et le PSB, mais aussi à des petites formations. Avec 28 partis représentés, l’Assemblée fédérale pour la période 2015-2019 sera la plus fragmentée de l’histoire du Brésil, ce qui ne facilitera guère la tâche de l’exécutif qui devra, comme toujours, marchander le soutien de nombreux députés.

Au-delà, ce premier tour montre que les bouleversements sociaux qu’a connus le pays depuis une décennie ne se traduisent pas par des réalignements politiques. Selon Data Popular, le contraste entre les électeurs de 2002 (première victoire de Lula) et 2014 est saisissant : 29% des électeurs avaient un contrat de travail en 2002, contre 43% en 2014 ; la proportion d’électeurs disposant d’un niveau d’éducation primaire a chuté de 66% à 43% ; la catégorie de revenus intermédiaires est passée de 39% à 56% de la population.

De nombreux observateurs s’interrogeaient sur le comportement électoral de la « nouvelle classe moyenne » brésilienne et y voyaient une des clefs du scrutin. Cette élection montre que les 40 millions de personnes sorties de la pauvreté dans les années 2000 ne forment pas une « classe » homogène. Au plan géographique et sociologique, la division entre le Brésil du nord et du nord-est d'une part, et celui du sud d'autre part, se consolide.

Les Brésiliens du nord sortis de la misère rurale, mais toujours vulnérables, restent fidèles au PT. Ceux, plus jeunes, plus diplômés, vivant dans les grandes villes du sud, et qui étaient dans la rue en juin 2013 pour exiger des services publics de qualité dans le domaine de l’éducation, de la santé ou des transports, ont lâché le PT, mais sans tomber dans le rejet du système. L’addition des abstentionnistes, des votes blancs et des votes nuls représente 29% des inscrits, contre 36% en 2002. Les déçus du PT qui se sont tournés vers Marina n’iront sans doute pas spontanément vers Aécio au deuxième tour.

Au total, le vote rétrospectif de reconnaissance du nord et le vote prospectif d’impatience du sud se sont équilibrés.

L’explication de ce décalage entre les évolutions sociales et politiques du Brésil réside sans doute en partie dans l’efficacité des grands partis politiques, qui savent mobiliser leurs troupes, mais aussi dans l’incapacité de l’opposition à incarner une alternative politique crédible, alors même qu’une large majorité de la population (près de 74% selon des sondages) souhaite un changement.

Le défi de Dilma au deuxième tour consiste à consolider son image d’une présidente garante des acquis sociaux qui sait faire face aux difficultés, là où son adversaire Aécio tentera de montrer qu’il ne menace pas les premiers mais qu’il offre un surcroît d’efficacité pour relancer l’économie.

Pour l’un comme pour l’autre, le défi consistera d’abord à construire une majorité pour gouverner.

[3]

 

Olivier Dabène

 




[1]

A l’occasion des élections générales de 2014, les Brésiliens étaient appelés à élire leur président et les gouverneurs des 27 Etats de la Fédération, et à renouveler les chambres de députés (fédérale et dans chacun des 27 Etats), et un tiers du Sénat fédéral.

[2]

Dilma Rousseff (PT) obtient 41,59% des voix, devant Aécio Neves (33,55%) et Marina Silva (21,32%). Voir le dossier sur le site web de l’OPALC (www.sciencespo.fr/opalc)

[3]

Les défis qui se présentent pour le Brésil en 2015 feront l’objet d’une autre analyse qui sera publiée sur les sites web du CERI et de l'OPALC.