Le croquis, un nouvel outil interprétatif

Date: 
14 Juin, 2010
Auteur: 
Théodoridès Anna

Questionner la subjectivité d’acteurs appartenant à une minorité ethno-confessionnelle et ayant vécu un épisode de violence et d’une souffrance, invite le chercheur à se confronter aux expériences liées à la souffrance, à la perte et au désarroi. Pour les protagonistes, la difficulté à accorder un sens à ce passé mouvementé est d’autant plus grande qu’ils ne parviennent que rarement à se projeter dans un avenir optimiste. C’est au cours d’une enquête sociologique menée à Istanbul axée sur la construction mémorielle des Rûms d’Istanbul, principale cible du pogrom de la nuit du 6 au 7 septembre 1955, que je me suis heurtée à ce constat. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire de préciser les termes : qui sont les Rûms d’Istanbul ? Ce terme désigne les grécophones chrétiens, citoyens de Turquie. Ils se nomment ainsi en référence à l’Empire ottoman et représentent la communauté non-musulmane la plus importante en 1955. En effet, le paysage culturel d’Istanbul dans les années 50 est composé de trois communautés transformées en minorités lors du Traité de Lausanne de 1923 (Courbage Y. et Fargues P., 1996). Selon le recensement général du 22 octobre 1950, sur une population totale de 983 041 Stambouliotes, on comptait 42652 Arméniens, 28114 juifs et 66106 Rûms. Ces derniers représentent aujourd’hui moins de 5 000 personnes. Au cours d’une enquête qualitative à Istanbul rassemblant un corpus de vingt-et-un entretiens semi directifs et deux entretiens groupés auprès des Rûms d’Istanbul, j’ai cherché à comprendre quelles sont leurs représentations, leurs interprétations et leurs stratégies de survie au lendemain des événements de septembre, épisodes au cours desquels des émeutes anti-rûms et au-delà, anti-«minoritaires» (Bozarslan, 2004 : 52), éclatèrent principalement à Istanbul et eurent pour conséquences le saccage ou la destruction de 6 675 bâtiments, provoquant quelques morts et une soixantaine de viols (Güven, 2006).

Le choix de méthodes d’enquêtes qualitatives (entretiens semi directifs et récits de vie) est habituellement privilégié car il permet le recueil d’un matériau qui entend saisir des représentations, des systèmes de valeurs et des logiques de pensée aux échelles individuelle et collective. En se plaçant au coeur des points de vue des acteurs, l’entretien traduit sous forme de récits de vie, de trajectoires individuelles et familiales, les lignes de vie et les parcours des enquêtés. Favorisant la compréhension des questions que les acteurs se posent à eux-mêmes, son ancrage dans les expériences vécues et sur les représentations du passé (et du présent) des enquêtés en tant qu’acteurs sociaux peut offrir de nouvelles pistes. Or, ces récits risquent d’être pris dans une politique mémorielle traduisant les représentations collectives d’une expérience commune (Hartog F. et Revel J., 2001). D’une part, cet ensemble des interventions des pouvoirs publics légitimes cherche à produire, voire imposer des représentations mémorielles au collectif en s’appuyant sur des instruments publics (comme les «lois mémorielles», journées nationales, manuels et programmes scolaires). D’autre part, les principaux représentants de la communauté rûm proposent une lecture d’après leur représentation collective de ce pogrom. A défaut de révéler explicitement les logiques individuelles, familiales, ils produisent un méta-récit, fruit d’un discours communautaire qui ne laisse pas toujours entendre les voix individuelles. Le méta-récit se traduit par un discours empruntant un registre universel sur les thèmes de la souffrance, de la victimisation ou encore de la survalorisation de soi. Cette «mémoire historique» (Halbwachs, 1950) considérée comme norme de la mémoire collective par une communauté, s’accompagne d’une surestimation d’un souvenir inaltérable, érigé en facteur de résistance aux usages politiques et autres manipulations de l’histoire.

Le recours à la méthode projective permet d’échapper à une conception étroite de la mémoire collective comme somme des souvenirs de l’expérience vécue et partagée. Cet outil interprétatif élaboré par Guy Michelat a été repris par Marie-Claire Lavabre qui a alors exploité le rapport entre photographie et mémoire au cours d’une enquête empirique sur la mémoire communiste (Lavabre, 1994). Refusant de prendre en considération la manière dont un groupe commémore, interprète, instrumentalise voire falsifie l’histoire, elle part du double postulat que la photographie atteste de la représentation présente du passé et peut donc constituer un «aide-mémoire» d’autant plus performant qu’il renvoie à une expérience commune. L’objectif exact est d’isoler la mémoire collective, comme point d’interaction entre mémoire officielle (ou usages politiques du passé) et mémoire vive (ou souvenirs de l’expérience vécue) et comme intersection entre la mémoire historique et la mémoire commune. Néanmoins, même si l’image mobilise l’affectivité des enquêtés et déclenche le souvenir des émotions passées, des écueils persistent. Lavabre indique que le traitement du discours produit aurait pu faire l’objet d’une analyse systématique, mais en prenant le risque de subir les critiques de surinterprétation formulées par les psychologues qui récusent cette méthode. Ainsi, d’après l’expérience du test projectif durant notre enquête, les témoignages récoltés n’ont apporté que de manière partielle des éléments de réponse ou offraient encore une lecture diachronique de l’événement par un découpage temporel sans toutefois spécifier la nature ou encore les significations de ce traumatisme.

Mais alors quel outil méthodologique permettrait d’éviter ces écueils et de faire éclore l’expression de la violence émanant d’un cheminement réflexif personnel ? Sur le terrain, j’ai découvert par hasard un outil interprétatif, capable d’activer le processus de remémoration. Lors de mon enquête de terrain, un enquêté a relaté son parcours la nuit du 6 au 7 septembre 1955 en dessinant sur une feuille de papier blanc l’espace où se sont déroulés ces épisodes de violence (R.M. Downs et D. Stea : 2005). Ce marquage du territoire se traduit par des repères spatiaux définis par l’enquêté (son lieu de vie, son voisinage, son école). Ainsi, le croquis remplit non seulement la fonction d’aide-mémoire mais il permet au chercheur d’identifier comment les points de cristallisation et d’intersection des mémoires collectives et individuelles se sont fixés dans un espace.

croquis 03 bakirkoy
croquis 03 bakirkoy

À la lumière de cette expérience stimulante, cet article se propose d’exposer l’utilisation et les apports de cette méthode empirique favorisant la lecture d’un événement brutal. Comment cet aide-mémoire parvient-il à expliciter et mettre en lumière les stratégies employées par ces protagonistes ? À travers l’exemple de l’investigation menée à Istanbul en mars-avril 2008, je tenterai ensuite de démontrer comment l’utilisation des croquis offre la possibilité de saisir un événement non pas dans le temps mais en redéfinissant l’espace en fonction des repères spatiaux identifiés par les protagonistes.

Le croquis : son utilisation, ses apports

Intervenant en complément des entretiens semi-directifs, le croquis est un outil méthodologique que nous pourrions employer dans les enquêtes en terrain dit sensible, et dont l’objet de recherche s’inscrit dans la problématique de la construction mémorielle des acteurs sociaux entretenant des rapports complexes avec un épisode traumatique du passé.

Dans le contexte des événements de septembre 1955, la plupart des enquêtés rencontraient des difficultés à traduire par des mots leur expérience douloureuse liée à ce pogrom. Force est de constater que ces protagonistes qui appartiennent à la typologie des enquêtés «silencieux», emploient différentes stratégies afin d’effacer les souvenirs du passé. Parmi les agissements observés, le silence révèle en premier lieu, un moyen de préserver leur histoire personnelle en leur for intérieur, véritable lieu de résistance. L’oubli et le refoulement interviennent alors comme mode de justification et peuvent être considérés comme des moyens de vivre avec le poids du passé (Lapierre, 1989) et des conditions de survie.

Farouchement opposés à la mise en scène de leur vécu personnel, certains enquêtés passent sous silence cet épisode au cours d’un entretien classique. Ces «Silencieux» ne disposent pas de «capital culturel», c’est-à-dire d’un ensemble de ressources culturelles (Bourdieu, 1979) et leurs récits offrent peu d’éléments interprétatifs sur la violence de l’événement. Etant dans l’incapacité d’accorder une signification, interroger les subjectivités par le seul biais des entretiens peut s’avérer inefficace. Le croquis est un moyen de dépasser, même partiellement, les stratégies de défense comme l’oubli, le refoulement, le silence ou encore d’échapper à l’écueil d’une interprétation prisonnière d’un récit collectif, historique et médiatisé. En complément des entretiens semi-directifs, cet aide-mémoire permet d’exposer le point de vue des protagonistes et de catalyser le processus de réflexion des enquêtés, ouvrant ainsi au chercheur l’accès au non-officiel d’une expérience passée où les mémoires peuvent parfois être conflictuelles.

Récemment, la nuit du 6 au 7 septembre 1955 est devenue un objet de recherche médiatisé et politisé : de multiples publications, documentaires ou encore expositions publiques ont mis en avant une frange lettrée d’interlocuteurs rûms. Comme outil offrant un nouvel éclairage sur un épisode du passé que l’historiographie officielle s’est bien souvent approprié ou que les médias ont surexposé, le croquis fait émerger de nouvelles interprétations permettant d’enclencher un travail de mémoire qui s’articule autour de lectures contradictoires qui marquent une rupture des subjectivités renvoyant à des histoires particulières.

Par cette représentation, l’histoire particulière gagne un sens en mobilisant l’espace investi au moment des faits. En utilisant cet outil, des informations heuristiques peuvent être recueillies et traduisent l’ampleur du bouleversement dans les représentations des enquêtés : elles dévoilent les effets de cet épisode aussi bien au niveau individuel que collectif, la nature du traumatisme et ses conséquences dans la vie quotidienne. Dans cette perspective, l’enjeu principal est d’apporter un outil capable de décliner formes de mémoires et souvenirs. Tel est notre objectif. C’est en illustrant nos propos par l’utilisation du croquis au cours du terrain de recherche qu’il s’agira de démontrer comment les représentations logées dans leur for intérieur et ne pouvant que difficilement être formulées lors d’un entretien classique, finissent par se révéler.

Un exemple d’utilisation des croquis sur le terrain

Les événements de septembre 1955 : une enquête à Istanbul

Au cours de la nuit du 6 au 7 septembre 1955, des émeutes anti-minoritaires ont éclaté principalement à Istanbul et ont occasionné une double rupture biographique et collective des communautés non musulmanes et plus particulièrement celle des Rûms d’Istanbul. Comme lieu inscrit dans un espace et comme repère des mémoires collectives, les événements de septembre 1955 se sont déroulés en cinq actes.

Le premier acte se déroule le 6 septembre 1955, aux alentours de 13h30. La radio d’État diffuse l’information selon laquelle un attentat à la bombe a eu lieu dans la maison natale d’Atatürk à Thessalonique. Peu après, vers 16h, le quotidien Istanbul Ekspres annonce cette information en une.

Le deuxième acte met en scène une manifestation de protestation qui s’organise vers 17h. dans les rues du quartier de Beyoğlu , à l’initiative de l’association Kıbrıs Türktür (Chypre est turque) et des organismes de droite radicale. Avec l’autorisation du préfet d’Istanbul, le cortège se déplace vers la place Taksim où est distribué le second tirage de l’Istanbul Ekspres vers 18h30 : la colère gronde. C’est alors que les leaders des groupes nationalistes, portant notamment des portraits de Mustapha Kemal Atatürk et des drapeaux turcs, appellent à la mobilisation générale, accusant la communauté rûm de Turquie de s’enrichir sur le sol turc et de soutenir les violences à l’encontre de la communauté turque de Chypre. Dans les rues de Beyoğlu , résonne le slogan Ya Taksim ya ölüm (la partition de Chypre ou la mort) ; les manifestants invitent la population turque musulmane, à placarder des drapeaux dans leurs boutiques, leurs commerces, leurs habitations, ou encore sur leurs voitures.

Au cours du troisième acte, la «machine infernale» s’accélère : différentes équipes commencent à jeter des pierres sur les vitrines des commerces appartenant aux non-musulmans situés sur la rue d’Istiklal (une des artères principales de la rive européenne située près de la place Taksim ) Aussitôt, les quartiers situés à proximité de Taksim , le quartier d’Istanbul où est concentrée la plupart des commerces et habitations non-musulmans, sont envahis par les foules. Environ 100 000 personnes, réparties en groupes de vingt à trente personnes, ayant chacun un rôle, ont participé à ces émeutes. Se déplaçant en camions ou en transports publics, les «meneurs», qui disposaient de listes répertoriant les habitations et commerces des non-musulmans, les ont identifiés et ont ordonné aux «exécuteurs» de détruire habitations, commerces et tout autre bâtiment portant les mentions spécifiques. Ainsi, pendant une grande partie de la nuit, les «casseurs», munis de différentes armes ont pu détruire les magasins, les maisons, les églises, les écoles. Cette méthode de destruction a été employée dans toute la ville avec l’approbation tacite des organismes de sécurité et des services municipaux, qui avaient reçu l’ordre de n’intervenir qu’en cas de dommages physiques ou de vols. Dans l’hystérie collective, les biens des communautés non-musulmanes font alors l’objet de pillages.

Interviennent au cours du quatrième acte l’armée et la police, dispersant la foule et procédant à quelques centaines d’arrestations. Il est 2 heures du matin, l’état de siège est proclamé.

À l’acte cinq, les rues d’Istanbul sont désertes : seul le corps d’armée déployé dans les principaux axes de la ville est autorisé à circuler. Reclus dans leurs habitations ou à l’abri chez leurs voisins musulmans, les Rûms découvrent progressivement au matin du 7 septembre 1955, le saccages et la destruction de 6 675 bâtiments. Plus d’une soixantaine de femmes a été violée, quelques popes orthodoxes circoncis, deux cimetières profanés. Bilan : onze morts, selon les autorités turques (quinze morts dont trois clercs selon Helsinki Watch).

Par les destructions matérielles et les mutilations codifiées infligées au cours de cette nuit, c’est l’espace mais aussi le corps de cette communauté qui ont été marqués au fer rouge. Les séquences, les images de brutalité et de destruction au cours de cette nuit, l’odeur des produits des étalages saccagés, pillés, la dépossession de leur intimité, le bruit du moteur des camions des émeutiers sont autant de souvenirs enfouis au plus profond de leur conscience que j’ai essayé de faire remonter progressivement au cours de l’enquête.

À travers l’utilisation du croquis en tant qu’outil d’analyse sur les rapports entre espace et temps dans la construction de la mémoire, il s’agit de démontrer comment les croquis peuvent activer la mise en récit du vécu de l’enquêté. Comment ces événements de septembre 1955 qui sont inscrits dans un espace et reproduits comme repères par les mémoires collective et individuelle, ont fait naître des interprétations nouvelles relevant d’une autre écriture de l’histoire, propre à ses acteurs ?

La spatialisation des souvenirs

Les croquis réalisés ont permis une lecture spatiale du traumatisme par la localisation des souvenirs selon trois échelles : l’échelle communautaire, l’échelle du quartier et l’échelle de la zone historique.

À l’échelle communautaire, la majorité des croquis indique une délimitation de l’espace en fonction de la signalisation de deux lieux publics (l’église orthodoxe rûm et l’établissement scolaire rûm) et de l’espace privé (le lieu de résidence de l’enquêté). À partir de ce dernier, s’organisent les habitations des autres minorités (arménienne et juive) et celles des Turcs musulmans.

Cet espace frontière est prégnant à l’instar du croquis de l’enquêté n°7 

Croquis 02 fener

croquis 02 fener:

À partir de la localisation du domicile de sa grand-mère, il situe le quartier où elle vivait parmi «les dominants» du secteur rûm où sont concentrées l’école et l’église de la communauté. Autre exemple, celui de l’enquêté n°32  qui dans un premier temps, signale au coeur de la place principale le marché, espace de neutralité et d’interaction où «se rencontrent les non-musulmans et les musulmans» et situe sur un autre secteur les trois églises orthodoxes principales, brûlées au cours de cette nuit.

croquis 08 yedikule

croquis 08 yedikule

Par conséquent, cette distinction entre l’espace communautaire et celui «de l’Autre» est manifeste, traduisant ainsi la perception des protagonistes d’un secteur sûr où s’agencent les lieux rûms, et les signes d’appartenance symbolique à la communauté.

À l’échelle du quartier, alors que les zones investies par les Turcs musulmans sont toujours notées en turc, celles de la communauté rûm sont inscrites en grec. Prenons à titre d’exemple le croquis de l’enquêté n°7 : les deux lieux de culte rûms orthodoxes sont signalés en grec, tandis que l’avenue principale est nommée en langue turque. Ainsi, la projection d’une frontière linguistique donne naissance à une nouvelle carte reproduisant l’imaginaire rûm. L’usage d’une langue vise à instituer un rapport de distance (ou au contraire de proximité) entre la minorité rûm et la majorité turque musulmane jugée ici «coupable». Ainsi, en adoptant une toponymie qui leur est propre, les acteurs représentent leurs espaces parfois fragmentés, menacés et qui peuvent même disparaître progressivement en étant absorbés par la majorité turque. La langue se substitue à la religion et distingue la minorité grécophone de la majorité turcophone.

croquis 01 kurtulus
croquis 01 kurtulus

À l’échelle de la zone historique, les représentations des espaces communautaires sont identifiées. L’enquêté n°32 a tracé l’ensemble de l’ancienne ville byzantine puis a isolé l’arrondissement dans lequel il vivait avant d’esquisser dans un second temps, un croquis de son quartier. Notons également que la toponymie grecque est utilisée par cet enquêté pour désigner les lieux habités par les Rûms. De ce fait, l’héritage d’une culture qui s’est marginalisée, est ici rappelé, faisant disparaître du même coup la mixité de l’espace commun.

croquis 03 bakirkoy

croquis 03 bakirkoy

À la lumière de ces trois échelles, la perception des limites géographiques des enquêtés à partir desquelles les souvenirs sont rappelés, est mise en évidence. Ces démarcations spatiales et linguistiques offrent un cadre qui, investi par les repères des acteurs, active la narration de leur expérience des évènements.

Aussi, grâce à l’analyse des croquis, on repère un élément constant : les représentations des évènements de septembre 1955 sont représentées de manière implicite d’après les perturbations et les violences opérées dans trois sphères principales constitutives de leur identité. Chaque sphère est associée à des cercles de sociabilisation (famille, amis, connaissances) : dans une première sphère, les enquêtés désignent leur lieu de résidence dans un quartier circonscrit. À travers cette localisation précise, ils situent leur famille, leur cercle amical ou/et professionnel, et leur voisins.

Au cours du premier entretien semi-directif, l’enquêté n°7 avait mentionné deux épisodes : celui de sa grand-mère et l’expérience de l’épicier du quartier de Fener .

«[…] Oui, je pensais surtout à ma grand-mère et à tous mes amis de Fener […]. J’étais très inquiet pour eux et à l’époque, il n’y avait pas de téléphone : il n’y avait que la radio […]. Ma grand-mère nous a raconté qu’au cours de cette nuit, elle était dehors, dans la rue. Elle tenait un drapeau turc pour ne pas qu’Ils l’attaquent et au même moment Ils étaient en train de démonter l’immeuble dans lequel elle vivait […]. Elle nous a aussi raconté qu’il y avait un épicier appelé Prodromos et les Turcs l’appelaient «Bodoz». Les Turcs ne l’aimaient pas car il était un peu cher. Quand Ils étaient en train de jeter toutes les affaires par les fenêtres de l’immeuble, Ils criaient : «Tiens ! A toi aussi Bodoz, on va tout te démonter !». Et ils ont saccagé ses affaires : sa radio, ses objets, tout ce qu’ils trouvaient ! Bodoz avait un barbecue : on n’a trouvé que le couvercle mais tordu, déformé […]».

Lors d’une deuxième rencontre, l’enquêté a représenté ces deux épisodes sur un de ses deux croquis : il y a situé les lieux d’habitation de sa grand-mère, de la voisine musulmane qui l’a accueillie ainsi que la résidence de l’épicier «Bodoz», agressé au cours de cette nuit. Ainsi, à partir de cet exemple, les souvenirs de cette nuit-événement sont localisés dans un espace précis et s’articulent en fonction des liens intimes de l’enquêté. Chaque point de repère inscrit sur le croquis spécifie la localisation des protagonistes qui ont vécu ces violences au cours de la nuit et apporte des précisions sur l’expérience du protagoniste et de son entourage. Les croquis permettent ainsi de commenter le passé en effectuant une spatialisation des évènements de septembre 1955, régie par les liens affectifs des acteurs. Les figures familiales ordonnent les déplacements pendant et après la nuit du 6 au 7 septembre 1955 et font ainsi apparaître les stratégies de survie.

La deuxième sphère d’appartenance est constituée par les institutions religieuses (l’église qu’il fréquente régulièrement ou lors des fêtes de l’orthodoxie), scolaires (l’école rûm, située non loin). Bien plus qu’un lieu de sociabilité, l’église scelle les liens d’une communauté en proie à la précarité, à la fragilité et à l’inquiétude. Dans le cas des Rûms d’Istanbul, le principal acteur sur lequel la communauté continue (et continuera) de se fixer est le Patriarcat oecuménique d’Istanbul. Cet attachement à l’orthodoxie constitue un des grands fondements de la mémoire collective rûm et s’observe dans la fréquentation régulière des églises qui s’accentue encore lors des célébrations orthodoxes. Les croquis mentionnent les événements de septembre en se fixant sur l’église, lieu symbolique qui, après avoir été «souillé» doit être purifié, débarrassé des actes de profanations.

Enfin, la troisième sphère, évoquée en filigrane dans les entretiens, est constituée par la relation conflictuelle (ou non) des enquêtés avec l’instance sociale et politique. Les croquis trahissent les rapports de pouvoir instaurant la domination de l’État, en tant que projection de puissance sur la communauté «parlant la langue de l’ennemi».

Les croquis traduisent la manière dont les acteurs, avec leurs références, font usage de l’espace qui est ainsi reconfiguré, laissant présager un nouvel ordre, une réorganisation. En redéfinissant ce territoire, avec leurs propres repères, ils identifient un espace frontière et offrent ainsi un sens à leur expérience. En terme de précision dans l’espace, les croquis font émerger des images non évoquées dans un entretien traditionnel.

Le traumatisme ou le choc des images

Les croquis entraînent la formulation orale des scènes de brutalité qui sont ainsi décrites et reconstituées. L’identification d’éléments portant les stigmates de bouleversements visibles dans l’espace est le fil conducteur des récits. Au cours du terrain, les enquêtés ont ébauché des images-souvenirs qu’ils ont situées sur différentes zones du croquis. L’allégorie de la violence des émeutes anti-minoritaires est manifeste au regard des trois extraits d’entretiens des enquêtés n°8, 11 et 25. Voici ce qu’ils affirment au moment de la réalisation des croquis :

«[…] Je me souviens que le matin du 7 septembre, deux tanks étaient situés devant cette église : je me rappelle qu’ils étaient postés à cet endroit vers 9h car ma mère m’avait emmené avec elle dans le quartier […]. Mais certainement qu’ils étaient venus dans la nuit, vers 2 ou 3h du matin […], cela frappe un gamin de 6 ans de voir deux blindés impressionnants et des troupes armées déployées dans les rues […].»

«[…] Et là, j’ai vu le pire […]. En cours de route, nous passions près du cimetière de Şişli et j’ai vu une chose atroce : des ossements ! […] Ils avaient déterré les cercueils et on voyait les os des défunts […]. On les voyait très bien car le mur du cimetière longe la grande route : on voit tout ! J’ai vu des tombeaux ouverts, profanés […] et les os étaient jetés, éparpillés par terre […]. C’était quelque chose d’horrible […].»

«[…] J’emprunte la voie principale me conduisant à Tünel : c’était une rue où l’on vendait des chaussures […]. Et bien vous n’allez pas me croire, mais ce jour-là, j’ai vu des tonnes de chaussures en caoutchouc en plein milieu de la rue ! Je ne comprenais rien ! […] En fait, ils étaient entrés dans les magasins voler des chaussures neuves, avaient laissé les leurs dans la rue et sont partis ! Est-ce que tu peux imaginer cette rue-là qui se transforme du jour au lendemain en dépôt de chaussures usées ? »

croquis 05 taksim_02
croquis 05 taksim_02

Les souvenirs de ces trois enquêtés sont matérialisés sur les croquis par les symboles évoquant l’armée (les tanks), la violation du sacré (la profanation du cimetière de Şişli ) et les traces du pillage des émeutiers (leurs chaussures). Ces trois exemples mettent en évidence l’exercice d’une violence symbolique à l’encontre d’une communauté. Les rapports de domination et de force sont non seulement représentés par des figures propres, mais ils s’expriment à travers la destruction du lieu d’ancrage (et d’essence) de la communauté dans la terre.

croquis 07 beyoglu
croquis 07 beyoglu

À travers ces croquis, les enquêtés ont représenté un lien, un media, qui catalyse le processus de remémoration ou qui décline les différents types de violence, soulignant la dimension traumatisante des événements de septembre 1955. Grâce à la spatialisation du souvenir, ces enquêtés ont su placer sur leurs croquis des éléments marquants, associés à cette nuit, pièce structurée en cinq actes.

Les événements de septembre 1955, théâtre des souvenirs inscrits «en un lieu, en un temps, en une action»

Comme une tragédie du théâtre classique respectant la règle des trois unités, la spatialisation du souvenir propose une autre lecture de la nuit du 6 au

7 septembre 1955 : l’historicité reconstruite donne naissance à une narration qui construit les faits qui se sont déroulés. L’étude des croquis met en évidence les caractéristiques du théâtre classique : la durée des émeutes ne dépasse pas les

24 heures (du 6 septembre 1955 à 13h30. jusqu’au 7 septembre 1955 à 2h du matin), l’espace scénique coïncide avec le lieu de l’action représentée (les émeutes ont éclaté en un lieu, Istanbul), et l’intérêt dramatique se concentre sur le sujet principal de l’oeuvre. Dans le cas du croquis de l’enquêté n°11, on constate que sa représentation des normes de temps, de lieu et d’action est bien précisée. Pour ce protagoniste, le découpage des trois unités est représenté selon deux couleurs : en noir, il note qu’à 16h30, le 6 septembre, au moment où il s’apprêtait à quitter son domicile, il aperçoit les émeutiers dans sa rue, Yüksek Kaldırım où sont saccagés les lieux rûms (le magasin d’instruments de musique et le local du journal rûm Embros ) ; puis, en bleu, le 7 septembre, dans ce même espace dévasté par les destructions de commerces rûms, il identifie une personnalité turque (en l’occurrence le 3ème président de la Turquie et chef du Demokrat Parti , Celal Bayar).

croquis 04 taksim_01
croquis 04 taksim_01

Du point de vue des acteurs, le récit des événements de septembre 1955 suit la trame tragique du théâtre classique. Mais allons plus loin : en quadrillant l’espace d’Istanbul, à quel endroit et avec quel degré d’intensité les événements de septembre 1955 ont-ils été les plus violents ? En m’appuyant sur les croquis et sur une étude comparative des récits des enquêtés vivant sur la rive asiatique avec ceux des enquêtés installés sur la rive européenne d’Istanbul, l’expression émotionnelle décline la violence selon deux géographies : l’une exprime la terreur tandis que l’autre traduit le traumatisme.

La cartographie de la terreur distingue deux catégories de quartiers, à savoir ceux où les violences ont été perpétrées dans la sphère publique rûm sur le plan matériel et les quartiers où des attaques ont eu lieu sur les corps physiques et symboliques. Selon une hiérarchie de la violence, trois pôles ont été repérés : le premier pôle comprend les quartiers longeant la Corne d’Or et ceux de l’ancienne ville byzantine où certains enquêtés ont été témoins oculaires de destructions matérielles, d’incendies dans certaines églises mais aussi d’agressions dans les habitations rûms et de viols. Les quartiers de la rive européenne constituent le deuxième pôle où d’autres enquêtés ont observé des destructions matérielles dans les commerces et dans certaines églises, sans oublier les profanations dans le cimetière de Şişli . Considéré comme caisse de résonance des violences opérées au cours de cette nuit, le troisième pôle rassemble les quartiers de la rive asiatique ainsi que l’île de Büyükada (île des Princes).

La géographie du traumatisme souligne le déplacement des familles rûms d’un quartier ghetto vers un secteur mixte de la ville. En s’appuyant sur des exemples de déplacements de quelques enquêtés, cette carte de la mémoire, créée par les événements de septembre 1955, peut être établie et met en évidence l’impact de cette violence dans les habitus. Dès lors, à travers ces deux esquisses, les enquêtés sont en mesure d’inscrire une trame temporelle concentrée en différents lieux urbains. Un changement de rythme altérant les rapports au passé et au présent est repéré.

Les croquis ou l’expression d’une rupture

Le sens délivré par le biais des croquis s’appuie sur une cristallisation de l’événement qui déclenche obligatoirement le récit exprimant la rupture initiale. Grâce à l’usage des croquis, s’opère un basculement des grilles de lecture au lendemain de l’événement : la séquence temporelle ainsi captée au plus près accentue ce qui rompt, ce qui se défait dans les représentations des acteurs. Comme en témoignent nos enquêtés, cette rupture de sens a laissé des séquelles psychologiques qui se manifestent par la crainte, l’effroi et la terreur. L’extrait de l’entretien suivant recueilli après la réalisation d’un croquis, trahit la perte de confiance et l’injustice ressentie par une femme âgée aujourd’hui de 71 ans dont un membre de sa famille a dû se cacher pendant la nuit du 6 au 7 septembre 1955 :

«[…] Les gens la connaissaient et l’avaient certainement repérée […]. Ils portaient des moustaches pour ne pas qu’on les reconnaisse ! C’étaient des gens de chez nous qui sont venus dans l’immeuble de mon oncle […]. Tu sais, Ils ont aussi violé des femmes à Balıklı […] et elles sont parties vivre à Athènes […]. Depuis peu, des intellectuels turcs publient des livres, produisent des documentaires : ils disent qu’ils nous comprennent, qu’ils nous aiment mais je m’en fiche. J’ai beaucoup souffert : quand je pense aux évènements de septembre, c’est comme si mes sentiments, c’est-à-dire, ma peur, mon angoisse, l’injustice aussi que j’ai pu vivre, réapparaissaient et je commence à les détester tous […]. Je ne peux pas ressentir ça à leur égard car je vis ici, avec eux […].»

À travers ce témoignage, l’événement, dans sa violence et dans sa brutalité ne renvoie pas à une rupture dans la réalité mais déclenche une nouvelle intelligibilité. D’une part, la production d’un langage social est renforcée par la situation de terreur ayant marqué l’enquêté ; d’autre part, la brutalité de ces violences a surpris les protagonistes, les laissant d’abord muets puis une fois la stupeur passée, les mots et les signes ont afflué. Le croquis, outil qui active un nouveau mode de commentaire, souligne un tournant dans la vie sociale à partir duquel les perceptions, les langages sociaux et les habitus vont s’organiser différemment et engendreront de nouvelles stratégies. Il convient d’illustrer ces propos par le croquis d’un écrivain turc qui s’exprime couramment en grec, mais qui considère les évènements de septembre 1955 comme le point de départ de son adhésion à la communauté rûm d'Istanbul. À l’instar de son croquis où tous les repères spatio-temporels sont inscrits en grec, l’extrait de l’entretien suivant précise comment le souvenir rappelé et sa mise en valeur constituent le socle de sa démarche d'investissement dans la communauté rûm :

«[…] Depuis les évènements de septembre, je ressens une dette envers les chrétiens, et plus particulièrement envers les Grecs. C’est pour cette raison que j’écris des histoires où je parle des Grecs, de leur contribution pour le pays […]. Les évènements de septembre m’ont beaucoup marqué, même plus que ça ! Ce choc psychologique a déterminé mon choix d’être avec les Grecs, de vivre avec eux, de travailler pour eux, pour leur histoire […] et c’est aussi mon histoire mais je serai toujours situé de «l’autre côté», c’est à dire du côté de ceux qui ont fait du mal, qui ont violenté des femmes et des enfants […]. Toujours […]. J’ai honte que mon pays ait commis ces crimes contre la Romiosini pendant cette nuit […], j’ai honte encore, à l’heure où je vous parle. C’est pour cette raison que très tôt j’ai choisi mon camp : pour leur montrer à tous que je ne cautionne pas ces violences […] Voici mon histoire, sur ce croquis.»

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Cette nuit représente donc un point de basculement, une date à partir de laquelle se fixe sa démarche pour intégrer la communauté rûm. Ce sentiment de culpabilité donne un sens à cette rupture. Dans la subjectivité des acteurs, les événements de septembre marquent le début d’une ère nouvelle et induisent de nouveaux comportements, un nouveau rapport au temps et à l’action. À travers l’usage du croquis, l’événement devient une production qui résulte d’une mise en scène : en restituant les cadres spatiaux dans lesquels l’événement s’inscrit, les acteurs établissent une interprétation personnelle de leur vécu.

En se référant à notre enquête de terrain, le croisement des informations contenues dans les entretiens semi-directifs avec celles des croquis s’est révélé être un moyen de construire de nouvelles pistes de signification en mobilisant un imaginaire sociologique défini par les acteurs eux-mêmes. Les croquis favorisent la remémoration de l’itinéraire emprunté au moment de cet épisode douloureux et place ainsi au coeur de l’action le sujet qui se construit dans le temps et dans l’espace. Qu’il ne dispose de «capital culturel» et qu’il affiche notamment une méfiance à l’égard du chercheur, l’enquêté, en tant qu’acteur du conflit, s’est livré et a su donner un sens à son récit grâce à la spatialisation de ses souvenirs, en signalant sur le croquis, ses points d’ancrage. Les rapports entre espace et temps dans la construction de la mémoire ont ainsi fondé d’autres modalités d’historicité.

De plus, la double écriture de ces croquis, grecque et turque pour nommer les lieux d’inimitié, de refuge ou de neutralité montre combien l’analyse de l’espace traduit la manière de penser son territoire. Les croquis invitent le chercheur à s’interroger de manière plus large sur les rapports entre le pouvoir central et le pouvoir local et le renvoient à la relation entre le centre et la périphérie, lieux de production de registres pluriels (transcommunautaires, communautaires, non communautaires).

Par cette méthode où se rencontrent l’acteur et le sociologue, cet outil interprétatif permet enfin d’émettre de nouvelles hypothèses, voire même d’ouvrir un champ d’étude. D’après le travail sur le terrain de recherche à Istanbul, les récits provoqués par les croquis révèlent un changement brutal dans les habitus des enquêtés, qui adoptent des stratégies de survie: ils déménagent vers d’autres quartiers à Istanbul ou se déplacent vers d’autres centres urbains comme Athènes. Il conviendra alors de saisir de manière plus fine la nature comme la signification de ces stratégies personnelles de vie : s’agit-il d’une délocalisation absolue, par grappe ou sous forme de mini-enclave ? Cette action évoque t-elle un mécanisme d’adaptation les conduisant à se fondre dans l’anonymat, à se dissimuler en refusant d’apparaître comme groupe ?

Il n’en demeure pas moins qu’au regard des croquis et des entretiens, le traumatisme se lit avant tout à travers la transformation de leur espace, à l’origine d’une rupture biographique.

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Annexes

Enquêté n°7

L’enquêté est né en 1948 à Istanbul où il exerce toujours la profession d’instituteur dans une école rûm. En 1955, il vivait dans le quartier de Kurtuluş (Tatavla en grec), près de la paroisse de Saint-Dimitri. C’est en se rendant à pied chez sa grand-mère, avec son père, ancien prêtre de l’église Saint-Dimitri, qu’il a été témoin des manifestations des nationalistes radicaux précédant les émeutes de septembre 1955. Le premier croquis représente le lieu de vie de sa grand-mère, au coeur du quartier de Fener où vivaient en 1955 de nombreuses familles rûms et arméniennes. Cette dernière a été accueillie par sa voisine musulmane le 6 septembre 1955. Il rappelle aussi l’épisode de l’épicier nommé « Bodoz », victime du pillage de son commerce. Le deuxième croquis, à Kurtuluş, situe le lieu de résidence de l’enquêté : ses repères (notamment les églises orthodoxes, son école) sont concentrés dans un périmètre restreint, reflétant les rapports sociaux inscrits dans un microcosme exclusivement rûm.

Enquêté n°8

«L’investigateur» : il s’agit du premier enquêté qui a pris l’initiative de réaliser le croquis. Ne maîtrisant pas la langue grecque, l’entretien de cet ingénieur, né en 1949, s’est déroulé en anglais. A l’initiative de son père, ancien Général de l’armée de l’air, il déménage dans le quartier de Bakırköy où il rencontre à l’âge de six ans Eleni, une jeune rûm vivant à proximité de l’école rûm, près de l’avenue d’Istanbul. La détérioration de ses rapports avec son père le conduit à poursuivre ses études à l’université technique d’Ankara (Ankara Teknik Üniversitesi) et il participe à de violentes manifestations opposant les organisations politiques de droite et de gauche pendant les années 60-70. Membre actif de l’organisation Devrimci Yol (Chemin Révolutionnaire), il est arrêté à plusieurs reprises, et condamné à la prison ferme pendant huit années (cinq ans en 1971, un an en 1972, trois mois en 1976, et dix-neuf mois en 1980). Aujourd’hui, il poursuit son engagement politique (Le mouvement de paix globale et de la coalition de justice en Turquie ) et soutient activement la coalition de Gauche grecque, Synaspismos .

Enquêté n°11

Âgée de dix-sept ans, cette sportive vit à Beyoğlu (Pera en grec) en 1955 où elle est scolarisée dans une école française. Du balcon du Club allemand de Donia où son père était directeur, situé à Yüksek Kaldırim , elle a pu observer le déroulement des émeutes de septembre dès le début des manifestations (premier croquis, éléments inscrits en noir) jusqu’au petit matin où elle décide de descendre la rue Istiklal jonchée de marchandises diverses et de tissus. Elle y rencontre le Président Celal Bayar venu constater les dégâts (deuxième partie du 1er croquis). C’est en cours de route, de Taksim à Şişli, qu’elle découvre avec horreur le cimetière rûm de Şişli profané (deuxième croquis). Souvent stigmatisée par la communauté rûm, elle décide de rester à Istanbul alors que sa famille part vivre à Athènes au lendemain du coup d’Etat de 1960. Mariée à un Turc musulman, elle sera rejetée par la frange nationaliste rûm. Actuellement, elle est à la retraite.

Enquêté n°16

Né dans le quartier de Moda sur la rive asiatique, cet enquêté, né de parents turcs, a six ans et demi en 1955. Son croquis atteste d’une excellente connaissance du milieu commerçant rûm qu’il fréquentait dès son plus jeune âge. La nuit du 6 au 7 septembre 1955 est, selon lui, «le point de départ de son adhésion à la communauté rûm d’Istanbul». Marié à une Rûm depuis plus de trente ans, ce romancier ne fréquente que les non-musulmans d’Istanbul et se rend régulièrement dans les associations et les églises orthodoxes (bien qu’il n’ait pu être baptisé). S’exprimant couramment en grec, cet homme se raconte en employant la première personne du pluriel et s’est donné comme mission de raconter et de diffuser au plus grand nombre, la vie et les apports culturels des Rûms de Turquie, à travers ses romans populaires.

Enquêté n°25

Cette femme autodidacte gérait avec son père artisan, une petite entreprise de mobilier à Tepebaşı, près de la grande avenue de Meşrutiyet, à Beyoğlu en 1955. Témoin des différents départs des familles rûms suites aux mesures discriminatoires et des restrictions administratives antérieures aux événements de septembre et des « Expulsions » de 1964, elle a toujours refusé de s’entretenir à ce sujet avec des intellectuels et des chercheurs turcs. Éprouvant un profond malaise à l’évocation de la nuit du 6 au 7 septembre 1955, elle parvient néanmoins à raconter son expérience en dessinant un croquis où elle identifie clairement les traces de passage des émeutiers. Refusant de visiter Chypre, responsable selon elle des émeutes anti-grecques de 1955, elle dévoile dès lors avec humour mais aussi avec rage, «sa» nuit du 6 au 7 septembre 1955.

Enquêté n°32

Cet ouvrier en métallurgie à la retraite, âgé de 70 ans, a toujours vécu à Samatya (Psomathia en grec), dans sa maison d’enfance. Il s’exprime avec beaucoup de difficultés en grec et déclare avoir fréquenté l’école rûm jusqu’à l’âge de 13 ans. Grâce aux deux croquis qu’il a réalisés à l’issu d’un entretien groupé à Yedikule avec ses anciens collègues, l’enquêté décrit le bouleversement opéré dans les habitus des habitants de son quartier au lendemain des événements de septembre (incendies des quatre églises mentionnées sur son deuxième croquis et déménagements des familles aisées rûms) : «On vivait tous ensemble […]. Nos filles, nos femmes, nos aïeux, nos voisins qu’ils soient Rûms, Arméniens, ou Musulmans […], nos maisons étaient ouvertes ! Jusqu’aux évènements de septembre […]. Tout a changé depuis […]».

Citer cet article

Théodoridès Anna, Le croquis, un nouvel outil interprétatif, Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, [en ligne], publié le : 14 Juin, 2010, accéder le 25/08/2019, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/le-croquis-un-nouvel-outil-interpretatif, ISSN 1961-9898